Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Arpenter la nuit, de Leila Mottley

Les cinq premières lignes : “La piscine est pleine de merdes de chien et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. Ça fait une semaine que je lui répète qu’elle ressemble vraiment à une toxico, ce qu’elle est bel et bien, à se marrer toujours pour la même blague comme si la chute pouvait changer”.

LA phrase du livre (la plus belle) : “Son visage enlace ses yeux tendrement, comme s’ils étaient fragiles, sur le point de dégringoler”.

L’AUTRE phrase du livre (l’une des plus justes) : “Les gens ne croient pas en Dieu parce qu’ils ont la preuve, seulement parce qu’ils savent que rien ne peut prouver qu’ils se trompent”. C’est irréfutable.
EN DEUX MOTS : Il ne fait pas bon croiser un policier de nuit quand on est une jeune fille noire sans famille, sans argent, sans travail fixe et bientôt sans abri. Un sujet et une fiction sombres inspirés d’une histoire vraie et racontés à la première personne par une très jeune femme lumineuse.
Par le 20 Août 2022
Sorti en août 2022 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pauline Loquin. Titre original : Nightcrawling. Premier roman. 404 pages.
Leila Mottley

Leila Mottley est une jeune poétesse américaine originaire de l’East Oakland en Californie.Après avoir participé à des ateliers d’écriture elle publie très vite Arpenter la nuit, son premier roman, qu’elle a commencé à écrire à l’âge auquel son héroïne, Kiara, a commencé à “arpenter la nuit” les trottoirs de la ville. 17 ans, encore l'adolescence.

L’histoire se déroule dans l’East d’Oakland, non loin de San Francisco, en Californie. Dans un quartier défavorisé, Kiara vit dans un minuscule appartement avec son frère aîné Marcus, qui rêve d’accéder à la célébrité avec son groupe de rap. En attendant le miracle, il ne travaille pas. Après la mort de leur père, ex membre des Black Panthers, et l’emprisonnement de leur mère pour diverses raisons, Kiara est en plein désarroi et essaie tant bien que mal de subvenir à leurs besoins. Dans l'appartement d’en face vivent Dee, jeune mère célibataite accro à la drogue rarement consciente et Trevor, son fils de neuf ans, que Kiara accompagne chaque matin à l’école pour être certaine qu’il s’y rende.

Outre son frère et le petit Trevor, quelques personnages secondaires sympathiques gravitent autour d’elle : Alé, sa meilleure amie, qui fait tout ce qu’elle peut pour l’aider, comme Tony, amoureux transi qui se damnerait pour elle mais pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié. Les hommes, souvent alcooliques, violents, lâches, n’ont pas la part belle, et surtout pas les policiers.

L’immeuble va être vendu à des promoteurs et en attendant le propriétaire ne cesse d'augmenter le loyer et menacer les mauvais payeurs -- ici les mauvaises payeuses -- d’expulsion. Marcus part s’installer définitivement chez ses copains musiciens et, lorsque Kiara perd le petit boulot précaire qui lui permettait de survivre au jour le jour, elle sait qu’elle va bientôt toucher le fond : se retrouver sans abri, avec le risque de perdre Trevor qu’elle aime comme s’il était son petit frère.

Un soir, presque par hasard, après une journée  passée dans le centre d’Oakland à essuyer refus sur refus pour du travail, et une soirée trop arrosée dans un bar de strip-tease dont elle connaît la barmaid, elle en ressort avec Cravate à pois, un homme qui l’a reluquée toute la soirée et lui propose d'accepter de l’argent contre un rapport sexuel. Elle est trop saoule pour refuser, ce rapport a lieu sur un toit d’immeuble. C’est en titubant pour rentrer chez elle à pied qu’elle croise Camila, escort girl à l‘allure clinquante, qui lui propose de lui montrer comment gagner de l’argent avec son corps tout en ne risquant rien, autrement dit en trouvant un “protecteur” : un maquereau.

D’abord déconcertée par ce qu’elle a fait, elle finit par se demander si la prostitution occasionnelle et de courte durée pourrait être la solution à ses problèmes d’argent. Elle décide de voir ce que ça donne sur un plus long terme. Ses clients sont presque exclusivement des policiers blancs friands de l’exotisme et de la jeunesse de certaines prostituées noires et qui profitent de leur statut et de leur intouchabilité.

Nous suivons Kiara pendant plusieurs mois, pas à pas, dans ses déboires, ses espoirs, ses échecs constants jusqu’à sa dégringolade finale après son arrestation, qui va l’entraîner vers le fond. Et nous laisser nous, lecteurs désemparés, sur une surprenante scène de fin, dans les toutes dernières pages, avec une lueur d’espoir et d’amour à laquelle nous ne nous attendions guère et dont je ne dirai rien de plus.

Le style. Dans l’ensemble, malgré sa vie difficile, Leila Mottley fait parler Kiara à la première personne, avec l’ingénuité de l’enfant qu’elle n’a pas encore tout à fait cessé d’être et le sérieux de la femme qu’elle n’est pas encore tout à fait devenue. Mais ce qui domine, derrière l’impudeur de certains propos pour décrire le mal fait au corps des femmes la nuit, c’est la sensibilité de l’héroïne et de sa créatrice. Le tout avec une poésie coulante, facile à lire et à fleur de peau. Écrire des choses graves dans une langue aussi percutante que belle est une chose assez courante chez les jeunes auteur(e)s nord-américain(e) s “de couleur”. Leila Mottley fait partie de ces jeunes et nombreuses voix féminines qui mettent leur plume  ardente au service de leur engagement pour les femmes.

L’écriture est un mélange de langage de la rue et de la maltraitance sexuelle plutôt cru, de dialogues assez rares mais percutants et d’un récit au jour le jour entrecoupé de brefs retours en arrière venant expliquer la situation actuelle de Kia sans que la chronologie en soit gênée, l’intrigue se déroulant sur quelques mois seulement.

Des réflexions personnelles enfin, tantôt idéalistes, tantôt réalistes voire défaitistes pendant ses nombreux moments de solitude, et tous les sentiments exprimés dans une langue sensible et superbe font de ce premier roman et de son héroïne un moment de lecture inoubliable.

Mon regard sur le livre. C’est une histoire très sombre. Pourtant la personnalité de Kiara l’illumine de la première à la dernière page. À seulement dix-sept ans, Kiara est entrée de plain-pied malgré elle dans la vie d’adulte. Le passage de l’enfance à l’âge adulte est difficile en soi, de plus en plus aujourd’hui. Pour les enfants et pour les parents, bien souvent dépassés, qui doivent les protéger tout en lâchant du lest. Mais dans toutes les régions du globe, y compris les pays “civilisés”, et pour des raisons diverses – guerre, pauvreté, abandon  –,  certains jeunes ne peuvent accéder à l’adolescence, cet entre deux-âges, passage délicat nécessaire pour assouvir leurs besoins de liberté et d’indépendance relatifs, temporaires ou définitifs.

Ayant grandi sans foyer familial, Kiara souffre de ce manque de parents. Elle est en quête de deux mères : la sienne qui n’a pas été à la hauteur, qu’elle voudrait aimer quand même et en être aimée, et celle qu’elle voudrait être, elle, pour Trevor, abandonné lui aussi par la sienne. Son seul souci est d’éviter qu’il soit placé en foyer. Sans oublier son père, mort quand elle était enfant, qui lui manque beaucoup.

Ce roman est le drame d’une vie que l’on n’a pas choisie. Une vie remplie de coups durs. Mais, contrairement aux sagas ou aux romans noirs qui s’étirent sur plusieurs décennies, Kia a 17 ans quand les ennuis commencent, selon l'effet dominos : les vraies galères, celles qui, en s’enchaînant l’une après l’autre, mettent en danger sa liberté, la présence de Trevor à ses côtés, sa vie, même. Elle n’a rien choisi et doit subir au jour le jour cette vie qui la dépasse et qui la prive d'options. 

Les difficultés de l'héroïne à survivre sont matière à réflexion sur divers sujets de société. En premier lieu, l’aspect économico-social, d’une grande importance dans l'histoire. La ville d’Oakland et ses trottoirs y jouent un rôle non négligeable. Proche de San Francisco, elle en fut longtemps le parent pauvre. Dans certains quartiers de l’est de la ville règnent la violence et la pauvreté : drogue, gangs, prostitution, police corrompue, absence de travail pour les Noirs… Aujourd’hui les prix de l’immobilier dans la Silicon Valley (baie de San Francisco) sont devenus prohibitifs et ne permettent qu’aux plus riches d’y résider. Les propriétaires des classes moyennes se replient sur Oakland, qui connaît une période intermédiaire. Les quartiers de mauvaise réputation sont eux aussi recherchés par les promoteurs immobiliers afin d’être rasés et reconstruits pour accueillir un autre type de population, des familles aisées. D’où un nombre croissant de sans-abri et de personnes fragiles expulsées sans scrupules par leurs bailleurs. C’est le cas de Kiara.

Sujet majeur du roman,  la prostitution est avant tout la perte de la dignité. Kiara en conserve cependant une belle part en son for intérieur. Elle se prostitue avec toujours enfouie en elle sa candeur enfantine, celle qui lui permet de parler avec Trevor d’égale à égal, avec une propension à jouer comme si elle était une enfant de son âge à lui ; pas seulement pour se mettre à sa portée, mais  parce qu’elle est véritablement encore une enfant. Cette innocence, aussi, avec laquelle elle participe de temps à autre,  incognito, en compagnie de son amie Alé, à des enterrements d'inconnus riches  pour y manger et boire, “visiter” la maison du mort ou de la morte, et bavarder avec les proches. Ces scènes sont narrées avec beaucoup d’humour et de légèreté.

Quand elle commence à vendre son corps la nuit – sans trop y réfléchir pour ne pas reculer – c’est qu’elle a besoin de cet argent. Elle analyse ensuite seulement en profondeur sa situation et considère la prostitution comme le seul moyen de les sauver, elle et Trevor, de la rue. Son corps, jeune et innocent, devient une simple monnaie d’échange, même si cela semble bien plus facile à dire qu’à faire.

Dans l’optique sans doute de ne pas s’autoflageller ni d'arrêter trop tôt, et peut-être aussi pour conserver l’anonymat des policiers entre eux – ou vis-à-vis de leur hiérarchie –, les hommes avec qui elle couche n’ont pas de nom. Elle les nomme par un élément de leur tenue ou de leur boulot : Cravate à pois, Metal Man, 512, ou encore un numéro “de matricule” qui pourrait presque être le leur au sein de la police. Cela lui permet également de dépersonnaliser les hommes qui ont un rapport sexuel avec elle. L’auteure met l’accent sur cette dépersonnalisation qu’opère la prostitution. Celle des femmes qui ne sont que des corps à prendre et celle des hommes qui ne sont pas nommés et/ou ne veulent pas l’être. Un phénomène qui tourne à l’avantage des hommes en cas de poursuites. Elle nous dit lors du procès :
“Ça fait bizarre d'entendre des noms, des mots que je n'arrive pas à mettre sur aucun parce qu'ils n'ont jamais été des personnes à mes yeux. Je ne les ai jamais vus comme les branches d'un arbre généalogique ou des hommes qui donnent leur nom à la femme qu’ils épousent. C'était des numéros, des insignes et des mâchoires”.

Leila Mottley ne mâche pas ses mots. Elle aborde des sujets sensibles aujourd’hui encore avec détermination. Armée de sa plume, elle ne recule devant aucun détail. Parmi ces thèmes, le racisme. Le racisme encore et toujours d’actualité malgré une déségrégation mise en place progressivement depuis 1940 et devenue “officielle” entre 1964 et 1968 grâce au travail incessant de Martin Luther King, assassiné cette même année. Depuis et aujourd’hui encore le racisme sévit de manière plus ou moins affichée dans de nombreux états américains. On l’appelle souvent “le racisme ordinaire”, culturel, celui qui somnole dans les esprits, le plus difficile à éradiquer chez les Blancs car bien celé, volontairement ou non. Aux Etats-Unis, la police blanche a la gâchette ou les coups plus faciles quand il s’agit de manifestants ou de “suspects” noirs. Les exemples sont légion aux informations. Et les jeunes femmes noires prostituées sont considérées comme des proies sexuelles faciles, a fortiori quand elles sont mineures, donc plus manipulables.

Kia n’a affaire qu’à des policiers qui la leurrent avec des promesses de protection et la “recommandent” à des collègues qui à leur tour la font chanter, la menacent, la brutalisent. Les promesses n’engagent pas ceux qui les font mais seulement ceux qui y croient. Kiara est seule devant un bloc de policiers soudés au moment d’affronter la tourmente judiciaire et ce n’est pas son avocate pourtant efficace et motivée qui pourra influer le jugement. La police est corrompue et cette corruption s’étend à la justice quand il s’agit de faire condamner des policiers pour maltraitance sur mineure, surtout si cette jeune fille est Noire.

Et pourtant, malgré toute cette noirceur, grâce à l’écriture de Leila Mottley et à la personnalité, la candeur de son héroïne qui suscite une très forte empathie, Arpenter la nuit – basé sur une véritable expérience de la prostitution d’une adolescente – est un (premier !) roman lumineux. Et courageux. Un roman dans lequel fourmillent des sentiments si forts qu’ils font avancer l’histoire. Un roman, enfin, commencé alors que Leila Mottley a le même âge que son héroïne Kiara : 17 ans ! Quelle promesse de belles futures lectures. L’écriture est un long processus d’initiation, un travail constant pour se perfectionner. Mais il faut être naturellement doué pour écrire si jeune de tels mots. Et Leila Mottley l’est.

Je dirai pour finir que Arpenter la nuit est publié au sein de cette superbe collection Terres d’Amérique dirigée par Francis Geffard, découvreur de jeunes et talentueux écrivain(e)s nord-américains (canadiens, amérindiens et afro-américains), qui ne publie que des romans qu’il est difficile de ne pas lire… Des romans qui se méritent et qui méritent leurs lecteurs. Qui résonnent longtemps en nous et que nous évoquons et conseillons entre ami(e)s. 

Une mention pour la traductrice Pauline Loquin qui elle aussi a réussi à nous prendre par le cœur en restituant à merveille la poésie âpre et sensible de l’auteure sans une once d'auto apitoiement ou de voyeurisme dans les scènes pénibles, pourtant décrites en détail. Un grand, grand coup de cœur pour ces deux femmes.

DES MOTS D’ELLES DEUX

  • Sur la difficulté de trouver un travail même précaire quand on est une jeune femme noire, mineure, sans CV et sans expérience :
    “Toujours la même rengaine : je demande à parler au responsable, et là, soit un type au visage rougeaud débarque avec un soupir et la ferme intention de me voir déguerpir avant même que j’ouvre la bouche, soit on me dit que le responsable n’est pas là et j’essaie de négocier avec un des employés. Ils se mettent à secouer la tête dès que je dis que je n’ai pas de CV, alors je sors et la clochette suspendue à la porte résonne comme un chrono qui m’annonce qu'il ne reste plus beaucoup de temps avant que mon monde ne s’écroule. ça dure comme ça pendant des heures et ça noie quelque chose en moi au point que je ne suis plus très sûre de ce que je fais et pour finir je m’aperçois que je suis juste en train d’errer sans but”.

  • Sur le devoir dont elle se sent investie pour Trevor :
    “À partir de là, Trevor se mit à venir nous voir de plus en plus souvent et j’ai commencé à l'emmener prendre son bus et à  lui trouver un rab de chips pour le goûter. Pas question de laisser quiconque le jeter dehors. Du coup, quand on a reçu l'avis d’augmentation de loyer et que Cravate à pois m'a fait comprendre que mon corps valait quelque chose, je me suis dit que ce serait peut-être notre issue de secours à tous les deux. que c'était peut-être ça qui nous permettrait d'être libres.”

  • Une réflexion de poétesse sur le ciel de nuit :
    “Il s'en va et c'est un tel soulagement d'être seule, d'avoir cette sensation de liberté dans les bras, sur cette terrasse qui ne me paraît pas si étrangère parce que si loin que je me souvienne, le ciel a toujours été mon ami. Il s'étend à l'infini. Je crois que quoi qu’il y ait là-haut, ça nous rassure seulement quand il fait assez sombre pour qu'on puisse imaginer qu'il y a quelque chose au-delà.
    Le plus souvent je dis que je ne crois en rien, sauf que la façon dont la nuit met des couleurs sur tout me donne envie de croire. Pas à l’au-delà, ni au paradis, ni à aucune de ces conneries. Ça, c'est juste des trucs qui nous font nous sentir mieux par rapport à la mort et moi je n'ai aucune raison de craindre la mort. Je crois simplement que les étoiles pourraient s'aligner et atteindre un autre monde”
    .

  • Et sur l’amour pour un enfant :
    “Alé lui fait signe de s'approcher et il se précipite droit sur nous. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu retirer son T-shirt mais il ne le porte plus, et quand je vois son torse j'ai envie de l'enlacer et de câliner son corps en pleine croissance et tout le reste. Ce gamin est un miracle. C'est ma pluie d'automne. La dernière image que j'ai du soleil avant qu'il se couche. Les journées seraient impossibles sans Trevor. Même pas sûr que le soleil se lèverait sans lui”. 

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