Sorti en août 2016 chez Gallmeister. 272 pages. (Premier) roman. Traduit de l’anglais (américain) par Anatole Pons.

EN DEUX MOTS
Dans un décor naturel à la fois morbide et imposant, une histoire de vengeance en forme de roman à tiroirs. Thriller rural descriptif et trépidant par moments, Le Verger de marbre est un premier roman à l’écriture très littéraire, au suspense renouvelé et d’une grande noirceur. Avec un zeste de gothique en sus, rien d’étonnant à ce qu’il ait obtenu les faveurs de Donald Ray Pollock…

L’auteur. Premier roman oblige, Alex Taylor n’est pas très présent sur la grande toile. La seconde de couverture nous apprend qu’il vit dans le Kentucky et qu’après divers petits boulots, il enseigne aujourd’hui la littérature. Ce premier roman suit un recueil de nouvelles qui a été salué par la critique.

Les cinq premières lignes.
Prologue. « Beam y croyait à présent. Debout dans l’ombre brûlante du sycomore qui se répandait sur l’herbe épaisse battue par le vent, il observait les tables de pique-nique alignées avec leurs nappes blanches chargées de plats et de cocottes – œufs mimosa, viandes en sauce, corbeilles de petits pains et tranches de pain de maïs, bols de soupe de haricots, poisson grillé et dinde grillée et filets de cerf grillé… ».

L’histoire. Le Kentucky est un pays des Etats-Unis situé entre le Middle-West et le Sud profond. Il y fait très chaud l’été, une chaleur moite, poisseuse, renforcée ici par la présence de la Gasping River, un fleuve apparemment « sans fond » tant les eaux en sont sombres. C’est là que vit presque misérablement la famille Sheetmire, issue d’une longue lignée d’Indiens : Clem et Derna, les parents et leur fils de 19 ans, Beam, pas très futé et loin d’être sorti de l’adolescence. Ils se relaient jour et nuit au gouvernail du ferry, qui permet pour cinq dollars à quelques rares voyageurs de traverser le fleuve. Une nuit, alors que Beam est aux commandes du bac, un passager plutôt louche tente de lui voler la caisse. Beam le frappe un peu trop fort à la tête avec une clé à griffe, l’homme s’effondre et meurt presque aussitôt après avoir prononcé un seul mot : Loat. Loat, c’est le nom du gangster local, homme d’affaires véreux, fou et violent qui ne sort jamais sans ses chiens, dont la seule description fait frémir. Et Loat, c’est Duncan, le père de Paul, l’homme que Beam a tué par « accident », qui vient de s’évader de prison.

Beam doit partir, c’est en tout cas ce que son père Clem lui dit en lui donnant de quoi survivre quelques jours. Mais dans le Kentucky, la vengeance est un plat qui se mange chaud et Loat n’attend pas longtemps avant de partir à la poursuite de l’homme qui a tué son fils, dont il devine très vite l’identité. Aidé de sbires de son acabit – un manchot, patron de bar-boîte-de-nuit-hôtel-de-passe miteux, un routier-prédicateur en costume ajusté mais sale et puant sorti de nulle part, un bras droit violent et pervers – et de ses chiens enragés, il n’a semble-t-il qu’une idée en tête : venger la mort de Paul. À moins qu’une pensée bien plus perverse ne soit sa motivation première…

Commence et finit une longue course-poursuite, remplie de rebondissements, de surprises en tous genres, humaines ou maléfiques. Jusqu’à la fin qui, vingt-quatre heures après avoir refermé le livre, reste pour moi une énigme… Alors si quelqu’un a une idée, une interprétation même, je suis preneuse…

Le style. La quatrième de couverture parle d’une écriture incandescente. Je n’irai pas jusque-là, même si certains passages descriptifs m’ont attiré l’œil. Il faut dire que je viens de lire Un seul parmi les vivants de Jon Sealy et Pur Sang de Franck Bouysse et que pour ce qui est de la prose incandescente j’ai eu mon compte ces derniers temps. Enfin, cela, c’est que j’ai pensé après avoir lu seulement quelques pages. Mais, à mesure que l’histoire s’aggravait, se noircissait après un semblant d’éclaircie, la nature s’assombrissait et s’embellissait tour à tour elle aussi. Et le texte s’illuminait grâce à la qualité des descriptions. L’ambiance glauque et poisseuse des lieux de perdition et des abords du fleuve sont rendus de façon remarquable. Les dialogues, bien écrits, sont lourds, chargés de menaces et d’insinuations… Mais ces qualités stylistiques, largement  prometteuses pour un premier roman, ne m’ont cependant pas empêchée de rester sur ma faim à la dernière page.

Mon avis sur le livre est mitigé, pour plusieurs raisons. Les thrillers ruraux débouchant sur une course-poursuite consécutive à une mort violente sont à la mode, pas seulement au cinéma. De nombreux primo romanciers s’y essaient. Mais n’est pas Cormac McCarthy ou Paul Lynch qui veut… Ce qui m’a gênée tout d’abord, c’est le manque d’empathie pour les personnages. Aucun ne m’a semblé véritablement attachant, pas même le principal, la victime, Beam, adolescent paumé certes et mal armé pour commencer sa vie, mais qui peut aussi se montrer assez veule voire lâche. Les mauvais, eux, se payent des éclairs de pitié et de culpabilité inexpliqués. Deux sortent du lot, c’est vrai : le vieux Pete qui tente d’aider Beam au péril de sa vie et le routier en costard, personnage excentrique et gothique aux réactions inattendues… L’empathie pour un personnage même s’il s’agit du dernier des salauds, est un critère essentiel pour aimer un livre, le lecteur préfère les excès aux demi-mesures et dans cette histoire, aucun ne nous embarque à ses côtés.

Cela dit, l’absence de charisme des personnages est contrebalancée par leurs comportements souvent loufoques, contradictoires et, surtout, par l’inéluctabilité de leur destin, qui est un thème récurrent dans l’histoire, surtout pour Derna et Beam. Le sort de chacun est marqué par le sceau du passé et de ses secrets bien gardés pour certains, de la malchance répétitive pour d’autres. Et même si l’avenir proche semble parfois se tourner vers l’embellie, ce n’est que pour mieux replonger les personnages dans leur fatalité.

Autre problème, et de taille cette fois, pas seulement pour la compréhension de l’histoire mais pour que le lecteur n’aie pas l’impression qu’on lui a retiré une carte des mains ou qu’il a raté un wagon : au mitan du livre, un personnage disparaît ! Comme ça, pfffuuiiittt ! On le laisse à l’entrée du bar malfamé du coin et on n’entend plus parler de lui qu’au passé. Un peu déstabilisant quand bien même, dans ce genre de roman, tout personnage sympa ou non est appelé à disparaître avant l’heure

Et, pour en terminer avec les critiques, la fin m’a frustrée au plus haut point. Je n’ai pas compris, même après plusieurs lectures du dernier chapitre, ce qui s’était passé. Même si le lieu où se déroule la dernière scène est suffisamment explicite, même si les mobiles, les vrais comme les faux, ont été annoncés et développés, même si l’inéluctabilité est ici la maîtresse, quelques éclaircissements eussent été les bienvenus. D’aucuns nomment cela « une fin ouverte », et apprécient, moi j’appelle ça « une histoire qui se termine en queue de poisson ! » et n’aime vraiment pas. D’autant qu’après un départ assez lent, l’histoire avait continué sur un rythme trépidant dans la seconde partie, nous promettant un final en apothéose.

Mais cette lecture comporte heureusement des points positifs. Le thème de la vengeance est un thème rebattu c’est vrai, mais ici la vengeance annoncée cache un autre dessein beaucoup plus noir, que nous découvrons par la suite et qui explique le caractère d’urgence de la poursuite. Autres sujets guère plus originaux mais bien traités : le poids du passé qui finit par ressurgir et pourrir le présent, celui des secrets trop bien gardés qui se transforment en fatalité et rendent le destin de certains plus inéluctable encore qu’il ne l’est par définition. Et le rôle de la nature et des lieux construits par l’humains, qui contribuent à le rendre comme il est.

Pour finir, je dirai que Le verger de marbre, même s’il m’a laissé un goût de déjà lu (j’ai lu plusieurs thrillers ruraux ces derniers temps) a fini par emporter mes faveurs pour la qualité de son écriture et, tout simplement, parce que c’est un premier roman prometteur, publié chez Gallmeister, une maison d’édition exigeante dans ses choix d’auteurs. Les deux ou trois faiblesses relevées ne sont que de légers défauts au regard de l’ensemble de cette histoire prenante, âpre, qui va chercher dans les tréfonds de l’âme humaine ce qu’elle a de moins bon… Je lirai le second roman d’Alex Taylor en espérant qu’il ira droit dans la case Coups de cœur !

Quelques passages qui décrivent une nature belle et/ou hostile mais toujours pérenne :

Page 107 : « Il regarda le ciel nocturne et sa pléiade d’étoiles qui lui donnaient l’aspect d’un tesson de faïence carbonisé, des éclats de lumière accumulée zigzaguant dans le vide, les queues des comètes maigrelettes soutenant la sombre coupole de cieux fissurés. Des étoiles s’éteignaient, là-haut. Des planètes étaient percutées, s’enfuyaient dans un lacis convexe et s’embrasaient en volutes troubles qui flamboyaient puis disparaissaient ».

Page 134 : « Elle se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la pelouse et sur l’embarcadère plongeant vers la lente rivière brunâtre qui semblait épaisse, presque comme du caoutchouc, dans la chaleur du jour. Au-delà, les plaines s’étendaient jusqu’à de sombres collines jetées contre le ciel telle une flaque de sang, et au plus profond d’elle-même elle savait que les collines étaient vieilles, plus vieilles que les tourments de la vie qui brûlaient ou avaient un jour brûlé en eux, le paysage lui-même d’une ancienneté au-delà de toute mesure et d’un isolement au-delà de toute raison ».

Et sur l’inéluctabilité venue du passé, que Beam ressent physiquement, page 239 : « …Le poids de tout ce que sa mère lui avait dit accablait ses épaules, lui donnant l’impression qu’il ne pourrait jamais se relever, qu’il demeurerait dans une éternelle supplique devant le fardeau de savoir et d’avoir entendu ».