Sorti en janvier 2011 aux Editions Zulma, réédité en version poche, toujours aux Editions Zulma en 2011 Postface de l’auteur. Roman (!) 222pages.

L’auteur. Boubacar Boris Diop est un écrivain sénégalais (romancier, journaliste, essayiste, dramaturge et scénariste), né à Dakar en 1946. L’ensemble de son œuvre a reçu le Grand prix littéraire d’Afrique noire. En 1998, quatre ans après l’extermination des Tutsi au Rwanda, il participe avec dix écrivains africains au projet d’écriture sur le génocide : « Rwanda, écrire par devoir de mémoire ».

EN DEUX MOTS

Ceux de Toni Morrison : Ce livre est un miracle ».
Les miens : Un livre indispensable pour « comprendre », en tout cas pour mieux le cerner dans un contexte plus général, un génocide qui a fait un million de morts en un lieu restreint et en un temps très court et qui est resté depuis toujours un sujet tabou dans bien des pays européens, dont la France et La Belgique.

Les cinq premières lignes : « Hier, je suis resté à la vidéothèque un peu plus tard que d’habitude. Il faut dire qu’il n’y avait pas eu beaucoup de clients au cours de la journée, ce qui est plutôt surprenant en cette période du mois. Pour m’occuper, je me suis mis à ranger les films sur les rayons, dans l’espoir que quelqu’un viendrait m’en louer un au dernier moment. Ensuite, je suis resté debout quelques minutes sur le seuil du magasin. Les gens passaient sans s’arrêter ».

LA phrase du livre : « Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire ».

Les mots les plus horribles (dans la bouche d’un milicien Hutu) : « J’ai tué toute la journée, je suis fatigué ! » (…) Et tous ces Tutsi à tuer. Je ne les croyais pas si nombreux. J’ai l’impression que la planète est peuplée de Tutsi ».

Dix-sept ans après les faits, l’histoire terrible qui nous est racontée ici est une partie de l’Histoire mondiale. Celle du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Forcément, donc, une partie de la grande Histoire même s’il s’agit d’un petit pays d’Afrique orientale.
Le Rwanda, surnommé Pays des Mille Collines, aux paysages magnifiques et verdoyants dont l’auteur nous donne de belles descriptions, se situe en Afrique de l’est, coincé entre la Tanzanie, l’Ouganda, le Congo et le Burundi.
Avant la colonisation du Rwanda, les trois ethnies (les clans) qui le composaient : les Twa (artisans), les Hutu (éleveurs) et les Tutsi (agriculteurs, clan majoritaire) pratiquaient les échanges commerciaux et vivaient dans la paix et l’harmonie, toutes trois chapeautées par des chefs, les (Mwami), partageant les mêmes croyances, les mêmes coutumes. Un peu comme les Amérindiens à ceci près qu’ils parlaient aussi la même langue.
En 1885, le Rwanda est « attribué » à l’empire allemand et peu après arrivent les premiers colons, des Allemands, avec pour mission d’évangéliser grâce aux missionnaires, les « padri », les populations rwandaises qui vénéraient des objets. D’emblée, ils s’appuient sur les Tutsi, qu’ils considèrent comme « supérieurs » aux autres Rwandais. Puis d’autres étrangers arrivent et prennent la relève, les Belges et les Français, qui eux aussi divisent les clans pour mieux régner. Ce jusqu’aux années cinquante, conduisant le pays à l’éclatement d’une guerre civile en 1959 et à la fuite de plusieurs centaines de milliers de Tutsi vers les pays voisins, notamment l’Ouganda, où les exilés s’organisent. Le FPR (Front patriotique rwandais) est créé en 1987. La Belgique dénonce la politique rwandaise et retire ses troupes. La France, elle, continue de soutenir le président hutu Juvénal Habyarimana qui installe définitivement le Hutu Power.

Le génocide commence à Kigali la capitale en avril 1994, dès le lendemain de l’annonce de l’assassinat du président Juvénal Habyarimana et prolifère en moins d’une semaine dans tout le pays, déclenchant une fois encore la fuite en cohortes de Tutsi sur les routes Ce génocide a tué, selon les « estimations », entre 800 000 et 1 200 000, disons un million, de personnes en cent jours seulement, d’avril à juin 1994. La plupart à l’arme blanche, la machette. Il sera confirmé comme véritable génocide au plan juridique par l’ONU et les pays concernés (Rwanda, Belgique, France) en juillet 1994.

Depuis, le pays se remet peu à peu et très difficilement de cette extermination d’une ethnie par une autre. Les responsables étrangers sont montrés du doigt et des procès ont commencé ; les relations avec la France sont restées longtemps houleuses. En 2017, le Pape François demande pardon pour l’implication de l’église dans le génocide.

Mais la justice est loin d’avoir été rendue aujourd’hui et des survivants et leurs proches continuent de réclamer la punition des responsables, dont bon nombre ont été évacués par les Français (dont le rôle a toujours été occulte) lors de l’opération Turquoise, en même temps que les derniers survivants tutsi, et vivent en France en toute tranquillité.

Les événements sont relatés (juste avant, pendant les cent jours et quatre ans après) par différents personnages : quelques rescapés dont une, Jessica, membre du FPR est l’un des principaux personnages et a été inspirée à l’auteur par une véritable jeune femme ; Cornélius, un exilé, de retour chez lui bourrelé de culpabilité en 1998 alors que le souvenir des massacres est encore brûlant ; un milicien zélé qui se plaint de l’ampleur de la tâche ; Siméon Habineza, un vieillard sage et bienveillant lui aussi inspiré d’un personnage réel, et un « organisateur » inattendu de massacre, le boucher de Murambi, au cynisme et à la cruauté atterrants…

Les points de vue divergent forcément mais pour le lecteur les différents récits sont importants, d’autant qu’ils convergent tous vers le même résultat : près d’un million de morts. 70 % de la population Tutsi exterminés en trois mois, dix mille morts par jour ! Pour les auteurs des massacres : armée officielle, miliciens Interahamwe, paysans « recrutés » de force, tuer est devenu très vite un travail à temps plein… Ils se fatiguent à la tâche et se voient contraints d’embaucher des tueurs parmi les populations.

Pour finir, la postface, qui date de 2011, nous offre un abrégé complet de l’histoire rwandaise et retrace les motivations et les conditions d’écriture de Murambi, le livre des ossements. En soulignant avec force que l’unique moyen de survivre à un génocide est de pratiquer les arts par « devoir de mémoire ». Et l’écriture en est un.

Dans sa forme, ce « roman » est construit et écrit comme un récit doublé d’une enquête. L’auteur est journaliste et son travail est remarquable. Les personnages « officiels » sont nommés, les faits relatés sont précisément et justement datés et les endroits où ont été commis les massacres- tout le pays en fait – sont réels. Enfin, Murambi est bien la « ville des ossements » : tous les corps des victimes ont été laissés sur place, enchevêtrés, dans la position où ils sont tombés. Le sujet est si terrible et le ton si professionnel que parfois la violence nous semble surréaliste, avec des scènes d’horreur que nous lisons, tremblants, le cœur battant et regrettant peut-être d’être du côté des forts.

Par cette utilisation de l’histoire du génocide dans sa réalité la plus atroce et par la mise en scène objective de ses responsables et de ses victimes, rarement la frontière aura été aussi infime entre fiction et récit historique. Ce livre n’est pas un roman, pas même un docu-fiction, mais bien un documentaire écrit comme un roman. Mais, qu’on la qualifie de roman, de récit historique ou de documentaire, cette lecture est un mal nécessaire pour toute personne qui respecte l’humain.

Mon avis personnel. Dans l’émouvant roman de Gaël Faye, Petit pays, la guerre était vue à hauteur d’un enfant de huit ans, à peine évoquée pour son horreur. Nous étions dans la tristesse et l’incompréhension, mais la réalité des événements et son horreur absolue, elle est ici.

Sans être férus d’histoire africaine, rares sont les Français à en ignorer les grandes lignes courant sur le siècle dernier. En 1918, la moitié de l’Afrique était anglaise ou française et les pays africains « répartis » entre les puissances européennes. La « colonisation » :  comme en Amérique, la volonté des Blancs de posséder les richesses présentes sur les autres continents et d’inculquer leurs valeurs justes et nobles aux indigènes histoire de les sortir de leur sauvagerie originelle… Plus tard, en soutenant, pas officiellement bien sûr, les dictateurs sanguinaires (Bokassa dans l’Empire centrafricain, devenu à sa chute la République centrafricaine, Idi Amin et ses relations avec les autorités militaires britanniques, pour ne citer qu’eux) arrivés au pouvoir le plus souvent par un coup d’état militaire et appliquant jusqu’à leur mort une politique despotique avec un régime monopartite et une armée toute puissante.

L’auteur n’oublie rien dans son récit, ni le rôle de l’administration présidentielle, ni celui des médias locaux (la radio des Mille Collines, organe du Hutu Power, incitant les Hutu à « les tuer tous, jusqu’au dernier » ; le rôle plus qu’ambigu joué après coup, tout à la fin de l’extermination, par l’armée française pendant l’opération Turquoise, très controversée, qui a autant servi à « protéger » les survivants qu’à aider les criminels à s’enfuir.

Mais le plus intéressant peut-être dans ce roman-enquête, c’est que l’auteur remonte avec sérieux et précision aux sources de ce mal endémique devenu en quelques décennies « la tragique routine de la terreur » et qui a commencé par de petits massacres, passés quasiment inaperçus, depuis 1959. L’histoire du Rwanda s’offre à nous dans toute sa tragédie.

Murambi, le livre des ossements est bien évidemment d’abord et avant tout le récit d’un génocide organisé et programmé, mais aussi une réflexion sur la guerre civile, sur les guerres car le génocide est la guerre la plus terrible : celle qui « autorise » une partie d’un pays à exterminer l’autre. Chaque guerre mondiale ou partiellement mondiale a fait dire au moment des traités : cette fois, c’était « la der des der », ou « Plus jamais ça ! »… Et quelques décennies plus tard, une autre guerre enflamme le monde, plus atroce, plus intense, plus sanglante, plus tueuse. Une guerre civile est différente d’une guerre « classique » entre deux ou plusieurs pays et elle me semble plus marquante encore quand son origine est due pour tout ou partie à des puissances étrangères au pays concerné. Mais y-a-t-il un degré dans l’horreur ?

Il est à noter que le rapprochement avec l’extermination des juifs par les nazis est souvent évoqué dans le livre et que l’Holocauste a été pris en exemple par certains criminels rwandais, dans des passages que j’ai eu beaucoup de mal à lire. La première leçon des nazis : pour exterminer un peuple, il faut d’abord et avant tout déshumaniser les personnes, ne plus les considérer comme des êtres humains. Les juifs furent rasés, dénudés, numérotés. Les Tutsi furent assimilés à des vermines, toujours appelés « ils » ou les « Inyenzi » : soit les cancrelats. Oui, cela fut à nouveau possible en 1994, cinquante ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, et l’est peut-être encore aujourd’hui si l’on en croit la montée des extrémismes partout dans le monde. « L’homme est un loup pour l’homme », à ce qu’il parait. J’attends toujours un exemple de la part des loups…

Je dirai pour finir que ce n’est pas un coup de cœur que j’ai eu en lisant ce récit, mais un énorme coup dans le cœur ! Inutile de dire combien cette lecture est indispensable.

QUELQUES PAUVRES ET BIEN TRISTES EXTRAITS

« Les barrières que l’on n’a pas encore démantelées sont presque toutes désertes. Mais de temps en temps, au coin d’une rue, on entend des rires et de joyeux battements de mains. Un Tutsi que l’on vient de découvrir par hasard. Sorti trop tôt de sa cachette. On le liquide au passage. Comme un cancrelat s’aventurant au milieu de la cour et aveuglé par la lumière. On l’écrase d’un coup de talon sans y prêtre attention ».

Dans la bouche du boucher de Murambi : « Il s’agit ici, si on est un homme décidé, de savoir ce qu’on veut. Nous sommes en guerre, un point c’est tout. La manière parfois un peu sadique dont les choses se passent est sans importance. Notre objectif final est juste. Rien d’autre ne compte. Et, de toute façon, nous ne pouvons plus revenir en arrière ».

Et, plus loin : « J’ai pu observer que les plus fragiles finissent par devenir racistes. Ne connaissant de l’Afrique que leurs lointaines et dociles créatures, justement choisies pour leur médiocrité, ils en arrivent à être convaincus, même s’ils ne peuvent jamais le dire tout haut, que l’Afrique, c’est de la pure merde. C’est d’ailleurs pourquoi ils ont cru qu’en surnommant « Khmers noirs » les combattants du FPR, ils retourneraient la planète entière contre eux. Une ineptie de plus. Rien ne nous a réussi dans cette affaire du Rwanda. Ils n’en mènent pas large, dans les ministères parisiens, en ce moment. Il y a tous ces journalistes et défenseurs des droits de l’homme qui n’étaient pas tout à fait prévus au programme. Résultat des courses : une opération Turquoise qui fait rigoler tout le monde. Jouer les bonnes âmes après avoir laissé nos protégés commettre toutes ces stupides atrocités ! Personne n’est dupe. La preuve : seul Dakar a – comme d’habitude – marché dans la combine. Aucun autre pays n’a voulu envoyer de troupes ».

Sur les missionnaires et leur volonté d’évangéliser les Rwandais, la réaction d’un sage : « Quel mauvais Dieu est donc le tien, homme blanc, pour que tu ne puisses me le faire adorer que par la force et non par la persuasion ! ».

Enfin, un passage qui fait plaisir à lire, car il exalte de la nature, belle au point de sembler insensible, curieusement épargnée par les atrocités des tueurs  : « Les maisons au-dessous d’eux lui donnèrent un instant l’illusion de se trouver face à la mer. L’obscurité rendait les collines invisibles. À cette heure, on ne pouvait que deviner leurs formes dans le lointain et les lumières de la ville paraissaient suspendues dans le vide. On aurait dit que les collines avaient les étoiles à leurs pieds ».