Sorti en mars 2016 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon. 440 pages. (Premier) roman.

EN DEUX MOTS

Quoi de plus terrible pour une famille que se voir enlever un enfant ? Dans ce premier roman écrit tout en pudeur, Bret Anthony Johnston brosse un portrait juste et bouleversant d’une famille unie amenée à se déchirer pendant et après l’absence de l’enfant. L’histoire d’une double résilience indispensable pour retisser les liens familiaux et conjugaux.

Les cinq premières lignes.
« Quelques mois auparavant, la chaleur de juin enveloppait Mustang Island d’un voile poisseux. Le ciel lourd avait une pâleur de calcite, et les vagues à bout de forces apportaient des relents saumâtres de varech. Sur la plage, les gens essayaient de tenir jusqu’à ce que le vent se lève dans le golfe, mais quand ses premières rafales atteignirent la côte, elles étaient chargées d’humidité et soulevaient violemment le sable dont les grains piquaient la peau ».

L’auteur. Peu de choses à glaner sur Internet à propos de ce jeune auteur américain. Directeur du département de Creative Writing à l’Université d’Harvard, Bret Anthony Johnston a publié en 2004 un recueil de nouvelles, Corpus Christi. Souviens-toi de moi comme ça est son premier roman, paru en 2014 sous le titre de Remember me like this.

L’histoire se déroule à Mustang Island, une île longiligne située face au Texas dans le Golfe du Mexique. Justin Campbell, 11 ans, fils aîné d’une famille de classe moyenne sans histoires, a disparu depuis quatre ans. Quatre ans pendant lesquels toutes les recherches sont restées vaines et les questions sans réponses : s’agit-il d’un rapt, d’une fugue, d’un accident ? Aucune demande de rançon n’a été faite, aucune piste n’a abouti. Et le détecteur de mensonges, infligé à tous les membres de la famille, n’a rien donné. Aucun indice excepté une dispute le soir de sa disparition avec son jeune frère, Griffin et une carte postale mystérieuse envoyée d’un autre Etat. La famille Campbell survit tant mal que bien avec cette inconnue : Justin est-il mort ou reste-t-il une infime chance de le retrouver ?
Les liens familiaux se sont distendus, chacun tentant de trouver un dérivatif à son malheur et à sa culpabilité. La mère, Laura, fait du bénévolat dans un centre de secours pour les dauphins malades ou blessés, le frère Griffin fait du skateboard dans une piscine désaffectée et le père… a pris une maîtresse. Cecil, le grand-père, travaille sans discontinuer dans sa boutique de brocante.

Tôt dans le livre, Justin réapparaît. Il a été reconnu par une commerçante à Corpus Christi, non loin de chez les Campbell. Mais les choses ne s’arrangent pas totalement pour autant. Le bonheur des retrouvailles passé, surviennent les questions, les peurs et les doutes, la culpabilisation de chacun, les soupçons même. En premier lieu, connaître l’étendue des sévices subis par Justin, car le plus difficile semble être pour ses parents de ne rien savoir. D’autant que lui, le principal intéressé, reste le plus silencieux et que l’auteur lui-même « protège » ses pensées et son silence tout en nous laissant deviner, par bribes, qu’il va mal.
Et surtout, il faut apprendre ou plutôt réapprendre à vivre ensemble. Nous suivons les efforts de chacun tout au long des pages.

Si l’écriture est à la fois claire et largement explicite, elle reste d’une grande pudeur dans l’expression des sentiments. Les dialogues sont plutôt minimalistes, maladroits comme ceux qui les profèrent, et le ressenti des personnages nous est presque exclusivement traduit par l’auteur, par le biais notamment des souvenirs de chacun. Cela dénote une grande maîtrise de la narration car la psychologie des personnages est décortiquée au scalpel.
J’ai pour ma part noté une certaine lenteur générale dans le déroulement de l’histoire mais elle correspond parfaitement et justement au rythme de celle-ci : aux recherches longues et infructueuses, aux témoignages, aux pistes qui ne mènent à rien et, surtout, au temps qui s’est arrêté avec la disparition de Justin et qui repart très difficilement après son retour.

Mon avis sur le livre. Le roman vaut d’abord et avant tout pour l’étude psychologique extrêmement fouillée et convaincante des personnages principaux. Et leur charisme personnel, notamment Laura, mère exemplaire souvent poignante qui ne pense qu’à faire plaisir à ses deux fils et Griffin, attendrissant d’amour fraternel. Ils sont peu nombreux : essentiellement les cinq personnes qui composent la famille Campbell. Les personnages secondaires sont peu présents : policiers, psychologue, copains et (petites) copines des garçons, maîtresse du mari, le kidnappeur, passent dans les pages pour étayer le déroulement de l’histoire, à l’exception peut-être de la petite amie de Griffin, Fiona, plus largement étudiée. Les membres de la famille, jeunes ou moins jeunes : les parents, les deux frères et le grand-père paternel sont disséqués par le menu à travers leurs réactions et leurs souvenirs personnels. Tous sans exception sont des personnages au caractère fort mais faillible. Très pudiques, ils n’osent pas toujours dire à l’autre ou aux autres ce qu’ils ont en tête. Une peur sous-jacente, insidieuse de découvrir quelque chose de plus grave encore ne lâche aucun d’eux et une angoisse de tous les moments les étreint en attendant le procès du kidnappeur.

A tort ou à raison, tous ont, ou croient avoir, quelque chose à se reprocher et subissent constamment le fléau de la culpabilisation. L’atmosphère est lourde et cette lourdeur est accentuée par une canicule inédite qui dure, le thermomètre ne descendant jamais sous les 40 degrés, exacerbant les peines et les colères. Bret Anthony Johnston a mis l’accent sur la tragédie que vit la famille et la crise qui en découle et la mène tout droit vers un éclatement définitif. Et, si l’on peut déplorer sur l’ensemble quelques longueurs et des scènes un peu répétitives, c’est que l’auteur a privilégié l’analyse psychologique, non l’action. Chaque personnage réfléchit seul, la communication est difficile.

Pour finir, je dirai que ce premier roman est une grande réussite et un coup de cœur pour moi. Outre son écriture élégante et toujours maîtrisée, jamais complaisante et apitoyante malgré un sujet difficile, outre ses personnages hauts en couleurs, Souviens-toi de moi comme ça n’est pas juste un roman sur le rapt d’un enfant, il rend compte de toutes les lourdes conséquences de ce rapt pour cette famille aimante et unie. Nous comprenons que le retour de l’enfant volé est tout aussi traumatisant que son kidnapping et que la résilience concerne toute la famille, pas seulement Justin. Chacun doit tenter personnellement de se reconstruire tout en se mettant à la portée et à la disposition des autres pour vivre à la fois avec le drame qui s’est produit, que rien ni personne n’effacera, mais également, surtout, avec les autres, condition sine qua non pour reconstituer une vraie vie de famille. Très humain et très habile.

Si je pouvais me permettre une comparaison, ce serait avec le Dennis Lehane de Mystic River pour le sujet et avec Ian McEwan pour l’analyse psychologique approfondie de tous les personnages. De la belle ouvrage, vraiment et un primoromancier très prometteur. Et, cela je peux me le permettre, un coup de cœur pour l’ensemble du roman : le style toujours pudique, l’étude psychologique fouillée des personnages, ces personnes touchantes voire bouleversantes, avec une mention particulière pour Laure et sa souffrance de mère, pour Griffin le jeune frère et le Cecil le grand-père qui nous fait tous rêver. Pour ne citer qu’eux car tous ont une personnalité forte. Celui qui reste le plus indéfinissable, silencieux, est bien évidemment Justin, à qui il faudra un temps plus long pour tenter d’oublier ce qu’il a vécu, ou l’apprivoiser en en parlant à ses parents et à ses proches. Seulement quand il sera prêt à le faire. Une grande humanité habite les pages de ce très beau roman.

EXTRAITS

Sur la difficulté d’une famille en pleine tragédie à communiquer, page 82 :
« Chez les Campbell, la moindre conversation était minée. Qui évitait ostensiblement le prénom de Justin ? Qui l’invoquait trop souvent, rappelant douloureusement son absence ? Qui serait le premier à parler de lui au passé ? Parfois ils allaient se coucher avec l’impression d’avoir retenu leur souffle des heures durant. D’autres soirs ils se disputaient, se lançant des accusations de renoncement et d’inaction comme autant de poignards. Le réveil ne leur apportait aucun soulagement. Leur univers était décoloré, assourdi, perforé par un sentiment d’impuissance ».

Sur la souffrance de la mère, Laura, devant celles de son fils, page167 :
« Elle se sentait démunie devant la souffrance de Justin et encore affaiblie par l’obligation, en tant que mère, de trouver en elle la force de tenir. Mais c’était comme si on lui avait arraché les os un à un, lui transperçant la chair et la peau, jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’elle qu’une masse informe ».