Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

555, d'Hélène Gestern

L’énigme est un prétexte pour une immersion dans le domaine musical dans lequel gravitent ces passionnés de Scarlatti.
Par le 2 Mai 2022
Paru chez Arléa en janvier 2022. Roman. 450 pages. Grand prix RTL Lire 2022.

Helene Gestern portrait
555, d'Hélène Gestern 2

Hélène Gestern est une écrivaine française. Elle est également enseignante-chercheuse dans le domaine de la langue française à l’Université de Nancy. Elle a remporté de nombreux prix littéraires pour ses précédents romans. Les trois premiers abordaient le thème de la photo. Eux sur la photo est le premier d’entre eux, il est excellent…
Je l'ai lu deux fois.

Avec 555, elle aborde pour la première fois le thème de la musique et plus exactement celle de Scarlatti, de ses 555 sonates… et qui sait peut-être 556 ?

Ce roman est construit sur la base d’une énigme. Un ébéniste trouve une partition d’aspect ancien en restaurant l’étui d’un violoncelle. Et s’il s’agissait de la 556è sonate de Scarlatti ? A peine déchiffrée la partition disparaît… alors qu’elle avait déjà suscité d’âpres convoitises.

555 est aussi un roman choral : cinq personnages se succèdent pratiquement toujours dans le même ordre. Ils s’expriment tous à la première personne, qu’ils nous soient sympathiques ou pas, cela crée une proximité, une complicité. Disons six, puisque viennent s’intercaler, en lettres italiques les impressions du voleur, on le comprend vite.
Ces cinq personnages ont un seul point commun : leur passion pour la musique de Scarlatti. Chacun on s’en doute va remuer ciel et terre pour retrouver la sublime et précieuse partition… Les voici :

Grégoire Coblence : C’est lui, le restaurateur d’objets anciens, qui en remplaçant la doublure de l’étui d’un violoncelle trouve la fameuse partition. Ce personnage est le « pur » de l’histoire. Il est profondément honnête, fidèle en amour comme en amitié. Il ne sait rien refuser à son entourage. Sa femme, Florence l’a quitté depuis deux ans, il n’est pas remis de cette séparation. Grégoire est passionné par la musique de Scarlatti, le clavecin dont son jeune beau-frère jouait divinement. Son atelier est contigu à celui de son ami Giancarlo le luthier. 
« Alice a tellement insisté pour que je vienne dîner rue de Grenelle que j’ai cédé. Il faudra quand même, un jour dans ma vie, que j’apprenne à dire non… »

Giancarlo Albizon : Le luthier, une personnalité presque opposée à celle de Grégoire. Il est séducteur, joueur, il perd de grosses sommes d’argent et se retrouve poursuivi par un « usurier de bas étage » très menaçant pour tout dire. Il excelle dans sa profession, les instruments qui passent par ses mains retrouvent une seconde jeunesse.
« Giancarlo est luthier, un des meilleurs d’Europe. Il restaure des violons et des archets anciens, parfois très anciens. Il arrive qu’on l’appelle en urgence pour intervenir sur un instrument capricieux à Berlin ou à Cracovie. »

Manig Terzian : Une virtuose du clavecin, plus toute jeune elle lutte pour demeurer au sommet de son art. C’est à elle que Grégoire et Giancarlo apportent la fameuse partition. Eblouie, après l’avoir jouée, elle prononce la première le nom de Scarlatti. Elle vit à Paris avec sa compagne Madeleine et sa petite nièce Alice.
« Ce matin, j’ai terminé mon échauffement avec la K61. Cette sonate, je l’ai interprétée des centaines, peut-être des milliers de fois. Mais, pour moi, elle est définitivement la plus belle, la plus aboutie des pièces de Scarlatti : une fugue, montée lente, obsédante, tranquille, presque implacable du même motif, qui commence en eau dormante et s’achève en vif-argent… »

Rodolphe Luzin-Farge : Un très grand musicologue, spécialiste de la musique de Scarlatti. Il vit dans les beaux quartiers de Paris entre des séjours aux USA, en Europe, là où la musique le mène. Il est habillé comme un prince, très conscient de sa valeur… Et prêt à tout pour trouver des inédits de Scarlatti, ce qui lui permettrait de remettre à jour sa biographie.
« Vouloir authentifier ce qui est de sa main, dans ces conditions, revient à marcher sur du sable mouvant : impossible d’avoir la moindre certitude, au milieu de cette myriade de copies, d’éditions retouchées, d’imitations parfois grossières, parfois brillantes, disséminées dans des recueils de seconde ou de troisième main… »

Joris De Jonghe : Un veuf inconsolable, solitaire, rien ne peut le distraire de la perte de sa Béatrix adorée… sauf sa collection de beaux objets, tableaux… et surtout de la musique de Scarlatti ! Il dispose d’une fortune à dépenser dans ces achats d'esthètes et lui aussi ferait n’importe quoi pour mettre la main sur cette fameuse sonate. Il vit en Belgique dans la belle ville de Bruges.
« Hier je me suis fait conduire à Anvers. J’y ai effectué quelques achats, ce qui ne m’était pas arrivé depuis des mois. Désormais, je règle mes affaires par téléphone ou via internet : pour les plus importantes, mes interlocuteurs se déplacent jusqu’à Bruges, où je les reçois dans mon bureau… »

Et voici ce mystérieux personnage qui se faufile et se confie en lettres italiques entre les protagonistes directs de l’histoire :
« Le cambriolage était un risque énorme. Je n’ai pas l’habitude de m’introduire chez les gens pour leur dérober quelque chose.
Le cœur me bat encore à l’idée de ce que j’ai fait.
J’imagine sa tête, en entrant ce matin dans son atelier. »

Voilà, l’intrigue, les personnages sont en place. L’écrivaine nous fait plonger dans leur intimité, leurs dilemmes, leurs passions… Attention il ne s’agit pas d’un polar, l’énigme est un prétexte pour une immersion dans le domaine musical dans lequel gravitent ces passionnés de Scarlatti.

L’écriture est comme toujours ciselée, précise, imagée, la couleur des instruments, le jeu de la virtuose, l’ambiance des ateliers sont superbement décrits.

Je ne dirais pas que ce livre est pour moi un coup de cœur car il atteint plutôt mon intellect, mon sens de l’esthétisme. Si comme moi vous êtes ignorant dans la musique de Scarlatti, je gage que vous n’hésiterez pas à l’écouter… On se demande pourquoi elle est si peu mise en avant. Je pense que le top serait de lire le livre avec ces sonates en fond sonore ! Je m’en vais écouter la K61.

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