Sorti en 1999 aux Editions de L’Olivier, 496 pages.

L’auteur. Richard Ford est né en 1944 et a commencé très tôt à écrire des nouvelles, puis des romans.

Selon ce qu’a écrit Daniel Pennac dans Comme un roman, tout lecteur digne de ce nom a des droits. Parmi ceux-ci, celui de ne pas lire un livre. J’ai bien failli brandir ce droit et changer de registre.

Mais mais mais… François Busnel, mon mentor pour la lecture, l’adore, c’est même un inconditionnel de Richard Ford. Télérama, mon mentor pour la culture, l’encense, et toute la critique le porte aux nues et pense que son dernier «petit», Canada, pourrait bien décrocher un prix dans les jours à venir. Et même ma ‘popine’ qui se reconnaîtra m’a suppliée de ne pas ‘écorcher’ son petit chouchou qu’il est si beau, si doux et si amérindien et qu’elle L’A-D-O-R-E et dont Canada est magistral et que c’est elle qui m’a offert Terre des oublis de Duong Thu Huong, qui m’a fait pendant longtemps trouver fade tout ce que je lisais…

Alors, par fidélité à tous mes mentors, j’ai commencé ce premier tome d’une trilogie mettant en scène Franck Bascombe, un personnage pas très sympathique mais pas très antipathique non plus, journaliste sportif de son état, écrivain raté et divorcé. Un homme ordinaire.

D’emblée, j’ai vu que c’était bien écrit, ça crève les mirettes. Mais aussi que c‘était long et chiant. A la limite inintéressant, insipide. Comme si le personnage tentait de faire son autocritique sans cesser de se regarder le nombril. Insupportable, quoi !

Mais persévérance, tentative d’élargir mes connaissances de la littérature américaine tant aimée , perspective de la sortie de Canada, ou simple obstination, j’ai continué. J’ai sauté des lignes, des paragraphes, des passages, pas des chapitres mais peu s’en est fallu, «parcouru» bien des pages. C’est peut-être ça lire en diagonale. Et cahin-caha je suis allée au bout. Je dois avouer que si je n’avais pas fait ces coupes et si l’auteur ne m’avait pas été si chaudement «recommandé», je n’aurais pas terminé ma lecture.

Et… du début à la fin en passant par le milieu, les deux tiers et les trois quarts, j’ai trouvé ça… bien écrit, long et chiant. A la limite inintéressant, insipide. J’ai fini par trouver cet anti-héros lâche, veule, coureur et égocentrique et par le détester. Pour le coup, je l’aurais préféré franchement mauvais, carrément méchant. Quant à l’intrigue, elle est inexistante, il ne se passe rien (un divorce et un suicide, quand même c’est vrai) et l’on n’en sait pas plus sur les raisons qui ont poussé le personnage à partir en Floride faire un break dans sa vie chaotique à la fin du roman (et ce ne sont pourtant pas les flash-back qui manquent !).

Ultime déception dans les ultimes pages : pas de fin. Le livre ne se finit pas. Non. Et après avoir attendu si longtemps, c’est particulièrement décevant. On sait depuis que Un week-end dans le Michigan est suivi de deux autres volets mais quand même… c’est frustrant, le livre se «termine» sans se terminer vraiment, par la fuite (sous la forme d’un break) du narrateur dans un autre état. C’est tout ce qu’il a trouvé pour fuir ses problèmes : se fuir lui-même, et on le retrouve quelques mois et quelques pages plus tard en Floride en train de… faire le point sur les derniers mois qui viennent de passer !

En même temps, je reconnais à l’auteur le mérite d’avoir tenu quelque cinq cents pages avec si peu de matière. Mais n’est-ce pas l’art de l’écrivain que de faire quelque chose avec rien, de raconter des vies faites de mille et un petits riens dans des endroits anonymes ? J’en connais qui s’y sont collés avec plus de succès.

Reste une juste appréciation de la solitude au milieu des autres (le personnage connaît beaucoup de monde et a de nombreuses ex-maîtresses), ce qui confère une note fortement nostalgique au roman ; des personnages secondaires un peu plus riches ; une satire réjouissante de la bourgeoisie américaine qui mène une vie pleine de vide en faisant mine de la remplir. Et surtout l’écriture, belle même si parfois un brin précieuse, qui m’a à coup sûr aidée à tenir.

Bref, j’ai été déçue pour une fois par mes ‘mentors’, mais la littérature est tellement subjective !

Je ne crois pas que je lirai la suite des «aventures» de Monsieur Frank Bascombe, Indépendance et L’Etat des lieux, sauf cas de disette dans ma bibliothèque, ce qui ne risque pas vu la hauteur de ma ‘pile à lire’. En revanche, si Canada me tombe entre les mains je me laisserais tenter pour voir l’évolution de l’auteur.

J’y ai relevé quelques beaux passages :

Notre désir le plus fort, c’est de réussir à ce que le passé n’explique plus rien de nous, et à pouvoir vivre ainsi. Quelle biographie est vraiment révélatrice ? Selon moi, les Américains mettent trop l’accent pour se définir, et cette attitude est parfois mortelle. Je sais que je suis toujours écœuré dans les romans (tantôt je saute ces passages ; tantôt je ferme le livre, pour ne plus jamais le rouvrir) lorsque l’auteur se lance dans une digression pesante et inévitable à travers le passé de son héros. Rares sont les vies qui présentent le moindre intérêt dramatique, il faut bien le dire : quant aux autres, elles sont assez banales pour qu’on vous en fasse grâce le plus vite possible….

Un peu plus loin :

On peut s’affranchir de ses débuts dans la vie, nous le savons tous, et non à cause d’un quelconque projet malveillant, mais à cause de l’existence elle-même, du destin, de la pression du présent. L’empreinte de nos parents sur nous et du passé en général est, selon moi, surfaite ; en effet, à un moment de notre vie nous sommes seuls sur terre, et rien ne peut plus modifier cet état de choses en bien ni en mal. Dont acte.

Et quelques pages et l’évocation de la mort d’un enfant plus loin, il persiste et signe :

Nous possédons tous une histoire. Certains ont des carrières florissantes, d’autres végètent. Quelque chose a fait de nous ce que nous sommes, mais les événements vécus par un individu donné n’auraient certes pas les mêmes répercussions sur Pierre, Jean ou Paul. Cette existence limite à mes yeux l’utilité de telles biographies. Dans la mesure où l’histoire d’un être est incomplètement comprise ou exposée, ou encore fabriquée de toutes pièces, j’imagine qu’on peut dire qu’elle demeure un mystère. Le clou est enfoncé.

Mais à la fin, dans les toutes dernières pages, changement de cap :

Il (son cousin lointain) n’a jamais rencontré ma mère. Il n’est guère décontenancé lorsque je lui dis que je ne conserve pas beaucoup de souvenirs de cette époque. Il s’agit simplement pour lui d’une erreur regrettable du destin, qu’il essaie de corriger de son mieux, même si je n’ai rien d’intéressant à lui confier en retour. Et vraiment, quand je rentre chez moi par la route 24… je me sens – au moins momentanément – heureux d’avoir un passé, même si celui-ci est lointain et relaté par un autre. Cela compte à mes yeux. Ce n’est pas un fardeau, contrairement à ce que j’ai toujours cru. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous avons tous besoin d’un passé au sens littéraire du terme, ou qu’un passé nous est finalement très utile. Mais une petite dose de passé ne saurait faire de mal à personne, surtout lorsque vous avez déjà ménagé votre existence à votre guise ». Dont acte, encore. Quand on dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !

En bloc, j’éprouve à peu près la même chose en rangeant le livre qu’après avoir rangé Un bonheur parfait de James Salter, auteur lui aussi encensé par mes mentors aïe aïe aïe…. Trop littéraire, inintéressant, ennuyeux et limite précieux. Mais c’est peut-être moi qui ne suis pas assez littéraire, trop impatiente et pas assez précieuse…