Sorti en janvier 2019 à La Manufacture de livres. 336 pages. Roman noir, conte cruel.

EN DEUX MOTS
Impossible de résumer un tel livre en deux mots. En un peut-être : poignant.

L’auteur. Franck Bouysse a commencé tout d’abord par l’enseignement de la biologie à Limoges. Passionné par la lecture, en particulier des romans noirs, puis pour l’écriture elle-même, il publie son premier roman, La paix du désespoir, en 2004. Suivront une dizaine de romans, chez des éditeurs différents, dont la trilogie de H avec Le mystère H (2008) en ouverture, puis LHondres ou les ruelles sans étoiles et La Huitième lettre. Ensuite, Noire porcelaine (2012), Vagabond (2013) et Pur sang (2014). Glaise l’an dernier et aujourd’hui Né d’aucune femme qui, en lice pour plusieurs prix littéraires dont celui des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, les mérite à mon humble avis.

Les cinq premières lignes, qui installent le cadre : « L’homme. Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre. Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air froid du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradés de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt étendent l’horizon ».

LA phrase du livre : « La pitié c’est le pire des sentiments qu’on peut inspirer aux autres. La pitié c’est la défaite du cœur ».

Dès l’introduction, le lecteur est pris en otage, prisonnier des pages à venir. Après l’arrivée d’un homme inconnu quelque part dans une région pauvre française, après une confrontation surréaliste inachevée entre un tout jeune enfant et un cheval fougueux dans sa stalle, l’histoire commence véritablement.
Le Père Gabriel, un vieux prêtre à l’hiver de sa vie, curé ouvert, bienveillant et empathique, entend une « confession » peu banale dans son église. Une femme à la voix jeune l’implore de bénir (et enterrer dans le secret et l’anonymat) Rose, une femme, morte à l’asile voisin, un ancien couvent, après des années d’enfermement, qui avait été accusée d’avoir tué son enfant. Et, surtout, de venir récupérer, toujours secrètement, deux cahiers cachés sous sa robe. Pressé par tant de mystère, le prêtre en fait la promesse. Il commence peu après à les lire en solitaire. Il découvre et nous révèle l’histoire de Rose, qui l’a profondément bouleversé, à laquelle il n’a cessé de penser sa vie durant. Incapable d’en parler à quiconque puisqu’il en est le seul et unique dépositaire.

Ne comptez pas sur moi pour vous en dire beaucoup plus. Juste que Rose (l’aînée de quatre filles d’un couple de paysans pauvres) a été vendue comme bonne « à tout faire » à quatorze ans par son père, pour quelques sous et un contrat signé à un maître de forge, que Rose appellera toujours « le maître ». Celui-ci vit dans un château avec sa mère, une abominable vieille femme que Rose appellera toujours « la vieille », ainsi qu’un palefrenier, Edmond, qui semble porter de lourds secrets et dont Rose ne sait trop que penser. Personne d’autre dans la grande maison à part un mystérieux « docteur » qui leur rend visite de temps à autre pour consulter une femme « malade » enfermée dans une chambre.

Onésime, le père de Rose, très vite pris de remords, veut réparer sa faute et récupérer sa fille. Il fera tout son maigre possible pour y parvenir : il part à sa recherche, laissant la mère de Rose et ses trois sœurs seules et désemparées. Le lecteur suit leur parcours en quelques courts chapitres alternant avec ceux consacrés à Rose. Lorsque celle-ci comprend les raisons de sa présence et les sombres desseins de la mère et de son fils, il est trop tard, elle est prise dans les mailles du filet. Nous assistons à mesure que le curé lit son journal à sa descente aux enfers. Après des mois de servage domestique et de sévices notamment sexuels, qui donnent lieu à des scènes particulièrement insoutenables, il ne lui reste comme loisir que la lecture (en cachette) du journal quotidien de la maison, quelques très rares et brefs moments à discuter avec Edmond dans l’écurie, et ses rêves d’évasion.

Pourtant, jamais elle ne consentira à être asservie. Seule, sans « armes » mais avec une volonté indestructible, elle subira les pires outrages, connaîtra le désespoir le plus profond, l’amour aussi, oui, et pas n’importe lequel, l’envie d’en finir même parfois, sans jamais se résigner. L’intrigue ne prendra réellement fin que plusieurs décennies plus tard, alors que le curé est proche de son dernier voyage.
Je vous laisse découvrir ce roman qui dans tous les registres du romanesque frôle l’excellence. Pour ne pas dire qu’il l’atteint, laissons une petite marge pour les prochains…

L’écriture est brillante de bout en bout. Conduisant, en même temps que la noirceur de l’histoire, à un clair-obscur de belle facture. L’auteur joue avec le style, avec les styles. Ici, sans que cela crée la moindre gêne de lecture, il introduit des nuances de langage dans les chapitres selon les narrateurs. Dans son journal, Rose s’exprime avec ses propres mots, qu’elle cherche au début puis qui lui coulent des mains. Elle écrit de plus en plus facilement, sans aucune forme négative. Et les dialogues entre elle et un interlocuteur sont inclus dans la narration, sans retour ligne, sans tiret d’introduction ni double ponctuation. Une façon d’écrire les dialogues que l’on remarque de plus en plus dans les romans. Pourtant avec Franck Bouysse, on est encore dans la maîtrise absolue de l’écriture car ce qui distingue les dialogues incluant Rose de ceux d’autres personnages (seuls les propos de l’ogre et ceux sa mère la sorcière sont exprimés à la forme indirecte) est justement cette inclusion dans le texte. Comme si Rose était toujours dans l’urgence, y compris dans ses conversations, comme si les mots lui venaient plus vite qu’elle ne pouvait les écrire ou même les penser. Les autres personnages dialoguent de manière plus « classique » : avec des intonations amenées par des ponctuations variées et des retours ligne.

Quant à la construction du roman, elle est d’une maîtrise, d’une finesse absolues. Rien n’est laissé au hasard, rien ne reste en plan. Les éléments-clés, nous les recevons tout au fil des pages, distillés dans un prose incandescente entre le journal de Rose, les réflexions des personnages secondaires et les commentaires du curé. Mais aussi dans les faux-semblants, les fausses pistes et les silences de ceux qui ne parlent pas et finissent par le faire. Du grand art.

Mon avis personnel. Que dire d’un tel livre et, surtout, que lire après lui ? Je suis Franck Bouysse régulièrement depuis Grossir le ciel qui m’avait laissée sans voix en son temps. Il me manque son tout premier mais j’avais déjà été frappée il y a quelques années, à l’époque où je lisais beaucoup plus de noir qu’aujourd’hui, toujours en quête du diamant noir, par un des trois opus de sa trilogie. La noirceur de l’histoire et la lumière de l’écriture, le vocabulaire insensément vaste et la maîtrise des mots. Depuis, j’attends ses romans et les achète religieusement. Je les lis, relis certains passages, les chronique, les recommande autour de moi, les offre en nombre, les prête quand je suis sûre qu’ils reviendront au bercail et guette les sorties poche pour des futurs cadeaux. Et chaque fois je me dis : « là, nous y sommes, il a dépassé les limites, les siennes et les nôtres, plus jamais il ne pourra « mieux » faire » (comme s’il était question de mieux !). Mais non, il continue dans son voyage ascensionnel vers la perfection pour l’écriture et la noirceur teintée de lumière pour le narré.

Une question que je me pose souvent ces derniers temps : pourquoi la littérature noire est-elle de plus en plus noire ? Quand un auteur de noir écrira-t-il du « blanc », ou même des nuances de gris ? La réponse, je la connais : jamais ! Et pourquoi ? Parce que le monde est lui aussi de plus en plus noir et que les histoires que nous lisons dans les romans en sont le reflet. Même si elles sont décalées dans le temps – celle-ci se déroule à la fin du XIXème siècle, elle raconte une histoire (au moins) qui a probablement eu lieu et qui pourrait se dérouler aujourd’hui et ailleurs que dans la France profonde. Les conteurs des siècles passés racontaient des histoires (censées endormir les enfants ou plutôt les faire frémir) de rois et princes « charmants », de princesses déchues, mais surtout d’ogres mangeurs d’enfants, de petites filles surtout, maltraitées, broyées par les méchants. Ils sont devenus les écrivains du noir. Et nous, heureux lecteurs du noir, nous le broyons ce noir pour tenter d’y trouver la lueur qui l’éclaire forcément.

J’ai fini par réaliser que c’était donc dans le noir et seulement dans le noir qu’il faut chercher la lumière : un rai de soleil au détour d’une page, la lune entourant les étoiles, des souvenirs mitigés… triés sur le volet ou jetés pêle-mêle dans un journal, un personnage particulièrement « beau », une aide inattendue, un épilogue démultiplié…

Ici, c’est Rose qui porte la lumière. Son destin, sa résilience, sa force, sa naïveté teintée de finesse, le goût des mots qui lui viennent dès lors qu’elle écrit son journal, et sa détermination valent mieux que le désespoir qui parfois la submerge et le rejet de l’enfant qu’elle porte. Le temps de la fiction, elle passe de la fin de l’enfance à une maturité de femme inouïe avant sa seizième année. Nous la suivons dans son calvaire, dans ses rêves, elle ne peut que remuer jusqu’aux larmes le cœur des femmes et des hommes qui la « lisent ».

Les autres « bons » et faillibles personnages, très attachants pour certains – sa mère, son père, ses grands-parents, Edmond, le curé, Génie l’infirmière au grand cœur, et le personnage non nommé qui donne son titre au roman –, gravitent autour d’elle, impuissants à la soutenir, encore moins à l’aider par lâcheté, peur ou impuissance.

Outre l’intrigue forte et le sublime personnage de Rose, Né d’aucune femme nous touche par bien d’autres choses. Nombreux sont les thèmes abordés : la misère des paysans, plus grande encore lorsque la famille manque de bras masculins (« les filles, c’est la ruine d’une maison », répétait le père de Rose), la difficulté pour une femme-enfant de porter un enfant non désiré, l’enfermement psychiatrique abusif et ceux pourtant censés soigner les gens qui « la dirigent », la volonté, plus forte encore que celle de survivre, de résister par tous les moyens au diable fait homme et à ses complices.

Et, enfin, le pouvoir des mots. Les mots qu’avale goulûment Rose dans les journaux le soir (« mon seul bien sur cette terre », en dit-elle), puis ceux qu’elle écrit, elle, dans son journal. Les mots qui seuls peuvent la sauver. Les mots contre les maux. Qui permettent de ne pas oublier jusqu’à son nom : Rose répète souvent « Je m’appelle Rose, c’est comme ça que je m’appelle. ». Le pouvoir de l’écrit quand on n’a pas droit à la parole.
Rose m’a particulièrement touchée quand elle parle de son accouchement avec des termes qui concernent les animaux de la ferme : elle utilise les mots « mettre bas », « mamelles », « miauler » pour le premier cri de l’enfant. Ce passage m’a violemment remuée. J’ai longtemps hésité avant de parler ici de cette grossesse mais l’enfant est en photo et en titre sur la couverture. Photo et titre tous deux d’une grande tristesse mais également chargés d’espoir : l’image est coupée en deux, en trois même, elle est traversée par un rayon lumineux (qui éclaire le visage et la poitrine de Rose, le visage du nourrisson), comme l’ensemble du roman. Franck Bouysse est un conteur hors pair mais avant tout un grand magicien des mots, qui connaît leur importance et leurs limites, aussi. Il leur rend un bel hommage dans chacun de ses romans.

Pour finir, je dirai que le personnage de Rose fait de Né d’aucune femme le roman le plus bouleversant peut-être de l’auteur. Il me paraît impossible de le lire sans avoir le cœur dans la gorge. L’écriture, que je n’ose même plus qualifier et la construction, maîtrisée dans son intégralité, sont une réussite absolue. Allez savoir pourquoi, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces films de suspense noir (Shutter Island, The usual suspects…) dans lesquels toutes les clefs pour comprendre le mystère nous sont données au fil du scénario et ce dès le départ. Sauf que Né d’aucune femme est un roman. Un roman profondément humain, dont la tenue parfaite, le suspense quasi machiavélique de la première à la dernière ligne, sûrement difficile à maintenir, conforte le talent, le génie narratif de l’auteur mais d’abord sa capacité à nous retenir pour longtemps dans ses mots malgré la violence souvent proche de l’horreur et de l’indicible qu’ils réussissent à décrire.

Voilà un livre que je mets derechef dans la rubrique « Hors du commun », dont je remercie l’auteur de nous l’avoir écrit car, même si je suis habituée à sa prose érudite, âpre, noire, j’en redemande encore et toujours. Et que je recommande comme une nécessité littéraire. Et pas seulement aux amateurs de « noir mais à tous ceux qui aiment la littérature de haut vol, celle qui sort des sentiers battus, et l’émotion pure. Tous ceux à qui je souhaite bonne chance pour trouver un autre roman à lire juste après.

QUELQUES MOTS POUR LE DIRE. DES MOTS DE ROSE.

Après les pleurs, la colère. « J’avais tant pleuré, tout pleuré ce que je contenais de larmes, que j’avais touché le fond, et en le touchant, j’avais senti quelque chose de solide sous moi. Plus le jour pointait, plus ma détresse se transformait en une colère dure et froide, de quoi bien prendre appui dessus. Je savais pas encore ce qu’il y avait au-delà de la colère, ni où ça me mènerait. Si je l’avais su, j’imagine que j’aurais tenté de m’enfoncer encore un peu plus ».

« Parce qu’être lâche, ce n’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange ».

« C’est cette nuit-là que j’ai compris que ça voulait rien dire, dormir, que c’étaient rien que des petits galops plus ou moins réussis, que la vraie course qui s’arrête jamais, c’est la mort ».

Sur les mots qu’elle a découverts et qui ont rempli sa vie. Si quelqu’un n’a pas envie de lire d’autres mots après avoir lu ceux de Rose… je ne pourrais plus rien faire.
« Je me suis mise à écrire le soir même. Depuis ce moment, je me raconte mon histoire, tout ce qui s’est déjà produit et tout ce qui m’arrive encore. Les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible, même ceux que je pensais pas posséder, des mots que j’ai sûrement appris aux Landes, ou bien lus dans le journal du maître, et d’autres que j’invente. Je peux pas m’arrêter quand je suis lancée. Les mots, ils me font me sentir autrement, même enfermée dans cette chambre. Ils représentent la seule liberté à laquelle j’ai droit, une liberté qu’on peut pas me retirer, puisque personne, à part Génie, sait qu’ils existent. (…) J’ai des mots à jeter sur du papier. Qu’est-ce que je pourrais demander de plus aujourd’hui ».

Et plus loin : « La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce mot existe il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée ».

Plus loin encore : « Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, et tellement d’autres que j’ai retenus sans effort, pourtant sans connaître leur sens. Ils me semblent bien plus légers à porter que ceux qui disent. Ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C’est peut-être ce qu’on appelle une âme ».

« Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment. Ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir ».