Sorti en avril 2014 aux Presses de la Cité, Collection Romans historiques et aventures. 360 pages. (Premier) Roman, basé sur une histoire vraie. Traduit de l’anglais (américain) par Jacques Martinache.

 

En deux mots

Le revenant relate l’histoire vraie d’un homme hors du commun traquant, sur des centaines de kilomètres et dans des conditions extrêmes, les deux hommes qui l’ont abandonné blessé à mort par un grizzli. Un récit qui nous tient en haleine grâce à une écriture fluide et animée et met en lumière certains aspects de l’histoire américaine du XIXe siècle pas forcément connus. Encore un premier roman prometteur !

 

L’auteur. Né en 1964, Michael Punke a vécu dans le Wyoning et le Montana avant de travailler à la Maison-Blanche comme Directeur des affaires économiques internationales et au Conseil de sécurité nationale. Il est aujourd’hui ambassadeur et représentant permanent des Etats-Unis à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). Il vit à Genève. Il a publié deux ouvrages sur l’histoire de l’Ouest américain. Le revenant est son premier roman.

L’histoire, basée sur des faits réels, est celle de Hugh Glass, ancien marin américain devenu trappeur (1780-1833), connu pour la prouesse racontée dans ce livre. Elle se déroule sur quelques mois, entre septembre 1823 et août 1824. En 1823, entre le Missouri et la Grand River, nord-ouest de Saint-Louis, Hugh Glass est recruté par le capitaine Andrew Harry pour porter secours à d’autres négociants en difficulté à l’embouchure de la Yellowstone et vendre des fourrures aux expéditionnaires anglais. Pour ce faire, les trappeurs piègent les bêtes les tuer avec une arme à feu abîmerait la fourrure), essentiellement des castors, et les dépècent, tout en résistant aux attaques des tribus indiennes qui voient ce commerce d’un mauvais œil.
Au cours de l’une de ces expéditions, Hugh Glass tombe sur une femelle grizzli qui, protégeant ses petits venus batifoler devant lui, l’attaque. Il est défiguré, presque scalpé, le dos et une jambe quasiment déchiquetés. La gorge ouverte elle aussi, jusqu’à la trachée, il semble plus mort que vif. Le capitaine Henry essaie de le transporter sur une civière de fortune, mais la route est trop escarpée. Pressé de rallier Ford-Union, le capitaine engage, moyennant  finances, deux « mercenaires », Fitzgerald et Bridger pour veiller le mourant jusqu’à sa mort et l’enterrer dignement. Mais Fitzgerald ne l’entend pas de cette oreille et convainc son acolyte de le laisser mourir seul. Après l’avoir dépouillé de tout y compris de ses armes, ils l’abandonnent à une mort certaine. Ils donneront une version erronée de l’histoire au capitaine Henry.
Miraculeusement, le blessé survit à ses blessures et s’accroche à la vie avec rage. Dès lors, il poursuivra ceux qui l’ont abandonné au cours d’une longue traque, animé par sa seule soif de vengeance, si forte que l’auteur y fait référence de manière récurrente dans les pages et qu’elle finit par porter le blessé, par devenir un vrai moteur de survie grâce auquel il trouve la force de continuer quand se laisser mourir eût été bien plus doux. Ainsi pouvons-nous lire page 15 : Une rage absolue le consumait, pareille au feu qui enveloppe des aiguilles de pin. Il ne voulait rien d’autre au monde que refermer ses mains sur leurs cous et les étrangler.
Et page 124 : La nécessité frustrante de remettre sa traque à plus tard eut l’effet de l’eau sur le fer chauffé à blanc de sa détermination : elle lui donna la dureté de l’acier. Il se jura de survivre, ne fût-ce que pour exercer sa vengeance sur les hommes qui l’avaient abandonné.
Avec un style fluide engageant, l’auteur nous propose d’entrer dans l’histoire et d’accompagner le personnage principal tout au long de sa poursuite impitoyable mais aussi, par d’habiles chassés croisés, de situer géographiquement et historiquement le récit. Les descriptions des lieux traversés ne manquent pas et se lisent avec grand plaisir. La nature est belle mais hostile, très escarpée (les Rocheuses), immaculée de blanc l’hiver et d’un vert luxuriant en été.
Les dialogues, brefs, sont très cinématographiques, tout comme les scènes d’action, violentes mais sans complaisance. Celles-ci sont très visuelles, mais également très réalistes, notamment l’attaque du grizzli, véritable morceau de bravoure. Le revenant est le type parfait de roman qui se prête à une adaptation cinéma. Un film est d’ailleurs tout récemment sorti aux Etats-Unis, The Revenant, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle de Hugh Glass. Je me précipiterai bien évidemment pour aller le voir dès sa sortie chez nous, quitte à être déçue, comme la plupart du temps dans le sens livre-film. Pour avoir vu la bande-annonce  je puis assurer au moins que le rendu de la nature est au rendez-vous avec des images léchées impressionnantes de beauté.
Très bien construite, l’histoire progresse en une alternance poursuites et scènes d’action puis rappels du passé des personnages. On avance en suivant le héros et, chemin faisant, on apprend son histoire. Le tout sans aucune longueur, parfaitement situé dans le temps et écrit avec une plume sûre et directe.

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The Revenant le film

POUR VOIR LA CHRONIQUE DU FILM :

 

 

J’ai eu la chance de voir The Revenant, le film de Alejandro González Iñárritu, très peu de temps après avoir lu Le Revenant, le livre de Michael Punke. Grande était ma peur d’être déçue, bien sûr. C’est presque toujours le cas, à de rares exceptions près. L’attrait visuel et sonore ne pouvant jamais atteindre le niveau évocatoire de l’écrit, l’adaptation… Lire la suite »

 

 

 

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Mon avis. Une chronique noire, ça me tentait depuis quelque temps. Qui plus est, un premier roman. Je ne sais pourquoi, sans doute toujours poursuivie par l’ombre de Le Fils de Philipp Meyer, je pensais, j’espérais avoir affaire à quelque chose de plus «Conquête de l’ouest américain» : les méchants Indiens envahis (chassés ?) par les gentils colons européens. Sujet passionnant s’il en est. Je ne me souviens pas sous quelle impulsion médiatique ou bouche-à-oreille je l’ai acheté. Qu’à cela ne tienne, dès la première page je fus embarquée dans l’histoire et l’aurais volontiers lue d’une traite si cela avait été possible.
Le sous-titre de Le revenant est Une histoire de vengeance. Il colle parfaitement au récit –presque– jusqu’à la fin. Le but de Hugh Glass est connu dans les premières pages et tout l’art de l’auteur consiste à nous ramener en même temps que lui face à ces deux hommes.
Mais Le revenant n’est pas seulement un livre d’action. Loin de là. Grâce aux nombreux retours arrière relatant leurs antécédents, la psychologie des personnages, tous très différents, est détaillée et leurs caractères entiers, bien trempés, nous sont présentés avec force détails. Particulièrement Hugh Glass, dont le passé aventurier, longuement repris, explique à la fois la rudesse de son caractère solitaire, son grand professionnalisme et ses aspirations présentes.
Derrière la manière précise et complète dont l’auteur nous relate les faits, derrière les détails donnés sur les hommes, leurs actions, la nature, se cachent une histoire âpre et dense mais aussi et surtout de nombreux thèmes importants relatifs à la conquête de l’Ouest.
En premier lieu, celui de la survie en milieu hostile, flore, faune et populations confondues, pour des hommes (seuls mais aussi à plusieurs) n’étant pas habitués à des températures extrêmes, à l’absence de nourriture et aux attaques d’animaux sauvages et d’ennemis humains. Il faut avoir une sacrée volonté de vivre, de survivre pour se sortir de tous les pièges tendus par la nature brutale et la malveillance humaine.
Il est intéressant de voir ce que l’homme est capable d’endurer et de faire endurer à d’autres pour résister, continuer d’avancer, et d’admirer au passage les Indiens qui ont de tout temps été exposés aux climats extrêmes et aux attaques en tous genres.
Toujours dans le registre historique, nous remarquons que l’Amérique récente, le nouveau monde des « découvreurs » était à l’époque un pays sans foi ni loi (si ce n’est celle du plus fort), et que ces immenses terres souvent vierges n’étaient pas encore l’Amérique mais déjà plus l’apanage des Indiens. La colonisation est bien engagée et l’arrivée des Européens, le « vieux monde », pour exploiter les ressources locales, avec bien souvent le prétexte d’évangéliser les sauvages pour dissimuler la cupidité des colons, se poursuit sur plusieurs siècles, menant pour finir à l’éradication presque définitive des Indiens et au parcage des survivants dans des réserves. Les hommes ont débarqué des quatre coins de l’Europe pour exploiter les sols et leurs minerais, tuer les animaux qui servaient de nourriture aux populations et vendre leurs peaux.
La traite des fourrures est l’une des premières économies américaines en territoire indien aux XVIIIe et XIXe siècles (avant, le troc existait déjà, mais il était illégal). Le troc se faisait entre les Européens et les Amérindiens, ou entre les colons européens eux-mêmes, Français et Anglais par exemple. Le Nord-Ouest vert et montagneux regorgeait de castors, dont la fourrure servait à confectionner les chapeaux des femmes européennes, qui furent chassés par les trappeurs jusqu’à leur quasi-éradication.
Dans Le revenant, les personnages (les Indiens et leurs « envahisseurs ») se nourrissent exclusivement de viande. Les scènes de chasse et de découpage-dépeçage sont fréquentes, largement développées et détaillées. Si cela peut mettre une âme sensible mal à l’aise, ce n’est en rien choquant : il n’y avait rien d’autre à manger, notamment en hiver dans les Rocheuses, où rien de végétal ne résiste au grand froid. C’était donc de la viande ou la mort de faim. Cependant, même s’ils consommaient l’animal chassé intégralement, il y avait un grand respect de celui-ci dans la consommation des « sauvages ». L’auteur nous donne tous les détails des qualités nutritionnelles des différents morceaux, il est curieux de voir combien les modes de consommation ont changé : les morceaux appelés aujourd’hui « bas morceaux », les organes comme le foie et l’intestin, étaient alors les plus appréciés et considérés comme des mets de choix quand aujourd’hui ils servent à faire les saletés de « farines animales » que consomment … les herbivores et les poissons !
En outre, tout était utilisé dans l’animal tué : pour se nourrir bien sûr, mais aussi pour confectionner des vêtements, des armes, des bateaux (le passage sur la confection d’un petit bateau avec de la peau de bison cousue avec les tendons et du bois est à ce titre très intéressant). Il y avait une sorte de respect de l’animal chassé, un « hommage » à ce qu’il leur apportait pour continuer à vivre, eux !
Bien évidemment, ce furent les Blancs qui, en débarquant en Amérique, ont décimé les troupeaux, arraché tout ce poussait, fouillé les sols et organisé le commerce de fourrure (entre autres), alors que les Amérindiens ne chassaient et ne prélevaient à la nature que ce qu’il leur fallait pour leurs besoins vitaux et le troc entre tribus, vital lui aussi ! La disparition des castors et d’autres animaux comme les bisons vivant sur le sol amérindien eut fatalement un impact sur les tribus indiennes et contribua à leur lente mais inéluctable extinction.
En définitive, Le revenant m’a intéressée à plus d’un point et les aventures hors normes de son personnage hors normes m’ont fait frémir. Véritable joie de lecture, ce livre assure aussi dépaysement et découverte d’un pan de l’histoire américaine. On est loin, bien loin de nos westerns d’antan. Ici la nature est hostile, le ciel plus gris que bleu et les grizzlis très, très gros. Et les Indiens ne sont pas tous très «accueillants» mais les colons ne sont pas allés les voir en amis… Après avoir refermé le livre, j’ai eu envie de remettre la main sur un bon vieux Jack London… Encore un bienfait de la lecture : nous donner envie de lire d’autres livres !
Petit cadeau de lecture. En amont de l’histoire nous est fournie une carte reproduisant le chemin suivi par le capitaine Henry et les trappeurs, dont les deux mercenaires, et le celui suivi par Hugh Grant. Carte bien utile et à laquelle je me suis souvent référée pour comprendre le parcours de chacun dans la chronologie. Histoire aussi de bien insister sur la fidélité historique du récit.
Et à la fin du livre, dans un chapitre intitulé Notes, l’auteur nous raconte, indépendamment des pages du roman lui-même, la suite de la vie (réelle) des personnages principaux, ainsi que les date et circonstances de leur mort. La grande Histoire rejoint la petite histoire. Très intéressant pour le lecteur.
Il est fréquent de dire ou d’entendre que les livres nous font voyager. Dans le cas présent il s’agit de bien plus que cela : Le revenant nous incite aussi à voyager. Pour de bon (il nous fournit même une carte !). Au point de nous filer des fourmis dans jambes ou de regarder le prix des billets d’avion direction le Dakota du Sud (ce qu’est devenue la région) et les Montagnes Rocheuses pour refaire, pourquoi pas, le trajet de Hugh Glass, pour aller voir sur place les beautés naturelles décrites par l’auteur. A noter au passage l’importance de l’eau dans les déplacements de Glass et des autres qui, à l’instar des autochtones, suivent fidèlement le Missouri et les autres fleuves… l’eau sans quoi rien ne vit. L’eau depuis toujours source de vie et de rencontres en tous genres.
Un tout petit bémol : certains faits et détails manquent de crédibilité et l’on a du mal à les imaginer comme ayant réellement existé. Mais l’auteur se défend d’avoir écrit un simple récit historique. Alors…