Sorti en août 2014 chez Libretto, collection Phébus. Roman. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Karine Lalechère. 176 pages.

L’auteure est née en Angleterre. Après plusieurs pièces de théâtre, La couleur du lait est son premier roman traduit en français.

L’histoire.
Je m’appelle mary. M.A.R.Y. ceci est mon livre. je l’écris de ma propre main. mes cheveux ont la couleur du lait.
Mary a quinze ans et c’est elle qui raconte. Son style est enfantin ; j’avoue que j’ai été surprise pour ne pas dire troublée au début, même si on comprend au fur et à mesure de la lecture la raison de cette écriture.
Son histoire se déroule sur un an en 1831, dans l’Angleterre puritaine, à la campagne. Elle a alors quatorze ans. Une de ses jambes a souffert à sa naissance et la fait légèrement boiter. Ses parents, des paysans pauvres et rudes, gardent leurs quatre filles à la ferme où elles doivent travailler dur. Toutes les quatre filent doux devant un père violent et une mère qui se tait. Jusqu’au jour où son père vend les services de Mary, la cadette, au pasteur du village dont la femme est gravement malade. Réticente au début, elle finit par s’habituer au travail et surtout à la femme du pasteur qui la traite avec douceur et bonté. D’autant que le pasteur, ayant remarqué chez elle une grande réactivité derrière sa rustre apparence, a décidé de lui apprendre à lire et à écrire, ce qui provoquera de grands changements dans sa vie…
Quelque temps plus tard, la femme du pasteur s’éteint et son fils unique quitte la maison pour faire ses études. Effondré, le pasteur Graham demande à Mary de rester à son service… Elle n’accepte que pour obéir à son père. Malgré le confort de la maison bourgeoise, elle préfère le dur travail à la ferme en compagnie de ses sœurs, le plaisir des choses simples qu’elle connaissait parfois, sans oublier son grand-père infirme, qui l’aime beaucoup, la comprend mieux que quiconque et qui lui manque car elle sait que ses jours sont comptés.
Je n’en dirai pas plus sur l’histoire, il y a beaucoup de choses à découvrir dans ce petit livre qui surprendra le lecteur plus souvent qu’à son tour.

Le style. Il est très particulier bien sûr puisque Mary écrit comme elle parle. Aucune majuscule et très peu de ponctuation. Déstabilisant au début. Son expression écrite est rigoureusement la même que son expression orale, les mots sont tracés lentement, lettre déchiffrée après lettre déchiffrée, pour former des phrases laborieuses mais parfaitement compréhensibles. Et, lecture faisant, je me suis habituée à cette écriture à la fois puérile (merci ma popine de m’avoir suggéré ce mot à la place de ‘naïve’, moins approprié) et bucolique voire poétique dans les descriptions du paysage ou des animaux. Le style a beau être très simple, le vocabulaire banal, l’ensemble est loin d’être commun, dégageant souvent de belles bouffées poétiques et créant une certaine proximité entre Mary et le lecteur à qui elle s’adresse directement.
L’auteure a réussi un challenge en conservant le langage fleuri de la petite Mary jusqu’au bout avec ses tâtonnements, ses expressions bien à elle et ses métaphores pleines de bon sens… Mais aussi par les progrès de Mary dans son apprentissage de la lecture et de l’écriture, qu’elle arrive à nous faire ressentir.

Mon avis. J’ai beaucoup aimé La couleur du lait. Sa jeune héroïne m’a amusée, m’a émue puis  énormément peinée à la fin. Une fin à laquelle on ne s’attend pas du tout, même si l’on pressent dès le tout début, dès les premiers mots ‘quelque chose’ d’inéluctable, une révélation finale, une fin difficile)… J’ai apprécié sa candeur, sa franchise, son bon sens et son courage de dire les choses comme elle les pense, comme elle les voit et elle les sent.
Ce petit livre est habilement construit. L’histoire est découpée en quatre chapitres qui représentent les quatre saisons de l’année, celles pendant lesquelles l’histoire se déroule mais aussi celles qui font le rythme de la nature et du travail dans les champs et avec les animaux.
Mais l’auteure joue aussi avec l’écriture et accomplit une véritable prouesse stylistique. Les progrès de Mary coïncident avec la progression de l’histoire : au fur et à mesure qu’elle avance dans son apprentissage, on sent que ce qui est en route se précise, qu’un but va être atteint. Et l’on comprend que la petite n’aura appris à écrire que pour nous raconter ce qu’elle a vécu et subi. Pour nous prendre au piège de son malheur. Le contraste entre le plaisir qu’elle prend à progresser et la dureté de ce qu’elle endure pour y arriver fait peine à lire et nous émeut aux larmes. Et l’on comprend aussi la puissance des mots qui, pour simples et banals qu’ils paraissent, définissent une atmosphère et relatent parfaitement une histoire dès lors qu’ils sont harmonieusement agencés. C’est sans doute un des pouvoirs de la littérature, et des écrivains, de créer un bel ouvrage avec un matériau basique. Et La couleur du lait est en ce sens également un livre sur le pouvoir des mots.
La couleur du lait est aussi un livre sur la campagne et les rouages de la vie aux champs et à la ferme, où les travaux sont accomplis selon le rythme des saisons.
Un livre sur la condition des femmes dans l’Angleterre du début du XIXè siècle, époque où les femmes des classes sociales inférieures ont pour seuls droits ceux de travailler en silence, tant qu’il fait jour à la campagne, sans salaire, sans congés, d’obéir aux pères et aux hommes en général et même de subir leurs humiliations. On peut souligner que Charles Dickens a écrit Oliver Twist en 1837 et David Copperfield en 1849 qui, s’ils se déroulent à Londres, relatent eux aussi la difficulté de vivre au quotidien en ces temps adverses si l’on n’est pas «bien né».
La fin, totalement inattendue, bouleversante, est brutale pour le lecteur et m’a laissée sans voix, remplie de compassion pour la lumineuse Mary qui écrivait son nom m.a.r.y. Ce beau roman et son héroïne resteront longtemps dans ma mémoire. Et l’on comprend ici qu’une âme aussi pure que celle de Mary ne peut s’en sortir face à la vilenie des notables dissimulés derrière leur intouchabilité.

En deux mots

En peu de pages remplies de mots simples mais beaux, La Couleur du lait est un roman lumineux, riche et marquant grâce à une héroïne bouleversante et à une histoire imprévisible… mais logique.

Je ne peux résister au plaisir de vous livrer quelques réflexions délicieuses de Mary, témoignant de son bon sens doublé d’une grande simplicité (ou l’inverse) et de sa franchise :

« je ne sais pas lire l’heure madame ; on n’en a guère l’usage à la ferme. on se lève quand il fait jour et on se couche quand il fait nuit. les animaux ils ont pas de pendule ; ça les empêche de rien que je sache.

« ma voix, elle cache rien madame. au moins on sait à quoi s’en tenir avec moi. je crois que je serais incapable de mentir, même si on me l’ordonnait. »

« Mary, permets-moi de te donner un conseil. ne compare pas ton employeur à un cochon.
oh. je voulais pas être malpolie. nous aimons beaucoup notre cochon »

« être pasteur, ça signifie écrire des sermons et dire aux gens ce qu’ils doivent faire ? »

« je dis simplement la vérité.
seulement les gens ils ne veulent pas l’entendre.
mais je ne peux pas être autrement. parce que je suis comme je suis. »

« pourquoi est-ce qu’il faut remercier dieu quand c’est moi qui ai cherché les légumes et qui les ai préparés ? et c’est moi qui nettoierai après manger. »

Et d’autres sur ses dons poétiques. Les exemples sont nombreux à nous montrer que simplicité rime avec beauté :

« il ne faisait pas chaud au commencement ; non, il faisait froid et chaque brin d’herbe était brodé de givre. (…) la sève gonflait les tiges et les feuilles se dépliaient, les oiseaux tapissaient le fond de leur nid. Le monde se souvenait du printemps. »

« il faisait encore nuit mais je voyais le jour qui poussait les nuages. »

« les nuages ont rapetissé et ils sont partis, le ciel s’est éclairci et les étoiles se sont éteintes. »