Sorti en août 2015 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 229 pages. Traduit de l’anglais par France Marie-Pichon. Roman.

L’auteur. Fils d’un officier écossais de l’armée britannique, Ian McEwan est né en 1948 à Aldershot. Il vit à Londres. Son œuvre littéraire se compose de nouvelles (pour adultes et pour la jeunesse) et d’une dizaine de romans, souvent adaptés au cinéma (comme Expiation, paru en 2001) et qui souvent se déroulent dans des univers malsains et mettent en scène des personnages en plein mal-être psychologique, souvent très jeunes. Plusieurs de ses romans ont obtenu un ou plusieurs prix littéraires prestigieux. L’intérêt de l’enfant est son treizième roman.

L’histoire. A Londres aujourd’hui, Fiona Maye, brillante magistrate spécialisée dans les affaires familiales, est une femme à qui tout a réussi dans la vie. Pourtant, en ce week-end pluvieux de juin, elle est en pleine tempête conjugale. Un soir, son mari, Jack, comme elle aux abords de la soixantaine, lui impose de faire un choix : soit elle reprend une vie de couple «normale» avec lui, relations sexuelles comprises, soit il la quitte pour retrouver une femme bien plus jeune avec qui il entretient déjà une relation, seulement platonique à ses dires, pour le moment. Il est vrai que depuis trop longtemps la vie professionnelle de Fiona l’accapare totalement, laissant peu de place à une vie conjugale intense. L’amour est là, toujours, mais leurs rapports sont devenus «fraternels», la passion amoureuse a disparu. Et lui ne veut pas encore renoncer à sa libido, en tout cas pas sans avoir vécu «une grande aventure passionnée». Après une scène de ménage assez violente, elle demande à son mari de partir.
En même temps, Fiona Maye se voit confier une affaire très délicate de vie ou de mort. Adam Henry, adolescent pas tout à fait majeur (il manque trois mois) doit subir urgemment une transfusion sanguine qui seule lui permettrait de supporter le lourd traitement de sa leucémie et de rester en vie. Ses parents et lui-même sont Témoins de Jéhovah, «religion» interdisant la transfusion sanguine. Tous trois la refusent, quitte à mettre la vie d’Adam en grand danger. Aux yeux de la loi, les parents ont le droit de décider la mort d’un enfant mineur en arrêtant son traitement. Les médecins de l’hôpital qui soignent Adam demandent à la juge de trancher. Vite. Afin de se faire une idée la plus juste possible, la juge se rend au chevet du jeune malade. Cette visite aura des conséquences inattendues…
Sur plusieurs mois, deux intrigues sont menées de front. La crise conjugale, avec des réflexions d’une grande justesse sur la part des sentiments et celle du sexe et de l’usure du temps dans le couple, et l’émouvante histoire d’Adam, source de multiples interrogations.
Tout le problème pour la juge est de trancher le plus justement possible entre le respect des convictions religieuses des parents (et de l’enfant), c’est-à-dire ne pas le transfuser, donc le condamner à une mort certaine ; ou bien trahir ces convictions en acceptant le traitement qui le sauvera. L’intérêt de l’enfant est aussi celui de tout le livre.
L’étude psychologique de Fiona et Adam, les deux personnages principaux -le mari restant toujours un peu en marge de l’histoire bien que légitimement concerné par l’une des deux intrigues, est fouillée jusque dans ses moindres secrets. Surtout la juge, dont les contradictions et les hésitations sont mis en lumière à partir de la rencontre à l’hôpital. Intelligente, rigoureuse et très investie dans son travail, elle se trouve ici face à un cas de conscience, ce à quoi elle est habituée. Mais ici c’est différent. Alors qu’elle se trouve psychologiquement fragilisée par sa vie personnelle en plein basculement, elle est aussi émotionnellement remuée par le jeune Adam qui, comme elle, est passionné de musique et de poésie. Et qu’elle pourrait bien voir comme le fils qu’elle n’a pas eu, ou comme une relation beaucoup plus équivoque si l’on en croit le baiser impulsif qu’elle lui donne avant de le quitter. Femme de principes et rationnelle, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, encore moins ce qui risque d’arriver, et ne peut trancher entre les sentiments ambigus qu’elle éprouve pour Adam et la déontologie professionnelle. Après l’avoir convaincu d’accepter la transfusion, elle s’empresse de l’oublier.
Jusqu’à ce que, guéri, il lui envoie des courriers enflammés et admiratifs dans lesquels il lui demande de devenir son gourou. Adam est un adolescent perdu, plus encore depuis la transfusion même si elle lui a été salutaire. En l’acceptant contre la volonté de ses parents, il a tourné le dos à la religion et s’est brouillé avec eux. Il est en quête de nouveaux repères, et voit en la juge quelqu’un qui pourrait l’aider, le guider dans la vie. Mais celle-ci, figée dans le carcan de la déontologie juridique et de la culpabilité, se voilera la face et lui tournera le dos, l’abandonnant assez lâchement à lui-même pour retourner à sa vie rangée. Avec des regrets et des remords jusqu’à la fin de ses jours.
L’écriture est tout à la fois sobre et littéraire. Concise pour nous donner des petits détails de la vie quotidienne des époux mais suffisamment explicative et ciselée pour à la fois poser des questions et apporter des débuts de réponse à d’autres. Beaucoup d’émotion à travers les mots, notamment dans les scènes entre Fiona et Adam. Pianiste à ses heures, Fiona est férue de musique et de poésie, Adam écrit des poèmes. La scène de la rencontre à l’hôpital, où le violon et le chant sont mêlés à la fin, est particulièrement touchante. La musique et la poésie, très présentes, transcendent les pages de manière récurrente, tout comme de belles descriptions de la ville ou de la pluie.
Le livre se lit avec beaucoup de plaisir et l’on ne s’ennuie jamais en dépit de certaines «longueurs» lorsque l’auteur met la juge en scène dans sa vie professionnelle, dans des digressions un peu «techniques». Dans la seconde partie, un malaise s’installe peu à peu, très habilement distillé car nous n’en connaîtrons la raison qu’à la toute fin. Enfin, le roman bénéficie d’une traduction soignée, au point de se faire oublier. France Camus-Pichon a traduit la majorité des romans de Ian McEwan, elle connaît bien son auteur !
Ce que j’ai pensé de ce livre. Difficile de ne pas être embarqué dans cette histoire à la fois banale, dans le milieu de la magistrature s’entend, et pleine de complexité. On est bien chez Ian McEwan le provocateur, auteur d’Expiation et de Samedi dont les histoires et les personnages, issus de la bourgeoisie, oscillent souvent entre la raison et le mal-être psychologique.
Outre le beau portrait de Fiona et d’Adam, L’intérêt de l’enfant propose aussi une suite d’interrogations pour le lecteur. Sous des airs de roman triste, l’auteur aborde des sujets sociétaux et moraux fondamentaux. Une belle réflexion sur la mort et la fin de vie nous est proposée : adulte, a-t-on, ou doit-on avoir notre libre-arbitre ? Parents d’un enfant mineur ou juge des affaires familiales, doit-on aller contre sa volonté et l’obliger à «subir» un traitement ? C’est là tout le dilemme auquel la juge Fiona Maye est confrontée pour rendre son verdict, l’intérêt de l’enfant est-il forcément l’un ou l’autre de ces choix ? Pour la juge il n’y a pas de transition possible, le droit à l’erreur est a minima pour ne pas dire nul.
En filigrane aussi, les limites de la loi ou plutôt des lois. Ne sont-elles pas trop anciennes, voire archaïques pour refléter les situations d’aujourd’hui dans leur complexité et leur diversité ? Sont-elles représentatives de toutes les mutations technologiques, religieuses, sociales et tradiculturelles modernes (dans le cas présent, compatibles avec la tradition religieuse des Témoins de Jéhovah, mouvement religieux dont la naissance est postérieure à l’édiction des lois) ? Et, surtout, les magistrats, tenus de rendre un verdict en leur âme et conscience, sont-ils en mesure de le faire en toute certitude ?
Pour évoquer tous ces sujets avec autant de références, l’auteur s’est beaucoup renseigné, notamment auprès de juges, comme il le dit dans les Remerciements de fin. Il confie même en interview avoir reçu des Témoins de Jéhovah chez lui un jour où ils faisaient du porte-à-porte, et eu confirmation que leurs principes interdisaient la transfusion sanguine même en cas de pronostic vital engagé.
Pour finir, j’ai noté un très beau et très juste passage sur le divorce et les enfants de divorcés, discutable mais avant tout fondé. Non qu’il soit en rapport direct avec l’histoire mais parce qu’il fait partie des affaires familiales dont la juge est chargée, et représente un phénomène de société aujourd’hui devenu presqu’un phénomène de mode. Je vous le livre aussi parce qu’il permet d’apprécier à la fois la justesse d’observation de la juge (et donc de son créateur) et la remarquable précision stylistique. Ainsi lisons-nous page 146 :
(…) A la fin de l’été 2012 en Grande-Bretagne, le nombre de divorces, de séparations, et de désarrois afférents montaient comme une monstrueuse marée d’équinoxe, emportant des familles entières, dispersant les biens et les projets d’avenir, noyant ceux qui ne possédaient pas un instinct de survie suffisamment solide. Les serments d’amour éternel étaient rompus ou réécrits, des compagnons jusque-là faciles à vivre se transformaient en adversaires retors tapis derrière leur avocat, indifférents au coût financier. (…) Dans l’esprit des intéressés, l’histoire de leur couple devenait celle d’un mariage qui devait mal finir, l’amour une illusion trompeuse.
Et les enfants ? Des pièces sur un échiquier, utile monnaie d’échange pour les mères, objets de désintérêt affectif et financier pour les pères ; prétextes à des accusations de maltraitance, qu’elle soit réelle, fantasmée ou cyniquement inventée, souvent par les mères, parfois par les pères ; des gosses ahuris qui faisaient chaque semaine la navette entre deux maisons dans le cadre d’une garde alternée ; les mêmes gosses condamnés à ne voir leur père qu’une ou deux fois par mois -ou jamais puisque les hommes les plus déterminés disparaissaient pour former une nouvelle union passionnée et engendrer une nouvelle descendance.
La fin est bouleversante et l’on ne s’y attend pas vraiment. Ou plutôt, on s’y attend sans s’y attendre. En la lisant, je me suis souvenu de celle d’Expiation qui elle aussi, bouscule et bouleverse le lecteur… Elle mérite le coup de cœur dans lequel je classe ce livre puissant et indispensable, qui démontre que si l’auteur sait mettre le doigt là où ça fait mal c’est essentiellement pour faire bouger les choses en posant des questions fondamentales.
Un défaut ? Oui, un peu trop court !

 

En deux mots

Tempête dans la vie d’une femme qui doit en même temps gérer une grave crise conjugale et rendre un verdict urgent et délicat conditionnant la mort ou la survie d’un adolescent. Racontée avec la si belle écriture ciselée de l’auteur.