Au-delà de la mer, de Paul Lynch

EN DEUX MOTS. Paul Lynch, c’est le Chateaubriant irlandais du 21e siècle. Avec, en sus, un sens de l’humain profond et une réflexion philosophique qui confine à la métaphysique. Un roman grandiose que l’on quitte non pas en larmoyant mais en pleurant !
Les cinq premières lignes. Ce n’est pas un rêve de tempête qui suit Bolivar dans la ville, mais plutôt les paroles qu’il a surprises la veille au soir, sans doute dans le bar de Gabriela, et qui lui donnent à présent l’impression de rêver. Qui sait, cela vient peut-être de ce qu’ont raconté Alexis et José Luis – ceux deux-là s’y entendent pour semer la pagaille ».
Sorti en août 2021 chez Albin Michel, Collection Les Grandes Traductions. Roman. 245 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso. Titre original : Beyong the Sea.

L’auteur. Paul Lynch est un jeune auteur irlandais né en 1977 dans le Donegal. Il a grandi près d’Inishowen et vit aujourd’hui à Dublin. D’abord critique de cinéma et journaliste (Sunday Times entre autres), il se lance dans l’écriture avec Un ciel rouge, le matin (2014 en version française) premier roman sombre et sublime qui a été finaliste en France du Prix du Meilleur livre étranger. Le second, La neige noire, tout aussi tragique et lyriquement écrit, a également connu un grand succès d’estime. Grace, enfin, en 2019, plus noir encore peut-être, s’agissant du destin tragique d’une petite fille fuyant la grande famine. Tous ont été traduits par la talentueuse Marina Boraso et publiés chez Albin Michel.
Au-delà de la mer, le quatrième, dans une version française de la même traductrice parait ce jour chez Albin Michel, dans la Collection Les Grandes Traductions.


Après trois explorations intimes de son pays natal l’Irlande, Paul Lynch met le cap au large de l’Amérique du Sud, dans un pays qui importe peu puisque l’histoire se déroule en pleine mer. Alors qu’un ouragan est annoncé au large de la côte où est amarré son bateau, Bolivar s’obstine à vouloir partir pêcher. Son co-équipier habituel Abel lui ayant fait faux bond, il embarque avec Hector, un adolescent qu’il voit pour la première fois, d’abord réticent mais qui finit par accepter pour le salaire.
Ces deux-là sont aussi dissemblables qu’il est possible de l’être. Bolivar est un pêcheur qui travaille quand il y est obligé, par manque d’argent comme ici, et essentiellement comme il lui plaît, c’est-à-dire en haute mer sur son panga, petit bateau de pêche plutôt adapté aux distances raisonnables de la côte en cas de gros temps.
Il a une petite amie, Rosa, qui tient un café sur la plage. Elle lui reproche gentiment son peu d’allant. Bolivar est un homme ordinaire qui semble pourtant avoir quelques petites choses à garder pour lui, quelques secrets bien celés. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui quand commence l’histoire.

Hector est un adolescent de 17 ans. Donc une sorte d’électron libre. Excepté sa petite amie Lucrezia, le foot et son téléphone portable, dans cet ordre ou non, il n’aime et ne s’intéresse à rien. Un « standard » de nos jeunes, ou d’une partie, peut-être. Bolivar, pragmatique au possible, le perçoit littéralement « comme une espèce d’oiseau », « comme un insecte » (il a des tics). Il le trouve bizarre dans ses expressions comme dans ses propos et le considère tantôt avec mépris, tantôt avec pitié. Il ne comprend pas qu’il ne sache strictement rien faire et cherche sur son physique un indice « d’anormalité » quelconque.
À moins qu’il n’envie sa jeunesse tout simplement. Et n’en déduise volontairement pas qu’elle est la cause de son inexpérience, tentant par là-même de se persuader que lui, qui n’a pas appris grand-chose à l’école, a pourtant acquis seul une grande expérience de la vie.
Quoiqu’il en soit, il se demande au départ – et plus encore après l’ouragan – si Hector va pouvoir assumer sa part de travail pour leur survie.
Hector nous est dépeint à travers les yeux de Bolivar et nous n’avons pas le point de vue inverse. Jamais Hector, lui, ne passe du côté de l’observation et quand il s’exprime ses propos ne sont commentés que par Bolivar .

À peine au large, ils essuient un ouragan d’une puissance hallucinante. Durant deux jours et deux nuits, le panga devient le jouet de la mer, sur le point de basculer, d’être immergé ou fracassé. Avec ses deux occupants. Le récit de cette tempête est un morceau de bravoure et, en même temps, un passage d’un lyrisme poétiquement violent.
Bolivar ne perd pas espoir, il dit en avoir vu d’autres et reste persuadé que quelqu’un va venir les secourir. Mais Hector est mort de frayeur et se rétracte à vue d’œil. Totalement dépassé par ce qui se passe, il n’écoute pas Hector, se réfugie dans ses souvenirs et son attente de Noël qui approche. Il reste au fond du bateau, recroquevillé en fœtus.
Très vite le moteur du bateau lâche, les mettant en dérive, de plus en plus seuls. Avec le temps, ils évoluent tous les deux psychologiquement. Comprenant que la situation risque de durer très longtemps, Hector aménage au mieux le bateau (7 m de long), ils se préparent à affronter le pire. Et ils l’affrontent, les tempêtes succédant aux chaleurs extrêmes, les périodes de famine et de déshydratation aux périodes d’abondance (pluie pour l’eau et pêche pour la nourriture).


La dérive se transforme vite en huis clos maritime : Bolivar et Hector sont ensemble nuit et jour dans quelques mètres carrés sous un ciel grand ouvert et sur un océan capricieux, « le désert de l’océan, le monde qui s’étire jusqu’à la ligne d’horizon ». Petit à petit les deux hommes se livrent, l’un à l’autre et au lecteur. Bolivar s’humanise et Hector se détend. Nous avons découvert sur la plage un Bolivar basique, bourru, porté sur la boisson, taiseux, pas le genre de personne avec laquelle on a forcément envie d’être ami ; nous le voyons changer dans le bon sens. Il s’intéresse véritablement à Hector et lui pose des questions sur sa vie personnelle, auxquelles ce dernier répond d’abord avec réticence puis naturellement, avant de lui en poser à son tour.
Dans cette grande solitude à deux, leurs relations d’abord glaciales et tumultueuses (une petite et mesquine vengeance se déroule même sous nos yeux) évoluent en même temps que leur psychologie. Ils agissent de concert, s’entraidant et discutant du passé et de l’avenir. Le présent ils se contentent de le subir dans le dénuement le plus extrême, Hector acceptant des choses dont il ne se serait jamais cru capable, notamment pour se nourrir.
Les réflexions de Bolivar, les questions qu’il se pose sont de plus en plus pertinentes. Il nous gratifie parfois d’une petite phrase qui nous fait sourire malgré le contexte.
Et à Noël, qu’ils pensaient passer avec les leurs, Hector et Bolivar sont encore plus proches, chacun se déclarant le meilleur ami de l’autre. Les confidences abondent, peu à peu les secrets non avoués le deviennent. Ils ont des attentions émouvantes l’un pour l’autre qui souvent m’ont mis les larmes aux yeux.

Ainsi continue la dérive. Longue et harassante, faite de joies enfantines lors de la capture d’un poisson, lorsque la pluie leur offre quelques jours de réserve d’eau ou quand les confidences rompent la monotonie des journées, d’espoirs toujours déçus quand passe au loin sur la mer un bateau ou la traîne d’un avion dans le ciel…
Jusqu’au désespoir absolu et irréversible dans lequel finit par sombrer Hector. Il cesse de s’alimenter et se contente de boire quelques gorgées par jour. Une maladie, probablement une jaunisse non nommée, l’empoisonne peu à peu. Il perd la vue. La défaillance d’Hector nous fait passer de la tragédie existentielle au questionnement et au comportement quasi-métaphysiques. Et nous mène, après de nombreux soubresauts et renversements de situation – même à deux sur un petit bateau en pleine mer – à un dénouement qui est loin d’être celui auquel tout lecteur peut s’attendre, mais est-il possible que celui-ci en imagine un…
Un final pour tout dire qui nous poignarde et nous bouleverse. Et dont je vous dirai seulement qu’il se passe en deux fois et qu’il vient nous cueillir déjà désespérés.



 

À propos du style. Les toutes premières pages m’ont étonnée, vu le contexte initial de l’histoire et son « matériau » minimaliste : un auteur loin, très loin de l’Irlande de ses romans, un marin toujours entre deux eaux, un patron-patron, qui commande, une plage quasi déserte et un petit bateau de pêche, ma première pensée a été : Comment le Paul Lynch que l’on connaît va-t-il s’en sortir au plan de l’écriture ? Que va-t-il pouvoir écrire sur ces hommes poussifs, au langage basique, qui vivent une histoire à première vue simplissime ? Et ce n’est pas l’entrée en scène d’Hector qui m’a incitée à changer d’avis malgré mon admiration absolue pour l’auteur.
À première vue seulement. Car il s’en sort rigoureusement… comme le Paul Lynch que l’on connaît : en intégrant ces personnages « simples » dans sa propre perception du cadre, la mer dans toute son immensité. Et en les y laissant évoluer. En pensées, en paroles et en actes.
Le résultat est foudroyant. Avec une histoire a minima et une pagination plus courte que ses précédents romans – au contexte plus large il est vrai – Paul Lynch nous emporte à nouveau, grâce à sa poésie sombre et incantatoire dans un roman incisif, profond et bouleversant. Plus humain et envoûtant encore, peut-être, que les autres.

Toujours sur le style, une question que je me suis posée : est-ce par hasard, ou de la volonté pleine et entière de l’auteur si dans les dernières pages les blancs inter paragraphes sont de plus en plus blancs, de plus en plus importants à mesure que la situation se détériore ? Les pages de plus en plus vides de mots et de vie ? C’est sûrement le choix de Paul Lynch et cela tient littéralement – en tout cas pour moi – du génie compte tenu de ce qui se déroule dans l’histoire.

Sinon, que dire de la plume de Paul Lynch ? Qu’elle se transcende de livre en livre… avec ici moins de longues descriptions d’une nature immobile. Et pour cause, l’océan est en furie, rarement étale et rempli d’une vie sous-marine et céleste insoupçonnée du rivage. L’incrustation dans leur cadre de vie des personnages et de leur sort est totalement naturelle.
Paul Lynch est un grand romantique et, comme telle, sa prose est intemporelle, à la fois crue dans les dialogues, lyrique dans les descriptions, et austère dans l’expression des sentiments masculins. Enchanteresse, elle se présente comme un long poème en prose qui se déguste mot à mot, une authentique et pure merveille.



Paul Lynch, un peu comme Franck Bouysse, écrit du noir cent pour cent noir au prétexte si juste que c’est la vie qui est noire. Je suis particulièrement friande de littérature noire. Mais ici, s’il m’a fendu le cœur tout comme les précédents, même et peut-être parce qu’il n’y a que deux personnages, la lumière que j’ai perçue à la fin m’a réconfortée. Elle est infime c’est vrai, mais chez Paul Lynch la lumière n’est pas seulement lumineuse, elle est luminescente. Il suffit de trois lignes pour éclairer deux cents pages.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, ce roman est tout sauf un roman de naufrage, de survie et de folie. Même s’il est tout cela à la fois. Avec Paul Lynch, on ne sait jamais où l’on va. Mais on y va, bon gré mal gré. Nous le suivons, hypnotisés par sa plume. Il faut bien dire qu’ici les chances de s’en sortir vivants pour les naufragés sont de plus en plus minces et que leur salut est entre les mains de l’océan. Une seule chose est sûre : Bolivar est un battant, Hector non, pas forcément à cause de son immaturité mais en raison de son physique moins avantageux. Contrairement à lui, Bolivar, doté d’un instinct de survie indestructible, n’a jamais abandonné sa volonté de tout faire pour continuer à vivre, tout en sachant qu’il serait beaucoup plus facile de se laisser mourir comme tente de le faire Hector en cessant de s’alimenter. Cela passe par une introspection – qu’il commence à faire grâce aux reproches d’Hector – et par d’innombrables voyages intérieurs au cours desquels il réussit à séparer son corps de son esprit, à s’imaginer un double qui fait tout ce que lui ne peut faire, un Bolivar libre.

Cette présence d’un autre lui-même permet de briser l’immense solitude qui le mène souvent aux frontières de la folie, l’autorise à marcher sur place, les yeux fermés, s’imaginant n’importe où ailleurs, seul ou accompagné, de discourir avec les femmes de sa vie, et même d’améliorer sa vie en réparant ses erreurs. De revoir des endroits où il a vécu, éprouver une véritable sensation d’exister, lui, par l’intermédiaire de son double. De comprendre Hector et de l’entraîner dans ses réflexions. Il fait le constat d’une vie, la sienne et celle de tout un chacun avec des pensées, des paroles, des mots si forts et si justes qu’on ne les aurait pas imaginés dans l’esprit et la bouche de Bolivar au début de l’histoire. Ni d’Hector bien évidemment, qui pourtant lui aussi s’interroge sur tout.


« Au-delà de la mer », cette situation, ce dénuement extrêmes amènent chacun d’eux à s’amender et à considérer l’autre avec une grande humanité. Leurs réflexions, leurs confidences intimes, deviennent peu à peu philosophiques. Elles nous donnent à réfléchir sur la condition humaine, sur la vie, sur la mort, sur nos responsabilités et les conséquences de nos actes, les relations humaines. Mais également sur le rapport au temps et sa dislocation en de telles circonstances, le temps qui se fait « l’éternité contenue dans chaque minute d’attente ».
Bolivar comprend en posant son regard sur la mer qu’elle est immuable et exerce sur eux un pouvoir titanesque. Hector et lui, mais aussi tous les hommes ne sont que des brindilles face à elle. L’infiniment petit face à l’infiniment grand. Il dit en pensée à Rosa : « L’océan existe, et tu existes aussi. Mais l’océan, lui, ne cesse jamais d’exister ».

Ce rapport de l’homme à la relativité du temps s’accompagne de celui, complémentaire, à la nature avec, au passage, plusieurs « clins d’œil » de l’auteur aux pollueurs des mers. Sur l’eau flottent quantité de déchets imputrescibles : résidus chimiques, plastiques, objets de contrebande, métaux, que les poissons et les oiseaux avalent sans discernement quand la taille leur permet.
Ils en arrivent à des questionnements si riches, si fins qu’ils s’approchent, chacun avec ses mots, de la spiritualité absolue.
Dans la troisième et dernière partie, la dimension philosophique est dépassée. Dans un (court) passage, l’histoire prend une direction métaphysique concrétisée par une ambiance d’épouvante voire d’horreur, dans laquelle Bolivar et Hector évoluent entre rêves-cauchemars et réalité. Il y a une part d’imaginaire noir, de mystère, voire de fantastique, qui fait peur. J’avoue ne pas être totalement sûre de ce que j’ai compris durant ce passage, mais la fin a intégralement rétabli la lumière.



Je dirai pour finir qu’Au-delà de la mer est un roman d’une intensité rare qui va au-delà des caractères et des situations, au-delà même des mots. Au cours de leur longue dérive, les deux personnages, le plus souvent seuls dans leur corps et dans leur âme, se sont transcendés grâce à une réflexion qu’ils ont été forcés de mener ensemble ou séparément et qui leur a permis de se connaître, s’accepter et se respecter. De se soutenir et de s’entraider, même.
Cette fois encore Paul Lynch est cent pour cent dans l’humain. Il accompagne ses personnages dans leurs tourments sans les juger et l’émotion est présente presque de bout en bout. La tristesse générale qui se dégage de l’histoire provoque notre intérêt, notre compassion et notre empathie. J’ai lu les dernières pages en pleurant, oui, car la tension montait et suis allée jardiner un bon moment pour m’en remettre. En admettant que j’ai la larme facile, l’histoire et les personnages, poignants tous les deux, nous bouleversent réellement au plus haut point.

C’est un livre dont chaque passage se lit, se relit, à voix basse, à voix haute surtout, qui se médite. Chaque phrase résonne en nous. Lentement, on retient les pages pour ne pas le finir trop vite, d’autant que les dernières se désemplissent, l’une d’elles comprenant uniquement le mot « Tempête ».
Un très beau passage (page 223) où l’on pleure d’émotion nous oblige à le relire encore et encore. Il y est question du silence, de son épaisseur, de sa présence et de ses nombreuses significations. Il ne figure pas dans les extraits ci-dessous.

Et pour ce qui concerne la plume à mon sens unique de Paul Lynch, j’ai écrit tout au début que je le considère comme le Chateaubriant irlandais de ce siècle un poète dont il a le physique romantique, le regard et la coiffure et je le confirme haut et fort. En ajoutant que cela m’avait déjà traversé l’esprit avec Un ciel rouge, le matin.

Sa traductrice Marina Boraso est elle aussi à mentionner car une telle prose incantatoire ne doit pas être toujours évidente à traduire. Mais quel bonheur pour elle, par contre. C’est en lisant ce genre de littérature que je déplore de ne pas parler l’anglais afin d’apprécier plus que je ne puis le faire le miracle opéré par les traductrices et les traducteurs.

Voilà. Encore un livre que je vais prêter, offrir, recommander chaudement ; que vous soyez toujours en vacances ou déjà rentrés, ce roman fulgurant vous réconciliera avec la grande littérature. Basé sur une histoire vraie entendue par l’auteur, il mêle avec un talent rare un naufrage, la survie et l’isolement qu’il impose à des considérations philosophiques inattendues de la part d’un simple et fruste pêcheur et d’un adolescent ignorant tout ou presque de la vie. Un véritable chef-d’œuvre dans lequel plonger tête baissée vous fera un bien fou, sans vous éloigner de la côte ! J’entends souvent dire qu’il n’y a pas de « grande » et de « petite » littérature. Mouais. Comment qualifier ce livre alors ? En ajoutant un adverbe exponentiel devant « grande » ! Ou en le mettant dans deux catégories : « Coups de cœur » et « Hors du commun »…
Et merci, merci, merci toujours à l’éditeur de cette collection Les Grandes Traductions de la maison Albin Michel.

Pour la route, une des plus belles phrases du livre, de Bolivar :
« Qu’est-ce que la vie sinon attendre ? 
Toujours occupés à attendre quelque chose.
Et si on accueillait plutôt ce qui nous est offert ?».



Pour compléter cette chronique, voici une interview de Paul Lynch et de Francis Geffard à l’occasion de la sortie du roman.



¿?¿ A QUOI ÇA SERT DE LIRE ?¿? :
Ici, à croire que Chateaubriand est toujours vivant…



MORCEAUX CHOISIS

La tempête comme je l’ai rarement lue : « Bolivar s’étire sur le banc et rabat sa casquette sur ses yeux. Le bruit traverse l’écume du sommeil. Le vent déchaîné. Débouchant de l’obscurité pour atteindre une autre obscurité plus réelle que le rêve. Relevant sa casquette, il cherche la lune du regard. Il y a quelque chose d’anormal dans les ondulations des vagues.
C’est invraisemblable, se dit-il. Je n’arrive pas à y croire. C’est venu en une fraction de seconde.
Il cherche à lire l’heure sur sa montre à cadran lumineux. Entend un rugissement, et puis le fracas d’une vague qui heurte le bateau. D’un seul coup, l’eau introduit le froid jusqu’au fond de ses os. Bolivar courbe l’échine pour éviter l’impact, essuyant l’eau salée dans ses yeux.
Hector se réveille en hurlant. Les choses maintenant se précipitent. Bolivar n’est plus qu’un fluide noir se dirigeant vers la proue. (…) Elle vient à lui dans un murmure. La conscience d’être en train d’œuvrer contre son intime conviction. Et puis quelque chose de profond résonne dans le vent. Il sent son cœur tressaillir. Son esprit énonce en mots ce que son instinct lui a déjà appris : la chose qui vient de se produire a encore de la puissance en réserve.
Une violente embardée le projette au sol, renversé sur le dos. La vague a failli engloutir le bateau dans sa gueule. Il regarde de face la tempête venue du nord-est. A cette heure-ci, l’aile du jour devrait toucher le ponant.
Le panga monte à l’assaut d’une masse d’eau qui s’avance. Bolivar hurle à Hector de se cramponner au plat-bord, mais le garçon écope toujours, coudes écartés. (…) Un court instant, il prend conscience d’une sensation de vacuité alors que la gueule de l’océan s’ouvre juste derrière eux. Et alors la mer devient ciel. Il plonge la tête entre ses jambes tandis que le bateau atteint le sommet de la vague et qu’un monstrueux tonnerre de glace leur tombe dessus.

Et plus loin, une autre tempête racontée « comme » une attraction DisneyWord, à la puissance cent : « Les contours familiers du monde, leurs propres voix, le bateau. Tout cela démembré par le tohu-bohu de la mer. (…) Le vent réduit à une plainte filtrée. Plonger au creux des vagues, plonger aux tréfonds de la peur insondable et aveugle qui repose dans le cœur de chaque homme. Puis soudain le panga qui se soulève et Hector qui refuse d’écoper. (…) Lorsque le bateau escalade la montagne d’une vague Hector se retient au plat-bord. Alors qu’il s’approche de la crête, Bolivar lève la tête pour jeter un regard depuis ces hauteurs. Il a devant les yeux un monde engendré par un maelstrom, un monde au-delà de l’humain, une rage vaine et chaotique. Le fouet du vent soulève une fumée au sommet de la vague, et Bolivar fléchit les genoux tandis que le bateau aborde la crête et amorce sa descente brutale ».

Des ciels rouges, le matin : « Viennent ensuite des jours où il est habité par une joie de plus en plus intense. Un sentiment jailli de l’intérieur, fait de liberté et de possibles, convoqué par chaque aube brûlante, le monde se relevant de ses cendres pour exister de nouveau. Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. La paix qui s’installe entre eux est aussi une forme de compréhension mutuelle. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids. (…) En son for intérieur, il assume l’idée que cette situation pourrait durer toujours. Y a-t-il réellement besoin d’autre chose ? »

Un des rares moments d’espoir d’Hector : « C’est fou de voir comme on s’habitue à tout. On a suffisamment à boire et à manger pour deux semaines. On a un abri, aussi, et il pleut régulièrement. La mer est généreuse. Je crois vraiment qu’on peut s’en sortir. Qu’on peut tenir jusqu’à ce qu’un bateau nous récupère ».

Une autre réflexion d’Hector, pas si immature que ses dix-sept ans. Sur la vie, la mort, et éventuellement la résurrection : : « Sais-tu, Bolivar, que nous sommes déjà morts ? Je parie que tu l’ignorais. Pourtant c’est une certitude. On est morts pendant la première tempête. Pour moi, ça s’est passé quand je suis tombé à la mer. Je ne me suis même pas aperçu que je mourais. La frontière qui sépare la vie et la mort, elle est tellement mince. Tellement bizarre. Ce n’est pas quelque chose dont on fait l’expérience. Juste un passage d’un état à un autre. On jaillit en dehors de l’eau en reprenant son souffle, sans savoir qu’on est déjà mort. C’est si simple, finalement ».

Et celle-ci, la plus intéressante et surtout la plus juste d’Hector, qui s’adresse à Bolivar : « Qu’est-ce que la vie, sinon la rencontre de notre volonté et de celle d’autrui ? Les réalités élémentaires de l’interaction. Les gestes, les salutations. Les paroles prononcées, qui mènent à la compréhension. Et la compréhension qui implique à son tour certains devoirs et certaines obligations. Ce commerce-là fait partie des lois de l’existence. Toutes ces choses génèrent l’affection, les liens, le dévouement, la loyauté envers les autres. Le sang qui se mêle au sang d’un autre. Mais tout cela, Gros, c’est précisément ce que tu ne donnes pas. Et parce que tu ne le donnes pas, tu ne le possèdes pas non plus. Tu as été ainsi tout au long de ta vie. Déloyal. Inconstant. Faux. Toujours en fuite, courant comme un chien derrière ta volonté ».

par | 18/08/2021

1 Commentaire

Soumettre un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.