Roman graphique paru dans la collection Shampooing des éditions Delcourt en 2015, 189 pages.

EN DEUX MOTS

Une merveille de drôlerie et de poésie à mettre d’urgence entre toutes les main, petites et grandes.

Les cinq premières lignes de dialogue.

« Bon… C’est parti…Ah, bah t’es là, toi ? Je te préviens, si tu fous le bordel c’est toi qui ranges… Graou ! J’en ai marre de passer le balai à chaque fois que tu débarques… »

L’auteur. Benjamin Renner est un animateur et un réalisateur français de films d’animation. Auteur de plusieurs courts métrages d’animation il a coréalisé le film Ernest et Célestine sorti en 2012. Parallèlement à l’animation, Benjamin Renner crée en 2008 sous le pseudonyme Reineke un blog en bande dessinée et publie deux albums : Un bébé à livrer, paru chez Vraoum! en 2011, et Le Grand Méchant Renard, paru en 2015 chez Delcourt et transposé au cinéma en 2017.

L’histoire. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, le héros de cette histoire est bien un renard, mais il n’est ni grand ni méchant. Au contraire, il est à la fois bête, pleutre et maladroit. C’est ce qui fait tout le charme de cette histoire.
A ces titres, notre héros qui n’impressionne plus personne à la ferme, pas même les poules, prend des leçons de cruauté auprès du plus grand prédateur local : le grand méchant… loup. Ensemble, ils échafaudent un plan diabolique : voler des œufs au poulailler, attendre qu’ils éclosent, et se régaler des poussins bien dodus.
A partir de là plus rien ne se passe comme prévu. Les œufs éclosent, mais les poussins sont trop chétifs pour être dévorés de suite, il faut donc les engraisser un peu.
Pendant ce temps là, la résistance s’organise à la ferme, sous l’égide de la mère poule privée de ses poussins qui prend la tête du « Club d’extermination des renards ».
Malheureusement, les petits s’attachent très vite à celui qu’ils prennent pour leur mère et réciproquement. Le renard devra user de toute sa ruse pour soustraire « ses » petits au sort funeste que leur réserve le loup, et en dernier recours trouve refuge dans l’endroit le plus improbable pour un renard : le poulailler.
S’en suivent des aventures inénarrables et d’une drôlerie sans nom que je vous laisse le plaisir de découvrir.

Le style. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, s’agissant d’un roman graphique, il y a bien un style ou plutôt des styles : un style graphique, un autre littéraire, qui se complètent l’un l’autre, pour donner corps à cette fable, car c’est bien une.
Le graphisme est tout en aquarelle, d’une grande douceur à la fois dans les couleurs et dans les dessins. Et l’on ne peut que penser à Ernest et Célestine également mis en image par Benjamin Renner. Certaines planches sont si parlantes qu’elles se suffisent à elles-mêmes et de fait ne comportent pas de texte. L’histoire continue, parfaitement compréhensible avec ou sans dialogues.
Quant au style littéraire, il est ici est savoureux. Les dialogues sont tout à la fois poétiques, burlesques, truculents et familiers. On rit sans s’y attendre à toutes les pages.

Mon avis. Après avoir vu le film « Le grand méchant renard et autres contes » au cinéma, je me suis dit qu’il fallait absolument que je chronique ce formidable roman graphique que j’avais lu à sa sortie. Outre son style ou plutôt ses styles qui pourraient à eux seuls justifier le plaisir de lecture, Le grand méchant renard nous offre aussi une galerie de personnages décalés et hilarants et qui dont le rôle et/ou le caractère sont à l’opposé de ceux qu’ils sont sensés être dans la réalité. Le renard ne fait peur à personne, le chien de garde est trop paresseux pour garder ou défendre quoi que ce soit, les poules organisent la résistance, créent des associations… Même le loup ne fait pas vraiment peur, mais fait figure de vieux patriarche prodiguant des conseils, et qui n’a plus besoin de prouver son autorité naturelle. Quant aux poussins, à peine nés ils se prennent pour des renardeaux, ne pensant qu’à « bouffer » eux-mêmes des poussins. Le lapin et le cochons sont quant à eux de simples spectateurs et ponctuent l’histoire de leurs observations évidentes et pleines d’humour. Cet ensemble contribue à rendre truculente, émouvante, loufoque. L’on rit, beaucoup, l’on s’attendrit, beaucoup, mais sans aucune mièvrerie. Et l’on réfléchit aussi beaucoup.
Car si Le grand méchant renard est une histoire qui s’adresse à tous, elle présente plusieurs niveaux de lecture et son propos est bien plus profond qu’il y paraît. Le jeune enfant se contentera de l’histoire qui le fera rire et l’attendrira. Un adulte sera surpris par la profondeur et l’actualité du propos et des thèmes abordés, qui, s’ils concernent ici des animaux, s’appliquent d’autant plus aux humains. Entre autres, qu’est ce qui dans le développement d’un être relève de l’inné ou de l’acquis : les poussins sont persuadés d’être des renardeaux et se comportent comme tels. La questions de la parentalité est aussi soulevée : qu’est-ce qui fait de nous un parent ? Le fait d’avoir pondu des œufs comme dans le cas de la poule, ou le fait d’élever les poussins qui en sont sortis, comme pour le renard ? Enfin, l’adoption : peut-on aimer des petits d’une espèce différente ? Ce qui nous revoie de façon criante à des questions sociétales actuelles. Pour finir, toute fable ayant une morale, celle du Grand méchant renard, pourrait se résumer ainsi : « qui veut garder ses poussins doit savoir renoncer à ses instincts naturels ». Le renard, devra se soumettre à la poule, la poule l’accepter dans le poulailler.

LE FILM VS LE LIVRE

Le film, réalisé par Benjamin Renner est composé de trois histoires dont Le grand méchant renard, dont nous parlerons seul ici. Il apporte une dimension supplémentaire à l’histoire : le mouvement des images, mais aussi le son (dialogues et musique). L’aquarelle des graphismes ressort encore mieux que dans le livre. Les dialogues sont tout aussi savoureux. Il y a donc égalité parfaite concernant la forme.
En revanche pour ce qui est de l’histoire, même si le scénario est fidèle au roman (et pour cause), force est de constater qu’elle est bien plus développée dans le livre, ce qui m’incite à dire qu’avoir vu le film ne doit pas dispenses de lire le livre. Mais n’est-ce pas une évidence ? Un livre n’est-il toujours pas meilleur que les adaptations qui en sont faites.