Sorti en janvier 2016 aux éditions du Seuil. 233 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

 

En deux mots Sorti en 2016 mais écrit il y a douze ans, Le chant de la Tamassee aborde un sujet important : faut-il, en contrevenant à la loi fédérale, prendre le risque de détourner une rivière sauvage pour récupérer le corps d’une fillette coincé sous un rocher ? Ou non. Riverains, élus, parents, médias et investisseurs ont leur mot à dire… Ainsi que la rivière Tamassee…

L’auteur. Ron Rash est né en 1953 en Caroline du Sud, où il a grandi. Il vit actuellement en Caroline du Nord. Titulaire d’une maîtrise de langue anglaise, il devient enseignant (et l’est toujours) avant de commencer sa carrière littéraire en 1994 avec des nouvelles (Incandescences, sorti en France en 2015, primé aux Etats-Unis) et des poèmes. Son premier roman, un policier, Un pied au paradis, sort en 2002 aux Etats-Unis, en France en 2009. Suivront Le Chant de la Tamassee (2004 aux Etats-Unis, aujourd’hui chez nous, étrangeté du rythme des traductions), Le Monde à l’endroit (2006 aux Etats-Unis, 2012 en France), Serena (2008 aux Etats-Unis, 2011 en France), Une terre d’ombre (2012 aux Etats-Unis, 2014 en France). Tous ses romans ont été (magnifiquement) traduits en français par Isabelle Reinharez. Serena et Le monde à l’endroit ont été adaptés au cinéma.

L’histoire. Au cours d’un pique-nique dans le comté d’Oconee, une petite fille de douze ans, Ruth Kowalsky, se noie sous les yeux de ses parents dans une rivière d’eau vive, la Tamassee. Malgré les multiples tentatives des plongeurs locaux, son corps reste coincé sous une roche de la rivière, non loin d’une chute, les Wolf Cliff Falls. Or les parents veulent à tout prix récupérer le corps de leur fille pour l’inhumer comme il se doit. Pour ce faire, pas d’autre solution qu’un barrage provisoire pour détourner les eaux de la Tamassee. Solution rapide mais risquée et dangereuse même bien que Pete Brennon, industriel dans ce domaine, soutienne le contraire et se déclare prêt à le faire.
Seulement voilà, la Tamassee, située à la frontière entre la Géorgie et la Caroline du Sud, est une rivière sauvage classée et protégée par le label Wild and Scenic Rivers Act, obtenu grâce à une association écologique dirigée par Luke Miller, qui limite les activités humaines autour de la rivière afin qu’elle ne soit plus abîmée ni dans son aspect ni dans son parcours. Les écologistes, soutenus par une grande partie de la population locale et s’appuyant sur la loi fédérale, veulent empêcher à tout prix l’intervention qui, forcément, nuira à la Tamassee et à ses abords.
Maggie Glen est photographe dans un journal de Caroline du Sud. Originaire de la région où s’est produit le drame, elle est dépêchée sur les lieux par son rédacteur en chef pour couvrir l’événement, de plus en plus médiatisé. Avec elle, Allen Hemphill, ancien grand reporter de guerre taciturne et revenu de tout après un drame familial, à qui elle servira aussi de guide.
Les médias, petits et grands, la famille, les associations de protection de la nature, les instances politiques locales, shérif et garde-forestier en tête, ainsi qu’un agent immobilier et un industriel sans scrupules vont se réunir, s’affronter pour essayer de parvenir à un accord sur la conduite à tenir : faut-il ou non faire sortir le corps de Ruth de l’endroit où il s’est coincé ? Et si oui, comment y parvenir sans abîmer le site protégé ? La tension ne cessera de monter entre les personnes et entre les idées jusqu’au final, à la fois plausible et tout à fait inattendu.
Le style. Mesurée dans son lyrisme, précise et variée dans son vocabulaire, l’écriture de Ron Rash coule comme l’eau vive qu’elle décrit. Les dialogues, souvent vifs, entre les personnages alternent avec de belles descriptions de la nature, essentiellement la Tamassee et ses alentours, et la relation des faits et de leurs conséquences.
La construction du livre est réussie elle aussi car deux histoires nous y sont racontées, s’imbriquant l’une dans l’autre sans aucune distorsion de rythme. Celle qui se déroule au présent sur la rivière, et celle qui s’est déroulée au passé et revient par petites touches très habiles sur les événements marquants de la vie de Maggie qui ont motivé son départ du comté d’Ocenee sept ans plus tôt. La scène d’ouverture, celle de la noyade, particulièrement et « terriblement » belle, annonce une suite tout aussi bien tournée et contient toute l’histoire du livre dans ses derniers mots. Elle est maintenant à l’intérieur de ce prisme et sait que les couleurs du prisme sont des voix, des voix qui tournent autour de sa tête comme une couronne, et à cet instant ses bras et ses jambes, dont elle ne savait même pas qu’ils s’agitaient, s’arrêtent, et la voilà qui fait partie de la rivière.
Mon avis. Ron Rash est une des plus belles plumes américaines pour nous raconter l’Amérique sombre profonde. Ses nouvelles aussi bien que ses romans sont toujours attendus par les aficionados.
Pour Le chant de la Tamassee, il s’est inspiré d’un fait divers, la noyade d’une adolescente dans la Chattooga, qu’il a rebaptisée Tamassee. Cette rivière, la Chattooga, principal affluent de la Tugaloo, est située à la frontière entre la Géorgie et la Caroline du Sud (forcément), sur un ancien territoire cherokee, et les riverains en ont conservé quelques rites et croyances que l’on retrouve ici. Pour la petite histoire, il est à souligner que la Chattooga est la première rivière à avoir reçu le fameux label protecteur Wild and Scenic Rivers Act dont il est question dans ce livre et qu’elle a, d’autre part, servi de cadre naturel au tournage du film de John Boorman Delivrance, rebaptisée alors en Cahulawassee. Pour avoir vu et revu ce film, je puis assurer que cette rivière et ses chutes méritent largement la réputation de «sauvage» qu’on retrouve dans le livre de Ron Rash.
J’ai retrouvé ici son amour et son respect des Indiens, en l’occurrence les Cherokees, qui occupaient les lieux, comme toute l’Amérique, bien avant l’arrivée des colons. Et leur grand respect de la nature, évoqué dans quasiment tous les romans qui leur sont consacrés. Ce roman bien sûr n’est pas un livre sur les Indiens, mais un roman sur l’écologie. Et, pour moi, les Indiens étaient écologistes avant la lettre, alors…
J’ai beaucoup aimé la manière dont l’auteur parle de la rivière : comme s’il s’agissait d’une personne. Il nous décrit son corps (son «physique» différent selon les lieux qu’elle traverse) et son tempérament (ses humeurs, qui sont fonction de toutes les circonstances climatiques et des saisons). Comme une star, elle est adulée, magnifiée, vénérée, protégée (surprotégée ?) par les défenseurs de l’environnement et par les riverains. Une star qui pourrait bien se venger si elle se sentait agressée par les hommes. La rivière semble dotée d’une âme, c’est un personnage à part entière à qui l’on rend souvent visite, dont on mesure la hauteur et le tirant d’eau, dont on scrute les profondeurs… les états d’âme. C’est elle et elle seule qui détient le corps de la petite et veut le garder en son sein pour l’éternité, comme nous le dit la terrible phrase citée plus haut, «et la voilà qui fait partie de la rivière».
Mais l’auteur n’a pas seulement de la compassion et de l’amour pour la nature, il en éprouve aussi pour ses personnages, Maggie en tête. Elle lui sert de porte-parole (elle est le « je » de l’histoire), son point de vue modéré et ses hésitations sur la conduite à tenir sont ceux de l’auteur. Il nous dévoile son passé pour expliquer ses failles, ses doutes, éclairer son passé, notamment ses relations quasi haineuses avec son père, mourant et celles, mitigées, avec Luke Miller qu’elle a aimé et quitté autrefois. L’histoire de Maggie m’a émue au moins autant que celle de la petite noyée.
Seuls l’agent immobilier, Bryan, foncièrement antipathique et l’industriel constructeur de barrages amovibles, bassement mercantile, ne trouvent aucune grâce aux yeux de l’auteur. Tous deux ne voient que l’intérêt que pourrait avoir pour leurs projets respectifs le détournement de la rivière par un barrage amovible, en créant notamment un précédent dans le contournement d’une loi fédérale. Hormis ces deux personnages, tous les autres, quelles que soient leurs convictions et leur fonction, sont «écoutés» avec beaucoup de bienveillance par l’auteur qui se sert d’eux pour exprimer tous les points de vue possibles dans une telle situation.
Ron Rash fait un constat assez sombre de la motivation des hommes à préserver leur environnement même si, pour l’heure, la raison du détournement de l’eau répond à une demande honorable. Il ne voit pas d’un bon œil le comportement mercantile destructeur des industriels du Nord des Etats-Unis venus imposer leur suprématie en implantant leurs produits et leurs méthodes expéditives au Sud de l’Amérique, encore très rural et assez refermé. Lors d’une discussion «animée», le père de la petite traite les riverains et les écologistes de « culs-terreux ». Même si cette expression est à mettre sur le compte de la colère, elle permet de mesurer le mépris du Nord de l’Amérique pour le Sud aujourd’hui encore.
Cependant, même si l’on sent que l’auteur a choisi son camp, celui de la protection de la nature, il se montre respectueux et attentif aux idées de chacun. Ainsi, il est sensible à la douleur des parents de la petite fille et comprend leur point de vue. Et, alors que son livre célèbre la nature tout entière à travers la fière Tamassee, il n’hésite pas à comparer les écolos, Luke Miller en tête, à des extrémistes acharnés de l’ordre naturel campant sur leurs idéaux et le respect de la loi fédérale qui pour une fois est du bon côté, celui la protection de la rivière. Tout en parlant de celui-ci avec tendresse et considération par l’intermédiaire de Maggie. Ainsi ce passage émouvant page 59. C’est Luke Miller qui parle, prouvant à quel point il aime sa rivière et fait corps avec elle :
Je n’ai pas de fille, a-t-il dit d’une voix qui n’était plus belliqueuse mais presque tendre. Pourtant, si j’en avais une, qu’elle était morte et que je savais que rien ne lui rendrait la vie, je ne vois pas de meilleur endroit que la Tamassee où je voudrais que son corps repose. Je voudrais qu’elle soit là où elle ferait partie de quelque chose de pur, de bon, d’immuable, ce qui nous reste de plus proche du paradis. Dites-moi où, sur cette planète, il y a un endroit plus beau et plus serein. Indiquez-moi un lieu plus sacré, monsieur Brennon, parce que je n’en connais pas.
Ron Rash n’est pas tranchant, il n’essaye pas d’asséner ses propres idées au lecteur mais les lui fait entendre. Pourtant, écrit il y a douze ans avec beaucoup de conviction, Le chant de la Tamassee est un hymne à la nature en même temps qu’une fable écologique éloquente. Et une interrogation pour chacun d’entre nous. Le chant de la Tamassee est un bien beau livre dont le sujet n’a pas pris une ride. Que vous connaissiez ou non Ron Rash, je vous le recommande.
Pour finir, deux morceaux choisis dans lesquels la beauté de la nature est à l’honneur, ainsi que sa puissance surhumaine. Page 73 :
Le soleil matinal illuminait le flanc de la montagne. Des araignées de jardin noir et jaune avaient tendu leurs toiles entre quelques buissons et des gouttes de rosée y scintillaient tels des diamants passés sur un fil. (…) Le soleil avait bu à petites gorgées ce qui restait de rosée sur les toiles d’araignées…
Puis, page 84 : Wolf Cliff est un lieu où la nature s’est donné un mal fou pour que les humains se sentent insignifiants. La falaise elle-même, c’est soixante mètres de granite qui dominent la gorge. Une fissure balafre sa face grise tel un fragment d’éclair noir incrusté là. La rivière se resserre et devient plus profonde. Même l’eau qui paraît calme y est rapide et dangereuse. Au milieu de la rivière, cinquante mètres au-dessus de la chute, un hêtre aussi gros qu’un poteau téléphonique repose comme un ponceau en équilibre sur deux rochers de la hauteur d’une meule de foin. Une crue de printemps l’avait déposé là douze ans auparavant.