Malika Boukeddem : Mes hommes
Sorti en 2005 chez Grasset. 293 pages.                                                                        

L’auteure, Malika Boukeddem, est née en 1949 en Algérie. Partie très tôt de son pays, elle s’installe en France, où elle termine ses études de médecine commencées à Oran. Après avoir exercé la médecine dans un quartier populaire de Montpellier, elle y renonce pour se consacrer exclusivement à l’écriture qui s’est imposée à elle comme moyen d’exprimer sans aucune concession ses passions, ses révoltes, mais aussi de faire de la politique et de s’engager.

Ses livres retracent tous son parcours difficile, ses luttes contre l’obscurantisme masculin et sa rencontre avec l’occident. Et dans chacun comme dans Mes hommes on retrouvera les thèmes chers à cette femme attachée avant tout à la liberté, surtout celle des femmes opprimées en orient.

Plusieurs de ses romans (dont L’Interdite) lui ont valu des prix littéraires. Mais aussi des menaces de mort. En page 147, elle parlera d’ailleurs de : ‘Ces années noires où un constat s’est imposé : l’indépendance du pays ne signifie nullement la liberté individuelle’.

Cependant, elle-même ne se considère pas seulement comme une écrivaine féministe car elle voit dans cette expression un aspect réducteur. Au cours d’une interview, elle demandera : “Pourquoi dit-on ‘écrivain engagé’ lorsqu’il s’agit d’un homme et ‘féministe’ lorsqu’il s’agit d’une femme ? Je connais bien des hommes écrivains et féministes. Et mon écriture comporte souvent aussi une peinture de la société dans sa globalité, une charge politique, historique. Je ne renie rien du féminisme auquel nous devons tant d’acquis. Je soupçonne seulement que des esprits chagrins n’appliquent ce qualificatif à une femme que pour la reléguer à l’arrière-banc des écrivains. D’ailleurs, dans mon prochain livre, je me mets dans la peau de deux hommes”.

En quittant l’Algérie, elle a fui sa famille, ses parents, son passé, son pays (l’Algérie des attentats), mais aussi sa jeunesse et, par-dessus tout, son père, ce père qui l’a rejetée en tant qu’enfant et en tant que femme. Dès sa naissance, son statut de fille l’a exclue de la famille d’abord puis de la société aux yeux de son père, et même de sa mère car il était fréquent que les femmes s’accommodent d’une société où règne sans partage la gente masculine. Malika Boukeddem jugera que cette bigoterie de certaines femmes, due à la mainmise des intégristes sur l’enseignement pendant trente ans, et même encore aujourd’hui, relève du crétinisme. En page 12 elle nous dit : “Les hommes font des guerres. C’est contre elles-mêmes que les femmes tournent leurs armes…”.

En Algérie comme dans presque tout l’orient, encore au début des années 50, il valait mieux naître au masculin. En page 111 on peut lire : “Quand l’une d’elles posait à une autre cette question obsédante : “Combien d’enfants as-tu ?” J’ai souvent entendu cette réponse par exemple : ” Trois !” Et après un temps d’arrêt : trois enfants seulement et six filles ! Qu’Allah éloigne le malheur de toi !“.

Ainsi, le thème majeur de Mes hommes est l’émancipation de la femme, le poids des traditions et la révolte. Et en convoquant les hommes de sa vie (pas seulement son mari avec lequel elle est restée dix-huit ans et ses amants de passage, mais aussi ses amis, ses frères et surtout son père, responsable de tout), en résumant leurs moments de vie commune dans l’espace privé d’un chapitre, elle évoquera l’essentiel de sa vie tout en affirmant ses idées.

Autre thème du livre : la médecine. Il sera évoqué moins longuement que celui des hommes et je n’en ai pas retenu de grandes réflexions si ce n’est qu’une fois encore l’exercice de la médecine a correspondu à une vraie vocation certes, mais aussi et surtout à un besoin d’apprendre, à une volonté de prendre sa revanche sur la famille (son père bien sûr) et sur la société en s’émancipant par le savoir. Et plus tard par l’écriture qu’elle a voulu expérimenter grâce à ses lectures. Bien sûr.

Dans le registre médecine, en page 42, Malika B. fait une réflexion très juste sur l’humanisation et la compassion qu’engendre souvent la maladie :  “A l’hôpital, au contact du Dr Shalles je découvre combien le regard des malades est différent. La souffrance les débarrasse du jugement, de l’insulte, du mépris, du besoin de domination. Dans la douleur, ils livrent leurs tourments, leurs incertitudes, appellent l’attention. Certains avec l’impatience consciente du danger… Désormais, lorsque j’affronte un regard blessant, je ne peux m’empêcher de penser : il mériterait une bonne maladie, celui-là !”. C’est dit avec humour mais c’est dit. Et très souvent vérifié par chacun d’entre nous : la maladie met les nouveaux malades au niveau des plus défavorisés en les faisant descendre de leur sphère protectrice.

Enfin, parlons du style de Mes hommes. Ce style est souvent poétique. Les mots sont justes, forts, extrêmement puissants. Même pour parler de choses tristes et dures, Malika B. utilise une langue littéraire, imagée et empreinte de poésie, ce qui est parfois un peu déstabilisant car on se demande ce qui est le plus important pour l’auteur, le récit de sa vie ou les effets de style.

Car le contraste entre l’histoire et le style utilisé pour la raconter est saisissant. Mais on se rend vite compte que pour elle l’un ne va pas sans l’autre et combien il est difficile d’écrire des choses aussi dures, de raconter des histoires (de femmes le plus souvent) aussi dramatiques, avec des mots aussi beaux et jamais inutiles, avec des phrases aussi bien balancées. Un exploit.

J’ai noté au passage, en page 122, une très belle description d’un paysage sous le vent, je ne résiste pas au plaisir de vous la livrer :

Même quand la tramontane corne dans les gouffres des Cévennes et racle les cieux à vif. Comme prêts à casser sous ses rafales…

Ce qui m’a par contre gênée dans la forme (et paradoxalement renforcée dans mon envie de lire d’autres livres d’elle), c’est sa construction, plus précisément la répartition des chapitres. En effet, chaque chapitre est consacré à un homme (le premier étant son père). Cette énumération a pris un aspect “catalogue” qui m’a un peu déstabilisée, surtout au niveau de la chronologie, pas toujours respectée puisque le souvenir d’un homme entraîne souvent le souvenir d’un autre mais pas forcément dans l’ordre du vécu. Cependant, la beauté du style a largement contrebalancé ce léger “défaut” et m’a donné envie de lire le reste de son œuvre.

Voilà. En bref, j’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné une grande envie d’en lire d’autres de cette écrivaine (et j’écris ce mot au féminin bien plus volontiers que d’habitude !).

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 17 ou 18.