Sorti en avril 2015 chez Denoël & d’ailleurs. 704 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Alain Defossé. Roman.

L’auteure. Née en 1966 au Pays de Galles, Sarah Waters vit aujourd’hui à Londres. D’abord libraire puis enseignante, elle se consacre ensuite entièrement à l’écriture et publie son premier roman Caresser le velours en 1998. Elle reçoit le Prix des Libraires et le Britisk Book Awards en 2002 avant d’être élue auteur de l’année par le Sunday Times en 2003. Derrière la porte (The Paying Guests) est son sixième roman et reprend les thèmes qui lui sont chers : l’amour lesbien, le suspense, les trahisons, les inégalités sociales -ici dans le Londres de l’entre-deux-guerres). Je ne connaissais Sarah Waters que de nom et de réputation, pour avoir toujours remis la lecture de ‘Du bout des doigts’ à demain.

L’histoire. En 1922, Frances a vingt-six ans et vit seule avec sa mère, veuve, dans une grande maison de la banlieue londonienne. Les deux femmes n’arrivant plus à faire face aux frais d’entretien, la maison tombe en décrépitude. Elles décident d’en louer un étage pour payer leurs dettes et tenter de ‘sauver les meubles’. Arrivent les locataires, un jeune couple marié depuis peu, Lilian et Leonard Barber. Ces deux-là vont bouleverser la petite vie calme et routinière des deux femmes. La maison va devenir le cadre de fêtes improvisées résonnant de musique et de propos sonores. D’abord sur la défensive, presque agacée devant tant d’optimisme, de futilité et de liberté, Frances ne voit pas d’un bon œil les nouveaux arrivants.

Pourtant, elle finit par tomber sous le charme… non, pas du mari… de Lilian (au moment où cela se produit, le lecteur a déjà compris que cette dernière est attirée par les femmes). Jusqu’à ce que l’attirance se transforme en amitié et l’amitié en passion mutuelle. Et en liaison charnelle. Secrète, cachée ‘derrière la porte. Très vite, les deux femmes veulent s’enfuir ensemble pour vivre leur amour. Mais bien sûr, le destin en décide autrement…

Je ne dirai rien de plus car le roman bascule d’un seul coup dans le thriller. Après avoir installé les personnages dans leur situation sociale et dans leurs relations réciproques, un drame se produit soudain, que l’on n’attendait pas et le roman change de registre, prenant une direction totalement opposée et une tournure franchement dramatique. On quitte le mélodrame sentimental pur pour se retrouver dans une intrigue policière mâtinée de thriller. Jusqu’au final attendu ( ?), inattendu ( ?), je n’ai pas réussi à trancher. Et n’en suis pas encore remise.

Le style. L’écriture est parfaite. Multiple, elle s’adapte à tous les genres traités dans l’histoire et traduit à la perfection le cheminement de pensée de Frances. L’auteure sait changer de style selon les personnages mis en scène ou le degré d’intensité de l’intrigue. Ainsi, elle peut tout aussi bien décrire la passion dévorante entre les deux femmes (tant le sentiment amoureux que ses débordements érotiques) en quelques scènes torrides magnifiquement sensuelles, toujours dans la suggestion, jamais vulgaires. A noter que ces scènes d’amour sont si intenses qu’elles constituent à elles seules une ‘entité’ suspense à part entière tant la tension qu’elles entraînent et l’angoisse qu’elles suscitent aussi bien chez celles qui les vivent -dans le secret et la peur incessante d’être surprises (on est en Angleterre, en 1922 !)- que chez le lecteur qui tremble pour elles. On oublie souvent dans ces passages qu’il s’agit de deux femmes tant la chair est l’expression du sentiment autant que du désir. L’écriture sait se faire plus simple pour décrire les difficultés financières et sociales auxquelles est confrontée une certaine frange de la société londonienne de l’après-guerre. Mais elle sait surtout superbement distiller de façon continue un suspense croissant, lentement mais constamment, en un crescendo diabolique qui nous oblige à tourner les pages sans cesse même quand il ne se passe rien ! Oui, c’est possible. Quand il ne se passe rien, lors d’une visite, d’une réception, on sait qu’il va se passer quelque chose, que si la situation semble calme, c’est seulement le calme qui précède la tempête…

J’ai été stupéfiée de voir combien un livre aussi ‘lourd’ et aussi long se lisait d’une manière si légère et si rapide. Et compulsive en ce qui me concerne. Je l’ai lu très vite, trépignant d’impatience mais sans en perdre une miette, même pendant les quelques longueurs (car il y en a), au début et à la fin, pendant les scènes du tribunal. Cette façon d’écrire quelque peu feuilletonnesque par son insistance, sa redondance sur certains points, puis ses rebondissements inattendus extrêmement brefs m’a fait penser à la trilogie barcelonaise de Carlos Ruiz Zafon. Sur une telle longueur, il faut que l’auteur soit sacrément doué pour ne pas perdre le fil de ce qu’il raconte, dire ce qu’il faut, juste ce qu’il faut au moment où il faut le dire, ni avant ni après. Une grande virtuosité dans l’art narratif. Et là, franchement, chapeau bas c’est réussi !

Ce style si varié d’une partie à l’autre de l’histoire s’avère finalement peu académique, alors que l’histoire racontée est un drame plutôt classique. Le mélange classicisme-modernisme fait tout le charme de ce livre qui se lit tout seul malgré sa longueur.

Mon avis sur le livre. J’avoue que sa pagination m’a un peu effrayée au départ, même si je suis une adepte (volontaire ?) des gros pavés qui ont le chic pour me tomber dans les mains. Je voulais marquer une pause et dévorer des paginations plus raisonnables. Mais il m’est arrivé, tout droit par la poste, de Bruxelles, là où habite ma popine. Qui me l’a superbement ‘vendu’, non pardon, offert ! Et j’en ai eu pour son argent, c’est le moins que je puisse dire.

Ce roman à multiples facettes est l’un des livres les moins linéaires dans les thèmes qu’il m’ait été donné de lire. Un formidable roman d’amour contrarié tout d’abord. Si la passion entre les deux femmes est si émouvante, bouleversante même par moments, ce n’est pas seulement parce que les transports amoureux sont superbement décrits. C’est que cette histoire d’amour si intense et si charnelle est obligée de se cacher à tout prix, de se vivre ‘Derrière la porte. L’homosexualité féminine, dans l’Angleterre des années 20 était fort mal vue, considérée même comme un signe de folie. C’est l’époque des premières manifestations féministes, auxquelles Frances a participé. Elle raconte à Lilian qu’elle a même été considérée par sa famille comme une sorte de vampire à cause d’une relation lesbienne. ‘Ils ont parlé de me faire soigner, un examen de mes glandes…’ peut-on lire. Mais cet amour interdit par les conventions sociales ne mourra pas à cause de la pression sociale.

Le contexte historique est lui aussi intéressant. Nous voyons les conséquences de la guerre de 14/18 sur la petite bourgeoisie, qui ne peut plus vivre de ses rentes comme avant. Les hommes ayant en grande partie péri à la guerre, dans certaines familles, les femmes ne pouvaient plus mener le même train de vie qu’avant la guerre avec des domestiques à demeure et certaines (dont Frances) devaient se mettre à accomplir elles-mêmes les tâches ménagères, tout en essayant de sauver les apparences, la chute sociale étant elle aussi très mal considérée par la bourgeoisie épargnée.

Le suspense, dès lors qu’il s’installe, est soutenu. Le sujet de l’intrigue est simple, il n’y a pas pléthore de personnages suspects, pourtant de multiples rebondissements nous tiennent en haleine et on tourne les pages au rythme des hypothèses qui nous sont proposées puis rejetées tout aussitôt par un autre retournement de situation. Il y a de quoi se ronger les ongles. Et c’est d’autant plus efficace qu’il ne se passe en réalité pas grand-chose ! Preuve que point n’est besoin de beaucoup d’action pour créer un suspense haletant. Ici, tous les éléments du livre, ensemble ou séparément, sont susceptibles de faire monter la tension : l’amour-passion, les conventions sociales, la famille, la police et la justice (et quelle justice !)… Même un lavabo ferait l’affaire ! Le crescendo s’amplifie et les personnages féminins sont pris au piège, incapables de s’en sortir car tout est allé trop loin, comme Frances le dit, à mots couverts, à sa mère : ‘Quelquefois les choses deviennent compliquées. Si compliquées qu’on ne s’en sort plus, qu’on s’enlise comme dans des sables mouvants. On fait un pas, on ne peut plus libérer son pied, et…’.

Et sur le rôle de la passion dans la montée du suspense : ‘Qu’avaient-elles fait toutes les deux ? Elles avaient introduit cette passion dans la maison : pour la première fois, elle la voyait comme quelque chose de sauvage, d’incontrôlable, presque doué d’une vie propre. C’était comme un fugitif qu’elles auraient recueilli nuitamment, puis dissimulé dans le grenier ou dans un coin secret derrière les murs’.

Mais ce qui m’a intéressée au plus haut point dans ce roman unique en ses genres, c’est l’étude psychologique des deux personnages principaux, Frances et Lilian. L’auteure nous les fait découvrir aux antipodes l’une de l’autre. Frances : vieille fille en devenir, lesbienne, d’origine petite-bourgeoise mais ruinée par la guerre et par son père, instruite et engagée, sérieuse, calme. Lilian : jeune mariée semblant heureuse, d’origine modeste mais relativement aisée grâce au travail de son mari, frivole, presque vulgaire parfois, exubérante. Mais ces deux portraits évoluent considérablement avec l’histoire et les apparences sont souvent trompeuses. Frances est-elle aussi manipulée, aussi faible qu’on peut le croire, Lilian est-elle aussi manipulatrice, aussi oie blanche, aussi superficielle qu’on nous la présente ? Y-a-il une stratégie de la séduction ? Au fil des pages, certains masques tombent, d‘autres s’installent, les apparences changent, et nous assistons à la métamorphose incessante des deux jeunes femmes sans avoir la possibilité de comprendre une bonne fois pour toutes qui aime, qui calcule, qui triche, qui manipule qui. Sans savoir s’il s’agit d’une évolution véritable au fil de l’histoire ou d’un dévoilement progressif de leur vraie nature. Le lecteur, ballotté dans tous ces faux-semblants, ne peut qu’émettre des hypothèses qui s’écroulent les unes après les autres. Et regarder et écouter ce qui se passe ‘derrière les portes’. Un vrai casse-tête renouvelé jusqu’au dernier moment

Voilà. Encore un livre que j’ai eu du mal à quitter. Encore un coup de cœur. Encore une auteure que j’ai adoré découvrir et que je relirai ‘tout bientôt’ comme on dit à Bruxelles. La lecture est un véritable bonheur quand on tombe sur de si belles histoires. Surtout, ne pas être affolé par sa pagination : il se lit tout seul. Promis juré.

En deux mots

Derrière la porte est tout à la fois un grand mélodrame d’amour, un roman social, un roman populaire qui n’a pas été sans me faire penser à Wilkie Collins, un roman à suspense et une étude psychologique fouillée. Il fallait bien sept cents pages pour tout ça, non ?