Sorti en 2013 chez Albin Michel. Puis en 2015 au Livre de Poche. 630 pages. Polar dépaysant. Prix SNCF du Polar 2014, Prix Quais du Polar 2014, Grand Prix des lectrices Elle Policier.

 

EN DEUX MOTS

Dépaysement total garanti, arrière fond historique, suspense permanent, belle écriture… Un flic sympathique, vraiment « borderline » et au passé chargé, Wallander au pays de Gengis Khan… Ce roman policier, qui se lit en trois jours, a décidément tout pour plaire. La preuve une fois encore s’il en était besoin, que le roman policier n’est en rien une lecture « stérile ».

Les cinq premières lignes.
« Yeruldelgger observait l’objet sans comprendre. D’abord il avait regardé, incrédule, toute l’immensité des steppes de Delgerkhaan. Elles les entouraient comme des océans d’herbe folle sous la houle brisée du vent. Un long moment, silencieux, il avait cherché à se convaincre qu’il était bien là où il se trouvait, et il y était bien.

L’auteur. Ian Manook est l’un des deux pseudonymes de Patrick Manoukian (l’autre étant Paul Eyghar), sous lesquels il a écrit plusieurs romans. Patrick Manoukian, d’abord journaliste et publicitaire, est né en 1949 en région parisienne. Il est également éditeur pour la société Manook qu’il a créée pour publier les récits de ses nombreux voyages à travers le monde. Comme journaliste, il a collaboré aux rubriques touristiques de nombreux magazines (Le Figaro, Télé Magazine, Top Télé, Partir…). S’il écrit de la prose romanesque depuis l’adolescence, il ne publie son premier roman pour adultes, celui-ci, qu’en 2013. Yerulgelgger fait partie d’une trilogie de polars mongols publiée chez Albin Michel, le second étant Les temps sauvages, le dernier La mort nomade. Ian Manook est un homme très médiatique qui aime bien se confier en interview sur son parcours de bourlingueur invétéré et de jeune écrivain. Ses déclarations, très intéressantes, tournent toujours autour de ses voyages et du travail de romancier.

L’histoire. Le commissaire Yeruldelgger est un homme meurtri par la mort de sa fille Kushi. Âgée de cinq ans, celle-ci a été enlevée et tuée parce que son père refusait de laisser tomber une enquête impliquant des personnes haut placées utilisant la corruption pour racheter à bas prix des terres mongoles riches en minerais extrêmement rares et onéreux. Cinq ans plus tard, toujours rempli de colère et de culpabilisation, il est amené à enquêter en même temps sur deux affaires à la fois. La première concerne trois Chinois retrouvés au petit matin, dans une briqueterie près d’Oulan-Bator, lacérés au cutter et émasculés ; découverte suivie de celle de deux prostituées pendues dans un conteneur du marché de cette même ville avec dans la bouche les organes virils des Chinois. Brrrr ! La seconde affaire : le corps d’une petite fille découvert dans les terres proches du Gobi à la suite d’un effondrement de terrain. Affaire qui n’est pas sans lui rappeler la disparition de sa fille.

Yeruldelgger et son équipe composite – des flics ripoux acoquinés aux puissants locaux y côtoient des éléments fiables et fidèles – devront mener à bien les enquêtes sur ces meurtres et découvrir s’ils ont un lien entre eux et avec le passé. Le tout sur fond de magouilles financières  crapuleuses à l’échelle la plus haute, d’amours difficiles, et dans un contexte socio-historique mitigé.

Le style. Malgré sa pagination conséquente, Yeruldelgger se lit très vite. L’écriture est fluide, les terres et les coutumes mongoles décrites en des termes qui donnent envie de s’y rendre au plus vite et les dialogues, incisifs et savoureux, entretiennent le suspense et nous permettent de comprendre l’histoire de la Mongolie et la psychologie des personnages, en particulier le commissaire Yeruldellger mais aussi les personnages secondaires de son équipe et de sa famille. Particularité amusante : les chapitres sont titrés, les titres reprenant leurs derniers mots, ce qui m’a fait penser aux livres écrits sous forme de feuilletons aux siècles passés. En de nombreux passages aussi, des descriptions, d’une beauté insolente, des terres mongoles que j’ai pour ma part beaucoup appréciées. Quelques longueurs (à mon goût) s’agissant des pratiques des arts martiaux traditionnels des moines mongols, mais c’est bien pour râler sur un détail car elles ne m’ont pas vraiment gênée.

Mon avis sur le livre. Des années que ce livre m’attendait sagement sur une étagère jusqu’à ce qu’une copine qui savait que j’aimais beaucoup les « polars » humains du regretté Henning Mankell et son commissaire tout aussi humain Wallander m’en parle en termes élogieux, sûre que j’aurais plaisir à rencontrer son pendant – ou presque car n’est pas Wallander qui veut – mongol. Et bingo ! Le commissaire, les lieux dans lesquels il évolue et toute l’histoire m’ont emballée et prise au piège dès les premières pages. Je l’ai dévoré et une fois terminé, suis allée dare-dare me procurer les deux autres tomes de la trilogie.

J’ai d’emblée apprécié la personnalité de ce commissaire au nom aussi difficile à prononcer qu’à écrire sans faute. Yeruldelgger, avec deux « l » dispersés et deux « g » accolés est un flic peu banal, triste mais pas totalement désabusé. Des commissaires sur le retour cabossés dans leur vie, il y en a plein les pages des polars actuels, au point qu’ils sont devenus le stéréotype du polar d’aujourd’hui. Mais lui a été meurtri dans sa chair à cause d’une enquête et la culpabilisation s’est ajoutée à la douleur de la perte d’une enfant et de la déraison de son épouse. Outre son passé qui nous le rend fortement sympathique, Yeruldelgger est rempli de compassion et de respect pour l’humain, pour son pays qu’il aime et regrette de voir partir en vrille. Les personnages secondaires (la légiste, la fliquette au grand cœur, la fille adolescente de Yeruldelgger, les flics ripoux) sont eux aussi étudiés avec compassion pour les uns, ironie mordante et mépris pour les autres, mais toujours profilés avec minutie.

L’arrière-fond politique sur lequel se déroule l’histoire a donné à l’ignare que je suis l’envie d’aller sur la grande toile, histoire de me renseigner un peu sur ce pays grand comme presque trois fois la France et étranglé entre la Chine et la Russie, ancienne province chinoise devenue république soviétique sous tutelle de l’URSS jusqu’en 1989, date à laquelle elle devient indépendante. Ce que nous apprenons tout au long des pages replace la Mongolie dans sa propre histoire. Ces détails historiques sont relatés presque toujours par Yeruldelgger lui-même, de manière toujours très intéressante, d’autant que le point de vue du commissaire est plutôt modéré.

Côté suspense, tension, action et violence sont au rendez-vous. Rebondissements, poursuites et traques avec tireurs embusqués succèdent à des traîtrises à gogo dans une enquête compliquée, mêlant le passé et le présent et dont toutes les portes ouvertes sont refermées en même temps que le livre. Du grand art et une maîtrise absolue du suspense dans le déroulement pourtant complexe de l’histoire.

Quant aux évocations poétiques des terres sauvages de ce pays fait de désert, de steppes et de grandes étendues boisées verdoyantes, elles font de ce roman une œuvre dépaysante qui nous donne une furieuse envie de découverte et de voyage loin de la grisaille qui nous entoure. En parallèle, presque d’un chapitre à l’autre, l’auteur nous donne à voir les bas-fonds de la capitale Oulan-Bator : sa pollution extrême, ses bidonvilles et ses égouts peuplés de sans droits et de malfrats ultraviolents.

Pour finir, je dirai que ce premier volet de la trilogie Yeruldelgger est tout à la fois un vrai polar avec une intrigue à rebondissements,, une enquête compliquée à haut risque, un nature writing dans un pays qui fait rêver et se prête aux descriptions majestueuses, et une réflexion historique et géopolitique sur le passé et l’avenir d’un pays partagé entre des traditions fortes datant de Gengis Khan, un « régime d’avant » (l’expression est récurrente) d’ancienne république soviétique et un avenir tourné vers la modernité et le respect des anciens. Un livre passionnant de bout en bout, addictif même, foisonnant d’idées, de descriptions et d’actions, qui mérite amplement le succès international qu’il a rencontré et les nombreux prix remportés. Et que l’on regrette d’avoir fini si vite. A l’heure où j’écris ces lignes, le tome deux, Les temps sauvages, m’attend sur ma table de nuit. J’imagine qu’il sera à la hauteur de celui-ci qui, en raison du dépaysement qu’il nous offre, de son originalité dans le domaine de la littérature policière, a été pour moi une lecture coup de cœur. A acheter et à dévorer de toute urgence si ce n’est déjà fait

EN QUELQUES EXTRAITS

Sur l’animisme et le chamanisme fortement ancrés dans l’esprit du commissaire : « Il ne croyait pas à grand-chose, sinon à la paix des âmes. La vie était si lourde à porter et si dure à affronter que toute âme devait avoir droit à la paix, au repos et au respect en la quittant. Ce n’était quand même pas trop demander à un Dieu qui laissait les enfants mourir la bouche pleine de terre, non ? Qu’au moins ils reposent, comme disaient si joliment les chrétiens. C’était la seule promesse qui faisait encore espérer un possible au-delà. L’idée d’y reposer en paix ».

Une réflexion sur la connaissance relative de l’histoire mondiale, ici sur les exactions commises par les nazis en Europe, inconnues ou presque en Mongolie. Page 72, dans la bouche de Solongo, la médecin-légiste : « Je te dis juste que si nous n’en savons rien, c’est que ce n’était pas notre histoire. Notre histoire à nous, pendant ce temps-là, c’était le massacre de nos moines, la destruction de nos temples, et l’interdiction de notre langue. Combien d’Européens le savent, Yeruldelgger ? Et il ne faut pas leur en vouloir, parce que ce n’est pas leur histoire non plus. (…) Désormais l’histoire des Juifs c’était leur relation avec la Palestine, et qu’entre-temps les trois millions de morts des Khmers rouges au Cambodge et le million de Tutsis menacés au Rwanda en quelques mois n’avaient pas vraiment fait partie de leur histoire non plus ».
Ce qui n’empêche en rien Yeruldelgger de se préoccuper de la montée des nationalismes en Mongolie, inspirés par des néo-nazis de plus en plus nombreux en Mongolie. Lui aimerait qu’il soit possible d’allier le respect de certaines traditions ancestrales d’avant l’époque communiste sans tomber dans un nationalisme d’état « pur » et dur, et l’acception d’une modernité inéluctable mais maîtrisée.
Parmi d’autres, une belle description qui donne envie d’aller se perdre sur ces terres magnifiques, vastes tombeaux de dinosaures : « Les ravines de Bayanzag n’avaient rien des falaises décrites par les guides. Elles n’étaient pas plus hautes que les dunes de sable de Khongor Els. C’était le reste d’un front de collines de terre rouge érodées par le vent et les orages. C’était le fond d’un océan évaporé il y a soixante millions d’années et qui fondait aujourd’hui sous le soleil et le grappillage des touristes. Pas vraiment falaises, les Flaming Cliffs étaient cependant flamboyantes dans la lumière du couchant. Solongo aimait voir ce canyon miniature s’embraser dans le soleil rasant et imaginer les fossiles endormis des géants disparus sous cette terre en feu ».

Plus loin une autre, pour nous mettre des fourmis dans les jambes : « Il détourna le regard vers l’étang rosé par le crépuscule sous un ciel effiloché de nuages mauves. L’onde ridée par l’envol gracieux d’un héron léger. Les ombres bleues remontant des prairies profondes. La pénombre creusant l’orée des forêts de l’autre côté. Des lièvres, des canards quelque part. Des marmottes affairées à se calfeutrer pour la nuit. Un élan solitaire et étonné dans une clairière oubliée. Des loups peut-être au loin, une meute en maraude. Un renard prudent qui les évitait. Un lynx aux aguets. Et tapis dans l’ombre profonde sous les mélèzes, le cul dans les myrtilles violacées, un ours bonhomme et vorace… ».

Mais soyez « rassurés », nous sommes bien dans un polar et dans cette grandiose nature des humains s’affrontent et se pourchassent et des crimes odieux sont commis de manière très violente…