Sorti en mai 2018 aux Editions du Seuil. Témoignage autobiographique. 88 pages.

EN DEUX MOTS

Edouard Louis nous offre un véritable brûlot. Avec une révolte inouïe et un courage rare en littérature, il pousse un cri d’amour pour son père abîmé à jamais et un cri de colère contre ceux qui, pour lui, l’ont tué à la tâche et à la longue. Et ces derniers, de droite comme de gauche, il les nomme !

L’auteur. Edouard Louis est un tout jeune écrivain français. Son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule est sorti en 2014 – il avait 21 ans -, a « créé le buzz » pour son sujet puis défrayé la chronique et entraîné des polémiques familiales, sa famille refusant de se reconnaître dans les portraits qu’il en faisait. Ce qui participa à en faire un best-seller. Son honnêteté m’avait déjà estomaquée par la force de la dénonciation familiale et sociale, dans un premier roman autobiographique et d’un auteur si jeune. Le second, Histoire de la violence, publié en 2016, j’ai préféré ne pas le lire. Je connaissais le sujet : viol et tentative de meurtre, et en ai remis la lecture à plus tard. Pour Qui a tué mon père, j’ai réagi immédiatement après son passage à La Grande Librairie en achetant ce troisième opus. La justice sociale (ou plutôt son contraire) est de mise en ces périodes d’opulence pour certains et de disette pour d’autres...

Les cinq premières lignes (hors prologue), qui donnent le juste ton de tout ce qui suit…
« Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée. Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique ».

L’histoire. Après une introduction émouvante dans laquelle un père et un fils se retrouvent, le livre s’ouvre sur la définition étendue du mot racisme, ci-dessus.
Puis Edouard Louis relate quelques événements majeurs de la vie de son père, datés mais sans véritable chronologie, au fil de ses souvenirs, ainsi que des anecdotes éparpillées, surgies de sa mémoire sous formes d’images lourdes de sens. Des reproches aussi et surtout, mais le ton et les sentiments ont évolué depuis En finir avec Eddy Bellegueule même si Edouard Louis tente encore d’expliciter le refus de son père de voir son fils se comporter plus en fille qu’en garçon. L’auteur a mûri, réfléchi et réalisé que son père n’était pas homophobe par nature mais plutôt par une forme d’atavisme social, local et multiséculaire. « Ce qu’on appelle l’Histoire n’est que l’histoire de la reproduction des mêmes émotions, des mêmes joies à travers le corps et le temps », nous dit-il page 30, le statut social et le qu’en-dira-t’on étant présents en filigrane.

Qui a tué mon père, livre très court mais extrêmement dense et ce dès la première page, bénéficie d’une écriture sèche, écorchée, qui sent le vécu, la vérité brute. L’auteur ne s’embarrasse pas de tournures littéraires, il n’a d’ailleurs pas peur de l’écrire : « … Ce que j’écris, ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celle de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu ». Et c’est vrai, l’urgence de la situation est passée dans l’écriture, on pourrait penser que ce livre a été écrit d’une seule traite. Les phrases et les chapitres sont très courts. L’emploi du je comme narrateur est presque superflu, la première personne est ici un sujet naturel. Il s’exprime parfois au passé, dans des réflexions courtes et entre parenthèses, non parce que son père est mort mais (page 46) : « Parce que je ne te connais plus. Le présent serait un mensonge ».
La dénonciation est violente dans le ton général mais paradoxalement, Edouard Louis fait preuve d’une grande pudeur pour exprimer ses sentiments filiaux. Ainsi déclare-t’il à son père, page 29 : « Il me semble souvent que je t’aime ».

Mon avis sur le livre. Il s’agit d’un cri d’amour pour un père qu’il croyait ne pas aimer et dont il ne se croyait pas aimé, en tout cas pas reconnu pour ce qu’il était. Alternant les moments de frustration, lorsque par exemple son père le traite de fille, et les moments d’amour simple et mutuel quand ils font ensemble de la Formule 1, l’auteur réussit à faire surgir des sentiments père-fils quand on ne s’y attend pas ou plus. En cela Qui a tué mon père est une déclaration d’amour pas forcément unilatérale – même si le père n’est pas physiquement présent – d’un fils à son père. La réconciliation est émouvante, surtout si le lecteur a lu le premier roman dans lequel l’auteur n’épargne ni son père ni son homophobie. Même si, curieusement, il en veut plus à sa mère qu’à son père quand elle le traite de « pédé ». Est-ce parce qu’il est plus difficile pour un fils d’être rejeté par sa mère ou parce qu’il désirait davantage être accepté par son père qui pourtant, lui non plus, ne tolérait pas son efféminisme ?

Au-delà des sentiments filiaux retrouvés, Qui a tué mon père est un constat social efficace et imparable. En reliant clairement l’état de santé de son père à ses conditions de vie précaires, Edouard Louis fait preuve d’un sacré courage et va très loin. Dans une sorte de vengeance livresque, il dénonce nommément les hommes politiques qui pour lui sont ceux qui ont tué son père. Et ce quel que soit leur bord politique. Pour lui, clairement, l’alcool, qui « remplissait la fonction de l’oubli », les violences conjugale et familiale, les exclusions, les discriminations de toutes sortes, y compris sexuelle, ont une seule et même source qui malheureusement remonte à la nuit des temps : l’injustice sociale, la lutte des classes… D’un côté ceux qui ont tout à la naissance, de l’autre ceux qui n’ont rien. Quand bien même ici le langage est celui de la pauvreté, pas de la misère, le constat est explicite.

Je dirai pour finir que Qui a tué mon père est un pamphlet : un livre amer, réaliste, sincère et courageux avec, plus qu’en filigrane, un amour père-fils à l’absence déplorée dans les pages d’En finir avec Eddy Bellegueule. Je dirai aussi que depuis Zola (et peut-être Gérard Mordillat mais ici c’est la brièveté qui fait l’urgence), j’ai rarement lu un livre qui va si loin dans la dénonciation du monde politique et social et d’une manière aussi directe. Pas sûr que les hommes politiques cités (tous très connus, je résiste au « plaisir » de les recopier ici pour vous laisser le soin de les découvrir) apprécieront ce brûlot, y compris ceux qui se disent ou sont de gauche. Ils se terrent à droite et à gauche des pages 75 à 84. Leur actualité politique est récente : le gouvernement actuel et son Président, et ceux qui l’ont précédé, dont l’auteur souligne nombre de régressions et humiliations sociales qu’ils ont décidées.

Il faut être sacrément convaincu et ardent pour écrire un tel brûlot. Et beaucoup aimer son père. Notamment ça : Est-ce que tout finit toujours par être oublié ? Je veux que ces noms deviennent aussi inoubliables qu’Adolphe Thiers, que le Richard III de Shakespeare ou que Jack L’Eventreur. Je veux faire entrer leurs noms dans l’Histoire par vengeance » (page 83). Ouahhh !

En guise d’extraits, quelques phrases chocs tirées d’un livre choc et qui, sorties ou non de leur contexte, donnent furieusement envie de dire que l’auteur écrit tout haut ce que d’aucuns et d’aucunes pensent tout bas.

« Tu as à peine plus de cinquante ans. Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce » (page 14).

« Ça aussi, je l’ai déjà raconté – mais est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter quand je parle de ta vie puisque des vies comme la tienne personne n’a envie de les entendre ? Est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter jusqu’à ce qu’ils nous écoutent ? Pour les forcer à nous écouter ? Est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? (page 22).

« Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu’au contraire nous sommes ce que nous n’avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. Parce que ce que Didier Eribon appelle des verdicts se sont abattus sur nous, gay, trans, femme, noir, pauvre, et qu’ils nous ont rendu certaines vies, certaines expériences, certains rêves, inaccessibles ». Dont acte (page 35).

Page 67, un passage émouvant : Eddy découvre que son père l’aimait et était fier de lui en dépit des apparences : « …Tu leur disais que j’allais devenir un professeur, un médecin important, un ministre, tu ne savais pas encore, mais qu’en tout cas j’allais faire de grandes études et que je n’avais rien à voir avec des délinquants (sic). Tu as dit que tu étais fier de moi. Tu as dit que tu n’avais jamais connu ‘enfant aussi intelligent que moi. Je ne savais pas que tu pensais tout ça (que tu m’aimais ?). Pourquoi est-ce que tu ne me l’avais jamais dit ?

Enfin, Victor Hugo l’aurait certes mieux dit, mais l’esprit des Misérables est là, page 80 : « Il (Emmanuel Macron) renvoie ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un costume à la honte, à l’inutilité, à la fainéantise. Il actualise la frontière, violente, entre les porteurs de costume et les porteurs de T-shirt. Les dominés et les dominants, ceux qui ont l’argent et ceux qui ne l’ont pas, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Ce genre d’humiliation venue des dominants te fait ployer le dos encore plus ».

 

L’AVIS DE LA POPINE (1)
« Qui a tué mon père » d’Edouard LOUIS
au Seuil – 2018 – 85 pages
Edouard Louis discute enfin avec son père et lui fait une longue liste de reproches mais reconnaît finalement qu’il est la victime de ses conditions de vie précaires, tué à petit feu par des gouvernements successifs, de droite comme de gauche, qui n’ont de cesse de vouloir s’enrichir.
Beau réquisitoire mais toujours une écriture quelconque.