Sorti en mai 2014 chez Payot, Collection Rivages/Thriller. 370 pages. Traduit de l’anglais (Angleterre) par Karine Lalechère. Polar.

L’auteur. John Harvey est né à Londres en 1938. Très éclectique, scénariste pour la télévision et écrivain, il est l’auteur d’une œuvre écrite abondante, souvent signée de pseudonymes : livres pour la jeunesse et de nombreux romans policiers. Ses personnages Franck Elder et Charles Resnick sont présents dans de nombreux romans de son œuvre policière, sont absents de celui-ci.

L’histoire. Comme dans pas mal de polars, deux enquêtes, menées par deux enquêteurs différents, se déroulent en même temps et de nos jours. Deux histoires. Qui, forcément, vont se télescoper. Ou pas… D’un côté, un jeune Moldave retrouvé mort dans un étang gelé près de Londres. Aux commandes de l’enquête, Karen Shields, une jeune inspectrice jamaïcaine. Petite nouvelle dans l’œuvre de John Harvey, elle laissera la place à son prédécesseur dans le prochain opus, d’après ce que j’ai pu comprendre, mais reviendra très certainement plus tard. Et c’est tant mieux car son personnage est touchant de sincérité et de fragilité.
De l’autre côté de l’histoire, en Cornouailles, Trevor Cordon, flic désabusé et revenu de presque tout, plus tout jeune, plus ou moins placardisé par sa hiérarchie, plutôt sympa lui aussi, part à la recherche d’une jeune femme, Letitia, dont la mère lui a appris la disparition et qu’il a connue, adolescente perdue, quinze ans plus tôt. La suite, bien sûr, se découvre dans les pages.

John Harvey a une manière bien particulière de dresser le profil psychologique de ses personnages. Les deux policiers sont dépeints dans leur milieu professionnel, à travers leurs relations avec leurs collègues, mais également dans leur vie privée avec leurs souvenirs, leurs doutes, leurs fractures personnelles… Sans que la psychologie ne soit jamais prédominante. Plutôt que par une étude psychologique très fouillée à la Elisabeth George (que j’adore !), les personnages nous deviennent familiers par leurs petites habitudes (écouter du jazz pour Trevor, passer en boucle Good bait d’Aretha Franklin pour Karen, qui a donné son titre original au roman, lire un bon bouquin le soir pour Karen, boire du bon vin ou du whisky pour tous les deux ), à travers les détails de leur vie privée qui nous sont délivrés par petites pincées. C’est de manière progressive, discrète que le lecteur découvre leurs difficultés et leurs regrets. L’empathie pour ses personnages est pourtant là et, sans aucune exubérance, l’auteur réussit à leur donner une épaisseur humaine et à nous les faire aimer. Des sentiments sont exprimés sans excès, point.

Le style. L’écriture est, à l’instar des autres romans de John Harvey, sobre, simple et juste. Tant dans les réparties, souvent fines et piquantes, que dans les scènes d’action survenant au moment où l’on s’y attend le moins. La violence est utilisée sans aucune complaisance même si certains scènes ‘déménagent’, l’auteur n’est pas dans la surenchère de détails, la grandiloquence ou l’excès stylistique. Quand il se passe des choses assez terribles, John Harvey les narre brièvement et presque avec douceur.
Les chapitres sont courts, les dialogues bien présents, ce qui confère à l’ensemble une grande aisance de lecture sans jamais sentir la facilité. Un style très équilibré et efficace, sans superflu mais avec ce qu’il faut pour intéresser le lecteur, l’amuser souvent, le scandaliser aussi et le tenir en haleine jusqu’au bout.

Mon avis. Un bon policier de temps en temps, ça fait du bien. Il ne faut pas bouder son plaisir. Et du plaisir, j’en ai eu beaucoup en lisant Lignes de fuite (quelle drôle de traduction de Good bait, d’autant qu’il existe déjà un Lignes de fuite, antérieur, de Val MacDermid). John Harvey fait partie de ces auteurs qui savent mêler le suspense d’une enquête (ou de plusieurs enquêtes, ici deux) à une étude psychologique et sociale. John Harvey fait alterner en parallèle les deux enquêtes de façon habile en les immergeant toujours impeccablement dans le contexte de la région concernée, avec une importance accordée aussi bien aux conditions météorologiques d’un printemps qui se fait désirer qu’aux croissants du petit déjeuner ou aux historiettes amoureuses de l’inspectrice. Mais en même temps, l’histoire est toujours imprégnée de réalisme, l’auteur y fait, l’air de rien, le portrait assez pessimiste d’un pays livré à la violence urbaine et aux inégalités sociales et même au racisme toujours présent à Londres  aujourd’hui.
Ce que j’ai apprécié, c’est que toutes les portes ouvertes à n’importe quel moment dans le livre ont été refermées et que l’explication du meurtre du jeune Moldave, qui figure, en ouverture, dans les toutes premières pages nous est donné, en clôture, à la toute dernière page, alors que pour ma part j’y avais renoncé, ayant vu tous les autres mystères s’éclaircir.

 

En deux mots

Un plaisir de lecture à dévorer : bien construit, bien écrit, bien mené jusqu’au bout. Un auteur de moins en moins prolixe, qu’il ne faut surtout pas rater.

 

Un petit défaut (pour moi en tout cas) : le nombre trop important de personnages, aussi bien chez les ‘bons’ (les flics) que chez les méchants. Il y a de quoi être perdu dans les noms des malfrats et les réunions de brigades policières commencent par une énumération un peu ‘longuette’ des personnes présentes.
Indépendamment de l’histoire qu’il raconte, ce livre possède pour moi deux atouts majeurs. Le premier, c’est l’amour que l’auteur porte aux livres et à la lecture. On le sent tout au long du roman : plusieurs personnages lisent, Karen tous les soirs avant de s’endormir et un personnage est même libraire (assez déjanté d’ailleurs). Et puis, une petite satisfaction égoïste, une partie de l’histoire se déroule dans les Côtes d’Armor, près de Guigamp, une région que je connais bien et que je redécouvre avec un amusement attendri…

Une petite remarque au passage de la tatillonne que je suis, adressée à la personne qui a réalisé la couverture : Lignes de fuite est défini comme un ‘Thriller’. Et ça n’en est pas un, loin de là. C’est pour moi un policier pur jus (deux enquêtes policières au menu) mâtiné (si l’on a l’esprit large) d’une touche de roman noir. Voilà, c’était juste comme ça en passant, pour la forme.

Au hasard de la lecture, un extrait sur les inégalités sociales :
Les banques secourues par le gouvernement s’étaient débrouillées pour verser des primes de fin d’année de plus de quinze millions, finalement. Une étude menée sur quatre ans révélait que les enfants issus de familles monoparentales avaient moins de chances d’aller à l’université que les autres… Un peu facile mais réaliste.

Et une réflexion sur les adolescents que je qualifierais de très juste :
Quand ils étaient petits, dépendants, même s’ils apprenaient vite, assimilaient plus de savoir qu’ils n’en acquerraient jamais à l’âge adulte, ces premiers mois, ces premières années semblaient interminables. Puis, soudain, ils avaient douze, treize ans et tout s’emballait, dans une tempête d’hormones et de colère. Pauvres parents !