Sorti en 2004 en broché chez Grasset et en Pocket en 2013.

L’auteur. Carlos Ruiz Zafon est un auteur espagnol né en 1964 à Barcelone. Il a écrit de nombreux livres pour la jeunesse. ‘L’ombre du vent’ est son premier livre pour adultes. Il a connu un très gros succès.

Je voulais le lire depuis longtemps, mais remettais toujours sans savoir pourquoi (la largeur de la tranche, son ‘poids’ peut-être). Maintenant que c’est fait, je regrette deux choses : de ne pas l’avoir lu avant et… de l’avoir fini ! Les critiques, toutes élogieuses, me donnaient envie de juger sur pièce et j’ai fini par l’ouvrir après en avoir entendu une énième recommandation. Le moins que je puisse dire, c’est que le bonheur m’a vraiment rattrapée, lentement dans la première moitié et de plus en plus vite dans la seconde. Si l’on s’y ennuie, c’est juste un peu et seulement au début…

L’histoire. Il est presque impossible de la résumer, elle est beaucoup trop vaste et trop complexe. Pour faire vraiment court, c’est l’histoire d’un petit garçon Daniel, orphelin de mère et dont le père tient une librairie. Un jour, au cours d’une visite avec son père, au ‘Cimetière des livres oubliés’, en réalité une bibliothèque, et se voit accorder le droit (ou le devoir de famille ?) d’en sauver un et de faire en sorte qu’il ne puisse jamais rien lui arriver. Il choisit au hasard ‘L’Ombre du vent’ de Julian Carax, un auteur qui s’est exilé en France pour des raisons inconnues. Daniel, à qui on a dit que Julien Carax était mort, va tout faire pour découvrir la vérité. En nous embarquant dans l’aventure.

Je tiens à préciser ici mon seul ‘reproche’ : sa longueur ! L’auteur aurait pu se contenter de moins de cinq cents pages sans nuire ni aux intrigues ni aux descriptions ; et nous nous en serions largement contentés nous aussi.

Les qualités maintenant ? Eh bien, tout le reste ! Il y a là tout – ou presque— ce que l’on attend d’un bon roman : histoire (s) d’amour émouvantes, aventures, Histoire, personnages bien campés y compris les secondaires, sombres secrets, suspense, rebondissements nombreux, trahisons, le tout sur un fond de guerre civile espagnole et de franquisme et dans un écrit hautement littéraire, presque classique (trop ?).

Les intrigues, imbriquées les unes dans les autres comme des poupées russes et se déroulant à des périodes distantes de plusieurs décennies sans que le lecteur soit jamais perdu, sont toutes menées à leur terme à la fin du roman et aucune piste n’est restée inexplorée, aucune intrigue irrésolue. Que du bonheur car rien de pire, en tout cas pour moi, qu’un polar ou un thriller qui laisse un doute planer quelque part ou une intrigue non résolue. Toutes les portes ouvertes au cours du livre doivent être fermées à l’arrivée. Tâche particulièrement difficile pour un récit de cette longueur et comportant une multitude d’intrigues, d’autant l’on passe sans cesse de l’une à l’autre en franchissant les époques et en suivant les aventures de personnages plutôt nombreux.

Enfin, et c’est l’énorme cerise sur le gâteau : toute l’action se déroule dans le milieu de la littérature et des livres puisque l’un des personnages du livre est… un livre et que ‘L’Ombre du vent’ raconte l’histoire de ce livre éponyme qu’il faut impérativement sauver de la destruction ! L’histoire du premier personnage (Daniel) est intimement liée (et semblable) à celle du second (Julian) tout au long du roman au point que l’on peut parfois se demander avec lequel on est.

Autre personnage inattendu : la ville de Barcelone dite la ‘Ville des prodiges’ qui est décrite avec amour et semble vivre sous nos yeux en participant au récit. Très souvent partie prenante de l’histoire et associée aux conditions climatiques, elle sait se montrer triste (grise), agressive (orages), lumineuse (fleurie et ensoleillée) et varie non seulement selon les saisons mais aussi et surtout selon les états d’âme du héros ou des personnages secondaires (souvent eux aussi charismatiques) et les péripéties : un orage accompagnera des scènes où règne la violence, un temps doux et clément une rencontre amoureuse… La ville est décrite avec amour et l’on s’y promène en toute saison et au gré des péripéties historiques et romanesques. Comme si on était tout à côté des personnages.

Le style. L’écriture, surprenante au début, est en parfaite harmonie avec le sujet et avec s’il en était besoin une bonne dose d’humour, de poésie et de nostalgie par moments. Et il faut bien reconnaître qu’il est rare de trouver de la poésie et de l’humour dans un même passage. Ici, on rit souvent, aux éclats même, notamment par l’entremise de Fermin, le personnage de loin le plus pittoresque ; et les aventures amoureuses de Daniel adolescent et même adulte sont parfois grandguignolesques. On dirait du Wilkie-Collins mâtiné d’Alexandre Dumas (sans ses mousquetaires) et de Stephen King (présence du diable à tous les coins de rue, un livre qui porte malheur).

Au final, voici un livre totalement jouissif, merveilleux, mêlant l’Histoire et l’aventure. J’ai retrouvé mon âme d’enfant à sa lecture. C’est vrai, les personnages sont parfois un peu caricaturaux et manquent d’épaisseur : les bons sont totalement bons et les méchants totalement méchants, mais nous ne sommes pas dupes, cela fait partie du leurre que nous livre Zafon et on se laisse embarquer sans protester, envoûtés que nous sommes, dans son univers magique et poétique. Je pense à un livre d’aventures pour enfants qui aurait été ‘élargi’ à un public adulte, ou à un roman-feuilleton dont tous les épisodes auraient été reliés en un seul. A un cinéaste portugais aussi, Raul Ruiz, avec son très beau feuilleton ‘Les mystères de Lisbonne’ que j’avais adoré.

Ce récit est un tourbillon d’aventures et de mésaventures qui s’enchaînent sans aucun temps mort et dont on ressort un peu sonné, un roman d’apprentissage aussi lorsque Daniel ressent les émois amoureux de l’adolescence, sur un fond historique riche et bien décrit. Carlos Ruiz Zafon réussit à nous embarquer dans la magie de ses rêves et l’on savoure ces aventures romanesques page à page en essayant de ralentir le temps ! Pas encore LE coup de cœur absolu pour moi mais Un coup de cœur inattendu et une très belle découverte. Vivement la suite.