Sorti en mars 2019 chez Gallimard, Collection Du Monde entier. 567 pages. Traduit de l’italien par Danièle Valin. Titre original : Sangue giusto. Roman.

EN DEUX MOTS
Au travers d’une histoire familiale sur trois générations (de 1936 à nos jours) Francesca Melandri nous incite à comprendre notre monde, en particulier l’histoire de l’Italie de la période coloniale à nos jours.

En 2010, Ilaria rentrant dans son appartement à Rome, y trouve un jeune homme étranger. Carte d’identité à l’appui, il est Éthiopien et recherche son grand-père Attilio Profeti qui se trouve être le père d’Ilaria âgé maintenant de 95 ans. Nous découvrons grâce aux enquêtes d’Ilaria le passé de cet homme aux multiples facettes sur le plan personnel et politique. Ilaria creuse pour connaître : archives, écrits, photos, lettres… Elle apprend que son père a eu un fils en Éthiopie, d’Abeba, fils qu’il a abandonné à son retour en Italie. Elle découvre son passé de Chemise noire, sa participation aux massacres des Abyssins, l’utilisation de gaz ypérite, son soutien au «racisme scientifique» au travers de l’oeuvre et de la mise en place active de l’anthropologue Cipriani, sa participation au déni des réalités historiques, occupant le poste de censeur postal.

De retour en Italie, Attilio aura des enfants de deux femmes différentes (sa polygamie restant longtemps secrète). Il bénéficiera des privilèges de la classe dirigeante, fera des investissements voyous mais échappera à la prison pour corruption dans les années 1990 (n’étant que sous-fifre de Casati, grosse société de travaux publics).

Francisca Melandri passe au peigne fin également les années Berlusconi refaisant l’éloge de Mussolini. Elle décrit bien notre époque libérale à travers, par exemple, l’évolution de son quartier qui «accueille» maintenant de nombreux étrangers souvent logés par des marchands de sommeil.

La dernière partie du livre revient sur l’enfance de son père, issu d’une famille modeste (son père était chef de gare), sur la mise en place du fascisme (fêtes de l’ Alliance).

Les migrations actuelles, les conditions d’arrivée en Italie, la situation dans les centres d’identification et d’expulsion sont inclus dans différentes parties du livre et c’est sa force. Il montre le lien entre le passé colonial et le présent des migrations, sans que cela devienne un cours désincarné car nous vivons les relations familiales, les conflits, la complexité des sentiments par l’intermédiaire du magnifique personnage d’Ilaria. Consciente des réalités sociales et politiques, opposée au favoritisme, dénonçant «cette bouillie informe où tout se vaudrait», sa propre histoire sentimentale nous incite à considérer les nuances.

Difficile, pour ne pas dire impossible de chroniquer ce livre tant il est dense et recèle de thèmes historiques : relations italiennes avec la Lybie, l’Érythrée, le Soudan…). Si j’étais ministre de l’éducation en Italie, je le mettrais immédiatement au programme ! En France aussi, d’ailleurs… Pour ma part, je le relirai à coup sûr dans quelque temps pour être sûre de ne rien avoir manqué.

Merci Francesca Mélandri pour votre travail historique en profondeur et votre qualité littéraire qui met bien en lumière la difficulté d’être humain.