Paru en 2014 chez Calmann-Lévy. Un peu moins de 400 pages. Roman social contemporain.

L’auteur. Je connais Gérard Mordillat comme cinéaste engagé, domaine où il excelle, je l’ai entendu plusieurs fois en interview et j’ai admiré sa sincérité, son franc-parler et surtout sa générosité, son engagement et son respect des femmes. Mais je n’ai rien lu de lui jusqu’à présent.

En grec, Xenia signifie L’étrangère. Avec ce seul mot, prénom de l’héroïne et titre du roman, Gérard Mordillat nous signifie les rapports mère-fille…

L’histoire se déroule aujourd’hui. Elle commence le jour de l’anniversaire de Xenia (et de l’abandon de son ami à cette «occasion») et raconte son quotidien difficile. A 23 ans, elle a déjà été bien malmenée par un passé fait de déboires et de lourds secrets ; son présent est difficile et son avenir guère plus prometteur. Rêvant d’être institutrice en maternelle, elle s’est vue contrainte d’enchaîner tous les petits boulots et, d’échec en échec, effectuer des heures de ménage pour trois sociétés différentes dans la journée. Elle est maman d’un petit garçon de quelques mois, sa raison de vivre, qu’elle a bien du mal à faire garder vu ses horaires en pointillés et ses faibles revenus. A part lui, aucune famille. Et une seule amie : sa voisine Blandine (mère de Samuel, ado métisse de 16 ans, secrètement amoureux de Xenia), avec qui elle entretient des liens quasi-fraternels.

C’est une fille courageuse au caractère fort mais capable de se laisser aller à déprimer (elle dit penser toujours à la mort «comme à quelque chose de bien»), qui fonctionne à l’empathie et ne fait de concessions que pour éviter une perte d’emploi. Si peu sûre d’elle qu’elle ne s’aime pas et ne comprend pas que les autres l’aiment. Pendant la petite fête organisée par son amie pour son anniversaire, la tristesse l’emporte. Cet anniversaire ne signifie rien pour elle sinon qu’elle a survécu un an de plus… la sourde satisfaction d’avoir tenu le coup….

Et quand Gauvain, le directeur de banque rebelle qu’elle a rencontré au travail l’invite pour un week-end à la mer elle ne comprend pas et ne le prend pas au sérieux. Si vous êtes gentil avec moi, je suis sans défense, se plaint-elle, des larmes dans la voix… N’ayant connu que la précarité, la perspective d’être heureuse lui fait peur.

Elle avance ainsi, cahin-caha, dans la vie, chaque jour étant un nouveau défi, un moment à négocier au destin, une course permanente contre le temps et contre les galères. Jusqu’à son licenciement.

Xenia et son amie Blandine sont des personnages auxquels on s’attache. Elles ont des secrets, elles ont été meurtries mais leurs états d’âme, elles n’ont pas le temps de s’en préoccuper car il faut trouver de quoi vivre. On s’émeut de les voir se débattre dans des difficultés toujours plus grandes. Et on les admire de ne jamais lâcher prise et de rester battantes quoiqu’il advienne.

Au passage, une belle rencontre puis une histoire d’amour inattendue entre les deux personnages principaux, que tout oppose en apparence, qui apporte une note de légèreté et d’espoir à un récit qui pourrait être assez plombant. Ce qui autorise aussi une fin romanesque à cette chronique sociale.

Le style m’a un peu surprise au début mais je m’y suis habituée et ai fini par apprécier sa justesse et son adéquation à l’histoire. Les phrases sont courtes, visant l’essentiel, avec parfois de belles descriptions qui viennent apaiser le propos, comme en page 309 :

…Le soleil s’infiltre à travers les branches des arbres et invente un tapis d’ombres mouvantes. C’est une fantaisie de verdure, un jeu de prestidigitation. Puis le soleil disparaît d’un coup, comme effrayé par on ne sait quel appel, on ne sait quelle vision…

Ajoutons que l’ensemble n’est pas dénué d’humour pour raconter les rendez-vous entre filles et les moyens souvent cocasses qu’elles utilisent pour se sortir des situations les plus difficiles ainsi que les fêtes qui saluent chaque petite victoire remportée.

Pour en terminer avec le style, la première page est pour moi une prouesse. L’auteur, cinéaste dans l’âme, nous fait en vingt lignes un véritable travelling avant. Je ne résiste pas au plaisir de le noter.

« Dans les jours de l’année 2014…

Alors que la crise mondiale de la finance a réduit des millions d’hommes et de femmes au chômage, à la précarité, à la misère ;

Alors que les nationalismes, les intégristes, les fascismes alimentent chaque jour la marée montante du crime et de la bêtise ;

Alors que les guerres civiles déchirent les pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Sud, que le Moyen-Orient est à feu et à sang ;

Alors que l’Europe est au bord d’une insurrection générale ; alors que les Etats-Unis se replient sur leur bigoterie native et leur militarisme à tout va ;

Alors que l’illetrisme, la faim, l’épidémie, la peur chevauchent toutes les sociétés, tels les quatre cavaliers de l‘Apocalypse, en France, sur le parking de la cité des Proverbes, dans la banlieue parisienne, une jeune femme claque la portière de sa voiture et se dirige, courant presque, vers l’entrée de la tour où elle habite, au septième étage, bâtiment C.

Il faut que ça tombe le jour de ses vingt-trois ans.

Je n’avais encore jamais lu ça, cette présentation en entonnoir du personnage principal et de l’environnement dans lequel elle vit. On voit que l’auteur est aussi cinéaste.

En définitive, j’ai beaucoup aimé ce livre. J’aime beaucoup le sujet et la façon dont il est traité, sans misérabilisme ni grandiloquence, avec un regard généreux posé sur ses personnages. L’aspect social est prépondérant. Gérard Mordillat n’y va pas par quatre chemins. Il fait un constat assez noir de la société française aujourd’hui et de la différence entre les pauvres et les nantis et dénonce pêle-mêle les banques et les banquiers, certains patrons, le profit, la police, le machisme ambiant, notamment la loi des cités et la violence, le racisme primaire… Le tout sans hargne et avec objectivité (même s’il prend parti pour les faibles). Je n’ai pu m’empêcher de penser à Zola qui écrirait aujourd’hui sur un ton tout aussi révolté et indigné. Et au regretté Thierry Jonquet.

Un de ses personnages dit à propos de l’inégalité sociale : «Parce qu’ils se sont bien foutu de notre gueule avec leur prime à deux balles !  Je me demande souvent comment c’est possible. Comment quelqu’un peut tout posséder et les autres rien avoir. Un jour, il faudra que ça pète. Et ce jour-là, je ne serai pas le dernier à allumer la mèche.

Le racisme est lui aussi dénoncé, par l’intermédiaire du jeune Samuel :

Trop blanc pour être noir. Trop noir pour être blanc. Il est et sera toujours un Black comme son père. C’est-à-dire rien, moins que rien dans la société française.

Et plus loin : Il hait ce monde où la police a tous les droits, où un Blanc peut humilier un Noir sans que personne n’y trouve à redire, où la famine tue des millions d’hommes, de femmes, d’enfants en Afrique, où l’on se cache sous le nom de Dieu ou du profit pour massacrer ou asservir.

Et, surtout, l’auteur est un homme qui s’intéresse aux femmes, qui écrit sur elles et pour elles. Ils les aime, il les respecte et les voit tout en bas de l’échelle sociale mais les situe tout en haut de l’échelle humaine. C’est assez rare chez la gent masculine. Même si les deux personnages masculins du roman (Gauvin, le banquier au grand cœur, un brin caricatural, et Samuel le jeune métis cultivé et révolté, qui souffre du délit de sale gueule à son égard et ne jure que par Malcolm X) nous sont eux aussi sympathiques même quand ils sont dans l’excès, la palme de l’empathie revient aux femmes, Xenia en tête. A travers ses personnages féminins, il montre la dureté de la condition de la femme aujourd’hui encore, surtout en Afrique mais aussi chez nous en France. Il fait dire à Mme Aziz, page 161 :

… J’ai entendu une féministe dire que 75 % du travail dans le monde était fait par des femmes mais que seulement un quart était un travail salarié…  Plus loin : La journée de huit heures, ça n’existe pas pour les femmes, ni ici ni ailleurs ! En Afrique c’est quinze ou seize heures minimum ! Quand on est une fille, on est une esclave… Ma mère, pourtant, m’avait prévenue : mieux vaut être cent ans corbeau qu’être un an une femme.

Autre constat de l’auteur : la solidarité des femmes et des habitants de la cité. Les femmes sont dans l’entraide au quotidien, l’amitié et l’amour sont toujours présents dans ce livre et c’est bien ça qu’on ne pourra jamais prendre à ces guerrières de la vie qui ne courbent pas l’échine.

Bref, c’est un livre juste, sévère, violent, réaliste mais aussi rempli d’humour, de joies et d’espoir. Un livre fort, qui donne envie d’être fort. Un livre qui fait du bien. Un livre à lire absolument et à recommander. Merci Monsieur Mordillat. Je vais me ruer sur tous vos livres !

La mise en exergue, une citation de Rimbaud, ouvrait bellement le bal dès le départ :

«Quand sera brisé l’infernal servage des femmes». Le sera-t-il un jour ?

Si je devais le noter sur 10 : je lui mettrais 11 !