Sorti fin 2010 chez Robert Laffont. 999 pages. Pas une de plus, mais pas une de moins. Roman historique.

L’auteur. On ne présente pas Ken Follet. Disons que c’est un auteur gallois né en 1949, auteur de très nombreux ouvrages historiques et d’espionnage et qui ont tous ou presque connu un énorme succès mondial.

J’ai toujours écarté Ken Follet de mes lectures. Trop «best-selleriste», livres effrayants de longueur, je n’aime pas l’espionnage, etc. etc. Je l’avais ‘rangé’ parmi les intouchables et catalogué ses livres comme indésirables dans ce qui me semble être une «bonne» bibliothèque, en tout cas dans la mienne. Et j’ai réussi jusqu’à présent à faire la mijorée ou à regarder ailleurs en passant devant ses couvertures (pourtant visibles) dans les linéaires des librairies ou rayons «Lecture» des grandes surfaces. Ken Follet ! Même son nom sentait le pseudo tapageur à plein nez ! Toujours des bonnes excuses.

Jusqu’à aujourd’hui. Et comme j’en ai entendu parler ici-même (mon atelier de lecture) et que je le savais disponible, j’ai fini par me décider. Déculpabilisant de le lire, heureuse de n’avoir pas dû l’acheter et donc de n’être pas obligée de «m’en débarrasser» s’il était conforme à mes préjugés. Bref, bien planquée derrière les autres, j’ai lu, d’une traite, mon premier Ken Follet !

Et je n’ai pas été déçue, bien au contraire ! J’ai envie de lire le second très vite, après un petit break quand même pour reposer les yeux et les mains, break pendant lequel j’espère lire beaucoup de ‘petits’ livres !

Moi qui suis nullissime en histoire, qui ai fui l’histoire au lycée à cause des dates à retenir et qui ne connais de la grande histoire, celle qui s’écrit avec un grand «H», que des infimes historiettes toutes écrites avec un «h» minuscule, je me suis sentie en immersion dans la Première Guerre mondiale à travers l’histoire de cinq familles d’origine différente (américaine, russe, allemande, anglaise et galloise) qui se croisent sur une période de vingt ans démarrant juste avant la Première Guerre mondiale et se terminant avant la grande Crise de 29 après avoir longuement traversé la révolution russe.

Inutile d’essayer de faire un résumé, un condensé, une critique d’un tel monument. Trop long, trop compliqué et sûrement trop ‘lourd’. Par où commencer ? Même l’ordre chronolique poserait des problèmes dans plusieurs familles, plusieurs pays et une myriade de personnages sont en jeu. Je peux juste jeter quelques idées comme ça, en vrac, sur ce que j’y ai trouvé et apprécié et sur les oublis que j’ai constatés.

J’ai appris dans ces mille pages énormément de choses sur la «vie» dans les tranchées, sur les Taxis de la Marne, qui n’étaient qu’un nom et une époque pour moi —oui j’ai honte—, sur les combats de la Somme, sur la naissance de la SDN à l’initiative des Américains, sur celle du MI6 (une simple association d’espions-diplomates basés dans une simple maison individuelle de Londres), sur les coups de grisou (le méthanol) dans les mines galloises de charbon où l‘on commençait à travailler à dix ans, sur Lénine, sur Trotsky, sur la révolution russe, sur la condition ouvrière et celle des femmes, sur la lutte des classes partout dans le monde, sur les jeux et les enjeux de la diplomatie internationale. Tout en reliant les pièces du puzzle historique.

Un exemple parmi tant d’autres : pour éviter que les Etats-Unis entrent en guerre, l’Allemagne n’hésite pas à encourager et armer une révolution au Mexique en lui proposant d’envahir le Texas et faire tout ce qui est possible pour que le Japon rentre dans la guerre, en attaquant le canal de Panama par exemple ; juste histoire d’occuper les Américains en attendant que l’Allemagne gagne la guerre en Europe.

J’ai réalisé dans ces pages non seulement toute l’absurdité de la guerre, mais aussi et surtout celle des raisons pour lesquelles certains conflits ont été engagés. On comprend avec colère que le monde n’est pour les politiques qu’un vaste échiquier dont les puissants déplacent les pions selon leur seule volonté.

J’ai réalisé que les guerres ont été le plus souvent déclarées non pas par les politiques, plus préoccupés par leurs manigances et par leur vie mondaine, mais par les militaires haut gradés. Et que ce sont les classes dirigeantes –les nobles de tous les pays— qui mènent les opérations et occupent les places les plus hautes dans l’armée alors que le peuple de tous ces mêmes pays a servi de chair à canon. J’ai réalisé aussi combien le peuple russe avait souffert des guerres successives, passant dans trêve aucune de l’une à l’autre avec de l’armement et des équipements rudimentaires.

Dans le même temps, les personnages, de toutes classes sociales (si nombreux que l’auteur nous a fourni un index en début d’ouvrage !) vivent, aiment, se déchirent, se croisent, se trahissent, travaillent ou font la guerre. Leurs réflexions nous aident à comprendre les enjeux cachés des «grands» de ce monde. Les épisodes sentimentaux, souvent cousus de fil blanc quant aux relations hommes-femmes, sont les bienvenus car ils allègent les passages relatant la guerre ou la révolution russe, vraiment très détaillée, voire trop. J’avoue que là j’ai parfois eu du mal à suivre, un peu perdue dans les circonvolutions diplomatiques et les intrigues militaires, et qu’il m’est même arrivé de trouver le temps long, mais l’ensemble est si dense et si intéressant que je n’avais qu’une envie en refermant le livre, celle de lire la suite et d’en apprendre davantage.

Une réserve quand même : la narration des relations amoureuses est banale et répétitive. Les scènes d’amour sont maladroites, programmées toutes les quelques pages et écrites de manière crue (probablement pour alléger le récit) mais empotée. On sent que l’auteur est moins à l’aise dans cet exercice que pour décrire une scène de guerre et des pourparlers diplomatiques, où il retrouve un souffle épique. Idem pour les scènes de bagarres entre personnages fictifs, à la limite de la caricature : les coups pleuvent, le sang coule mais les personnages en sortent totalement indemnes et prêts à repartir dans l’aventure. Comme dans les séries et les films d’action.

Plus généralement, le style est plus que correct même si l’on ressent l’utilisation d’une ‘technique’ utilisée dans le rythme du récit : les périodes d’action, et les scènes d’amour-sexe tombent très régulièrement, toutes les x pages. L’ensemble est bien écrit, ce qui tient de la gageure pour une œuvre de cette envergure. Ken Follet possède une maîtrise remarquable de son sujet, de la chronologie du roman (qui suit celle de l’histoire) et il a très habilement mêlé les événements privés imaginés et les faits historiques, les personnages réels et les personnages fictifs. De ce point de vue, le livre est une grande réussite. Et d’une grande efficacité.

Pour finir, je dirai que ce livre est un monument (mille pages et mille grammes !), un véritable monstre littéraire ! Une somme de pages, d’histoire et d’histoires, une saga internationale qui nous emporte et qu’on ne peut lâcher que brisé de sommeil.

Je n’ose imaginer la quantité d’informations à collecter et à vérifier avant de se lancer dans la rédaction d’un tel pavé. Chapeau Monsieur Follet, d’autant que j’ai entendu dire que toute votre œuvre était de cet acabit. Je la lirai comme un feuilleton historique.