Sorti en août 2015 aux Editions de la Table Ronde, Collection Quai Voltaire. 272 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud.

L’auteur. Alice McDermott, née en 1953 à Brooklyn, est d’origine irlandaise, comme Marie, l’héroïne de Someone. Professeure universitaire de sciences humaines, elle vit avec sa famille près de Washington. A son actif, quatre autres romans avant Someone : Charming Billy (1999), L’arbre à sucettes (2003), La visite à Brooklyn (2006) et Ce qui demeure (2007). Someone est le premier que je lis.

L’histoire se déroule à Brooklyn, de 1930 à nos jours, banlieue modeste de New York peuplée essentiellement d’immigrants irlandais et italiens. Parmi eux, la famille de Marie, constituée de ses parents venus d’Irlande et de son frère aîné, Gabe, qui se destine à la prêtrise et vit de lecture. Marie a sept ans au début de l’histoire. C’est une petite fille au caractère fort et contrasté : à la fois timide et effrontée, elle adore avoir raison et tient tête à sa mère aimante, juste mais sévère. Elle aime passer son temps assise dans l’escalier de l’immeuble, à cancaner avec ses copines sur les habitants et les événements du quartier, à regarder les matchs de baseball quotidiens des garçons, arbitrés par un aveugle, Bill Korrigan et, surtout, à attendre son père qui rentre du travail. Dans un contexte historique et social difficile  -toujours en arrière-plan-, celui de la Seconde Guerre mondiale et de la crise économique sociale, la vie de Marie se déroule sous nos yeux, par petites touches racontant les petits riens comme les événements les plus marquants de la vie quotidienne, les hauts et les bas. Une chronique de la vie ordinaire, douce, tendre et amère qui commence presque au début de celle de Marie et finit presque à sa fin. Et qui aborde des sujets importants.

Côté style, le livre est écrit dans un beau désordre chronologique qui jamais ne nuit à la compréhension, au contraire, puisque l’essentiel est dit et qu’à chaque nouveau chapitre notre attention est astucieusement requise par un changement d’époque et/ou de lieu. Cette chronologie bousculée est finalement d’une grande agréabilité de lecture. Nous passons d’une époque à l’autre sans aucune gêne et les allers-retours se succèdent comme les mini-saynètes autonomes d’une seule et même pièce. Ce sont les événements racontés qui comptent, pas le moment de leur survenue, et l’on s’y retrouve très bien avec Marie comme fil conducteur. D’autant que le roman est écrit à la première personne.
L’écriture est à l’image de la narration, légère, précise et attentive. Ciselée comme une pierre à  bijou. Les termes, simples, sont choisis pour leur justesse et l’authenticité qu’ils confèrent à la narration. La vie et les personnages sont décortiqués par l’auteure, les détails abondent dans toutes les situations et l’on a l’impression de passer du temps avec toutes ces personnes qui rient, qui souffrent, qui aiment, qui meurent, qui vivent. Nous pouvons souligner aussi la grande qualité de la traduction.

Ce que j’ai pensé de ce livre. Someone. La tradition littérale de ce mot est ‘quelqu’un’. Et ce quelqu’un, ce pourrait être n’importe qui pris au hasard, mais aussi et pourquoi pas Marie, cette petite fille pas si ordinaire et anonyme que ça. Le personnage de Marie est à l’inverse très charismatique et je suis vite tombée sous son charme, avec la sensation de l’accompagner à tous les âges de sa vie. Ses petits travers ne sont pourtant pas masqués, ses qualités pas forcément mises en avant ; cependant elle réussit à nous émouvoir par le regard à la fois juste et décalé qu’elle porte sur le monde qui l’entoure. En raison, peut-être justement, de sa vue ‘basse’ et de ses lunettes à double foyer. La part de vision qui lui manque semble être comblée par un supplément d’âme. Il arrive souvent qu’au moment où elle perçoit un mouvement avec les yeux, l’information lui vienne aussi de son sens de l’audition. Ainsi entend-elle sa mère croiser les bras derrière elle… Parfois encore, c’est le sens du toucher qui est associé à sa vue défaillante.
Nous la voyons évoluer avec l’âge et, si elle finit par inculquer à ses filles exactement les mêmes principes que ceux que lui enseignait sa mère et qu’elle rechignait à suivre, jusqu’à sa vieillesse elle conservera son caractère obstiné et critique. Ce qui donne souvent lieu à des passages assez drôles, notamment avec son mari. Ou la scène avec son amie Gerty dans laquelle elle revendique le droit de ne pas apprendre à pocher les œufs, page 73 : En tout cas, moi, je n’ai pas envie d’apprendre, dis-je. Une fois qu’on sait le faire, les gens s’attendent à ce qu’on le fasse. (…) Une vie entière d’heures passées dans la cuisine, voilà ce qui nous attendait toutes.
Roman simple et lumineux comme son héroïne, cette histoire nous laisse une impression de grande douceur. La vie de Marie et des autres personnages (très complémentaires et qui ont eux aussi une histoire émouvante) s’écoule sans aucun esclandre, sans excès, jamais, quand bien même tous les moments de la vie sont évoqués, les bons, les mauvais, les très mauvais parfois, comme la mort accidentelle d’une petite camarade ou celle, survenue trop tôt, d’un père adoré. La vie, l’amour, la mort, tout est là, raconté en des bribes, des anecdotes, des petits moments sucrés ou salés qui suffisent à reconstruire son histoire.
Grâce à l’attention de l’auteure pour ses personnages, le bonheur devient apaisement, la douleur une épreuve, la tristesse se fait nostalgie, Et pourtant, cette histoire nous chavire à chaque épisode de la vie de Marie. Nous ne rions pas, nous sourions, nous ne pleurons pas, nous avons les yeux embués, nous n’avons pas peur, nous craignons quelque chose… Tout est dans la sobriété, la modération. A la fin de l’histoire, il nous reste une ‘belle’ sensation de nostalgie alors que certains des épisodes auxquels nous avons assisté sont dramatiques. La vie de Marie nous est livrée depuis ses observations. A longueur de pages elle commente ce qu’elle voit et entend. Et comme sa vue déficiente filtre la couche supérieure de la réalité, il en reste une image pleine de délicatesse et des souvenirs couleur sépia.
J’ai beaucoup aimé aussi l’appréciation nuancée qu’a Marie de l’amour sous toutes ses formes et à tous les âges de la vie : l’amour filial, l’amour dans le couple, l’amour fraternel et l’amour maternel. Nous lisons page 219 : Mon amour pour l’enfant endormi à côté, le besoin qu’il avait de moi, de ma vigilance, conféraient à mon existence une importance que ne lui avait pas donnée l’amour donné à profusion, celui de mes parents, de mon frère, et même de Tom. C’était maintenant à moi de dispenser l’amour, et non plus simplement de le chercher et de le rendre. Jamais ma présence sur terre n’avait été si intensément nécessaire. L’histoire pourra prendre fin alors que Marie aura eu la joie de ressentir l’amour sous toutes ses formes. Jamais de passion amoureuse, mais un amour constant et de l’émotion tout au long des pages.
Dans sa forme, Someone est l’exact contraire du magnifique Un ciel rouge, le matin, que je viens de lire, où les tourments sont décrits avec une force et une fureur transcendantes. Il a le grand avantage de nous montrer que la beauté n’est pas engendrée forcément par la violence, loin de là. Et qu’une chronique écrite dans la retenue, elliptique et sans chronologie, peut procurer un grand plaisir de lecture en nous laissant un sentiment de nostalgie heureuse, une émotion teintée du regret de quitter Marie et les siens même si son image reste en nous longtemps après avoir refermé le livre. Par les temps qui courent, ce genre de lecture, ça fait un bien fou !

En deux mots

Avec une attention permanente et une grande pudeur, Alice McDermott dresse un portrait tout en douceur et en délicatesse de la population modeste de Brooklyn des années 1930 à aujourd’hui. Une belle histoire de femme (s).