Sorti fin 2012 chez Robert Laffont. 996 pages. Roman historique.

Ouf ! Lu en moins d’une semaine le second tome du Siècle ! Et dans la foulée du premier ou presque, avec un tout petit roman entre les deux ! Heureusement que le troisième tome n’est pas sorti, sinon je serais à nouveau condamnée aux nuits toutes blanches…

Bref, la suite du 1 bien sûr. La même pagination et le même poids, humour de l’auteur ? Les mêmes personnages réels vingt ans après, les mêmes personnages fictifs plus leurs enfants bien sûr, les mêmes lieux, et, surtout, les mêmes folies meurtrières. La Seconde Guerre mondiale dans toutes ses horreurs, le monde plongé dans le noir par la fureur barbare d’un homme, un seul.

L’histoire démarre en 1923 avec l’incendie du Reichstag et l’installation du nazisme en Allemagne (mais pas seulement) et se termine avec l’essai nucléaire soviétique en août 1949. Le mur de Berlin et la guerre froide ne sont pas très loin. Entre les deux, une quantité phénoménale de scènes d’action et d’intrigues diplomatiques, ainsi que des chroniques romanesques tourmentées.

Là aussi, comme dans La Chute des géants, impossible de résumer l’Histoire, la grande, et les histoires, les petites. Là aussi les histoires personnelles viennent s’immiscer dans l’Histoire du monde. Trop de monde, trop de faits, trop d’informations (toutes justes ? je serais bien en peine de le dire…). Ce livre comme le premier est à la fois une grande fresque historique et une saga romanesque mettant en scène cinq familles sur plusieurs décennies.

Encore une fois j’en ai pris plein la tête, tournant les pages avec frénésie (pas toutes quand même car certaines sont assez ardues et méritent qu’on s’y attarde) et voulant savoir la suite. J’ai réalisé que le peuple allemand était probablement celui qui avait le plus souffert de la folie nazie et ce pas seulement pendant le conflit, mais aussi bien avant avec la préparation de la guerre et bien après avec l’invasion soviétique et les exactions commises par les soldats russes. J’ai aussi réalisé que le fascisme avait ‘infecté’ quasiment toute l’Europe et que l’Angleterre en particulier n’avait pas échappé au nazisme. J’ai appris ou révisé beaucoup de choses, mis des images mentales sur des noms de personnages ou de faits historiques que j’avais lus, appris et oubliés en cours d’histoire (en vrac, l’incendie du Reichstag, le plan Marschall, la bataille de Midway, la création de l’ONU après l’échec de la SDN évoquée dans le tome 1, l’invasion de Berlin par l’Armée Rouge ; Molotov, Beria et un nombre improbable de personnages réels), ce qui m’a incitée à aller me renseigner un peu plus sur Internet. Que du bonheur.

Impossible de résumer ou même seulement d’énumérer tous les faits et les personnages historiques marquants. Derrière le travail de recherche historique et l’accumulation d’informations qui représente une masse de travail stupéfiante, tout l’art narratif de Ken Follet est de savoir mêler les genres littéraires sans trop s’emmêler les ficelles. Les personnages fictifs sont parfaitement immergés dans le cadre historique de chacun des cinq pays dans lesquels ils évoluent ; et nous avec. Les combats, les actes de résistance, les coulisses diplomatiques et politiques, de nombreuses scènes terrifiantes, tout cela coule de source et nous avons l’impression d’être embarqués avec les personnages. Au point qu’on pourrait même se demander si les personnages ne sont pas TOUS réels, en tous cas inspirés de personnages réels tant ils se coulent à merveille dans le moule historique du livre. C’est sûrement ce qui confère au livre son plus grand intérêt : la vraisemblance du romanesque dans son contexte historique. Une grande maîtrise, vraiment.

Côté relations humaines, là par contre on frise la bluette. Plus encore que dans le tome 1, les relations sentimentales sont souvent cousues de fil blanc et l’écriture devient maladroite voire simpliste. Les scènes crues sont souvent carrément ridicules et mal amenées. On sent bien qu’elles sont là surtout pour nous permettre de respirer un peu entre deux passages éprouvants. Et dans les premières pages, les premiers flirts des personnages m’ont paru trop fleur bleue et longuets. On devine de suite, dès qu’un nouveau personnage apparaît, de qui il ou elle va tomber amoureux et qui va l’aimer. Il suffit d’attendre quelques dizaines de pages et bingo !

Par ailleurs, je regrette aussi que la France ne soit évoquée que comme un vaste champ de batailles et qu’aucune famille française ne fasse partie de l’histoire, aucun personnage politique français (de Gaulle ? Jean Moulin ? Pétain ? Tous absents ou seulement cités). Là, vraiment, je ne comprends pas (et le chauvinisme n’est pas mon fort). Rien non plus sur la guerre vue du côté Japon ou Chine, deux pays eux aussi très tourmentés par la Seconde Guerre mondiale. Au regard de l’énorme ‘enquête’ historique qu’il a menée, aidé d’historiens bien évidemment mais quand même, pourquoi ne pas parler du tout de la France ? Ma seule réponse : en tant que Gallois, il s’est spontanément placé du côté anglais, avec lequel il était plus à l’aise historiquement. Mais bon… Il y a de quoi bougonner.

Toujours au rayon des absences, le sort des Juifs, à peine évoqué à la fin par un des personnages qui parle de la découverte de camps. Une hypothèse : le sujet étant trop énorme à lui seul et le livre contenant déjà tant de faits historiques, l’auteur aurait pu choisir de ‘l’éluder’ plutôt que le ‘brader’ en le noyant au milieu du reste… Simple hypothèse…

Par ailleurs, je suis aussi réticente à l’optimisme de l’auteur que je trouve exagéré. Il se place foncièrement du côté des «bons» (ceux du bloc de l’Ouest), qui sont aussi beaux, intelligents et tolérants que les Allemands et les Russes (décrits comme des barbares laids et sales, comparables aux nazis) sont bêtes et affreusement méchants. Tous les «gentils» personnages sans exception luttent contre la barbarie et pour la survie de la démocratie. Le souffle lyrique qui emporte les pages nous tient la tête hors de l’eau et la bonté de ses personnages (les gentils, toujours) veut délivrer un message d’espoir qui contient (en tout cas pour moi) une trop forte dose d’optimisme. Je crois qu’on est loin d’avoir gagné toutes les guerres et qu’il existe et existera longtemps encore des descendants d’Hitler.

En résumé, par rapport au premier, j’ai aimé au moins autant l’aspect document historique, même si les passages d’espionnage (il faut aimer ça !) et ceux concernant les élections en Angleterre m’ont paru longs. J’ai aimé aussi l’épaisseur psychologique des personnages, leurs tourments, leurs contradictions, leur courage, leurs faiblesses, ce qui n’est pas facile à rendre vu leur nombre et la longueur du roman. J’ai aimé, au passage, l’importance que l’auteur a attachée au rôle des femmes pendant la guerre, et ce dans tous les pays concernés par l’histoire. Un rôle qu’il estime capital et primordial ; pour lui, les femmes ont largement participé à l’effort de guerre, à tous les niveaux, et ont été rudement malmenées par les hommes, surtout les femmes allemandes.

En revanche, les relations entre les personnages et leurs histoires d’amour sont ratées, attendues et/ou totalement invraisemblables. Mais parfaitement insérées dans le cadre historique. Et c’est bien ce que je n’arrive pas à comprendre et ce qui m’énerve : je trouve qu’il manque quelque chose et que l’aspect purement romanesque n’est pas réussi, voire parfois carrément loupé. Oui, mais alors comment Ken Follet fait-il pour nous donner à lire une œuvre aussi riche, aussi foisonnante, aussi juste, aussi passionnante avec ces imperfections ? Et pour nous tenir éveillés tard dans la nuit à nous torturer les poignets pour tourner ses mille pages ? Sûrement parce que l’essentiel n’est pas là. Et parce que les petites histoires, même si ce sont elles que préfère le lecteur, ne sont là que pour illustrer la grande.