Sorti en 1993 chez JC Lattès. 281 pages. Roman. Traduit de l’anglais (américain) par Elie-Robert Nicoud.

L’auteur. Chaïm Potok est né en 1929 à Buffalo (Etats-Unis) et décédé à Merion (Pennsylvanie) en juillet 2002. Fils d’immigrants polonais arrivés en 1921 à New York, il fut élevé dans la tradition juive orthodoxe. Détenteur d’un master en littérature hébraïque, il s’enrôle dans l’armée américaine comme aumônier et sert en Corée de 1955 à 1957. C’est dans ces deux années de guerre qu’il trouvera l’inspiration pour Je suis l’argile, d’abord écrit sous forme de récit. Il obtient le titre de docteur en philosophie. Après un passage à Jérusalem de 1970 à 1977, il revient à Philadelphie. Sa bibliographie est importante avec L’Elu (1967) en tête de liste, qui a connu un grand succès puis, entre autres, Je m’appelle Asher Lev (1972), Au commencement (1975), Le livre des lumières (1981)… (Source Wikipédia)

L’histoire. Dans les années cinquante, en Corée, la guerre tire à sa fin mais les Américains, censés sauver les Coréens des communistes, bombardent les villages tandis que les Chinois traquent les Coréens. Les habitants fuient vers le Sud dans des conditions dantesques (hiver glacial, bombardements, famine et mort omniprésente). Parmi eux, un trio insolite composé d’un vieux couple ‘le vieil homme’ et ‘la vieille femme’ et celui qui sera appelé d’un bout à l’autre du roman ‘Le garçon’, un jeune garçon de onze, douze ans qu’ils ont trouvé dans un fossé à l’article de la mort, blessé par un obus à la poitrine. Pour la vieille femme, qui l’emmène avec eux sans se poser la moindre question, il pourrait remplacer le fils qu’ils ont eu jadis et qui est mort à quelques mois. Une sorte de maternité très tardive. Pour le vieil homme au contraire, il n’est pas question de le prendre en charge alors qu’ils n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins et qu’ils n’ont pour tout bien qu’une charrette à bras déglinguée et quelques couvertures. Mais ce que femme veut…
Le garçon, orphelin, seul au monde, va les accompagner malgré lui dans un road-movie où la survie se gagne au jour le jour et où les vivants côtoient les esprits de leurs morts. Petit à petit, au cours des épreuves endurées par les trois personnages, les rapports vont changer, le vieil homme va se trouver partagé entre des sentiments contradictoires pour le garçon tandis que la vieille femme s’y attache de plus en plus et que le garçon, qui fait en même temps un autre voyage, celui vers l’adolescence, se pose des questions fondamentales et spirituelles.
Les trois personnages principaux (dont aucun n’a de nom) sont décrits avec beaucoup de sympathie de la part de leur créateur, surtout la vieille femme et, quand il sera remis de sa blessure, le garçon. Tous deux possèdent une belle spiritualité. Le vieil homme, plus fruste, ne fait que bougonner, maugréer, pester après les deux autres. Il renâcle à se montrer bienveillant et ne se défera de son langage grognon qu’à la fin, avec une grande maladresse.
Au terme de ce périple apocalyptique, la question présente dans tout le roman se pose pour la dernière fois et demande une réponse : l’enfant restera-t-il avec le couple ?
La fin est très belle, triste mais pleine d’espoir et semblant parfaitement logique, légitime.

Le style. Une vraie merveille. Un peu difficile parfois en raison de l’entremêlement du récit des événements et des réflexions que se font les trois personnages. Il arrive même que l’on passe de l’un à l’autre en douceur dans un même paragraphe, sans savoir qui s’exprime. Mais l’histoire est si simple que le lecteur n’est pas perdu très longtemps. La langue est belle même si elle nous raconte des événements terribles, les personnages s’expriment avec beaucoup d’humanité et leurs dialogues sont strictement ‘ajustés’ aux événements.

Mon avis sur le livre. Je n’avais rien lu auparavant de cet auteur. La lecture de Je suis l’argile a été pour moi une magnifique découverte. Tant pour l’histoire (extrême et émouvante tout à la fois) que pour le style unique qui la porte, mélange de souvenirs incantatoires, de descriptions et de dialogues simples.
J’ai noté la grande importance des traditions et de la famille, les ascendants surtout, parents mais aussi grands-parents. Tous sont vénérés comme s’ils étaient encore vivants. Non seulement les trois personnages pensent à leurs morts comme s’ils étaient vivants, mais ils leur parlent, les invoquent, leur dédient une part de leur maigre pitance avant chaque repas et leur demande de les éclairer sur le chemin à suivre (matériel et spirituel), le comportement à adopter, les décisions à prendre. Ce sont eux qui dictent à leurs descendants la conduite à tenir et la route à suivre. Les enfants répètent les paroles et les actes de leurs parents, qui répètent eux-mêmes ceux de leurs propres parents. Avant tout acte, il est juste de se demander ce qu’auraient fait les anciens à leur place. Ceux que l’auteur appelle ‘les esprits’ sont loin d’être des fantômes, mais bien des personnages d’une grande épaisseur humaine bien que sans enveloppe corporelle. Le lecteur lui-même finit par les compter au nombre des personnages. Très intéressant et fort bien géré tout au long du roman par des effets stylistiques. Cette philosophie des vivants et des morts, ainsi que le plus grand respect des anciens, propres ici à la culture coréenne, m’ont fortement fait penser à celle de mes amis les Indiens, d’autant qu’une très belle scène de funérailles, triste mais surtout émouvante, où l’on croit voir l’âme de la personne décédée s’enfuir du corps (pour aller dans une boîte que présente un mari, une épouse, un enfant et les accompagner partout toute leur vie et devenir ces esprits si importants), ressemble à une autre que j’ai lue récemment dans Le grand cercle du monde de Joseph Boyden.
Tout comme chez les Indiens là aussi, l’intrusion du surnaturel dans l’histoire. Les esprits sont partout, pas seulement dans l’âme des morts, également dans les éléments naturels, les animaux et les objets. Et quand les personnages rêvent (endormis ou non), le lecteur ne sait pas toujours bien si ce qu’il lit est du domaine du terrestre ou du surnaturel. Le résultat est très poétique et d’une grande spiritualité.
Toujours autour de l’âme coréenne, l’importance des traditions dans sa culture. Celle aussi de la filiation et de la transmission par le sang. La grande réticence du vieil homme à ‘adopter’ l’enfant vient justement de là : il n’est pas leur fils, il n’est pas de leur sang, ses ancêtres ne sont pas les leurs. Cela revient de façon récurrente dans les dialogues et dans les réflexions des personnages. Le jeune garçon, lui-même déjà très attaché à ses propres ancêtres et à leurs esprits, ne concevra pas d’être adopté seul. Dans une scène très émouvante, il tentera de réunir les ancêtres de leurs deux familles pour que la cohabitation soit réellement possible et que l’amour puisse l’emporter.
Au final, si le thème du road-movie lié à l’exode humanitaire est assez récurrent en littérature, ainsi qu’au cinéma (La Route de Cormack McCarthy, Le Voyage d’Anna Blum de Paul Auster auxquels on ne peut que penser), il est ici traité d’une manière particulière. En effet, la guerre responsable de cet exode est celle de Corée. L’auteur nous le dit une fois ou deux et il est question de Séoul. Mais cela pourrait tout aussi bien se passer pendant n’importe quelle guerre, dans n’importe quel pays et à n’importe quelle époque. Le thèmede la guerre, de l’exode et des réfugiés de guerre est malheureusement intemporel et universel, on le ressent fortement ici.
Autre différence, alors que la plupart des road-movies n’ont aucune destination, celui-ci part d’un village, celui des deux vieux, pour y revenir à la fin.

Pour terminer, Je suis l’argile est un livre que je recommande : triste, dur dans son sujet, mais pas désespéré puisque l’amour est présent au coin des pages. L’écriture, un peu déroutante au début, finit par nous convaincre, nous séduire, nous toucher profondément. C’est en outre un roman qui fait réfléchir sur la guerre et les conséquences qu’elle a sur toutes les populations, qui nous fait découvrir des coutumes, des traditions ancestrales de Corée que les Coréens tentent de perpétuer même en des temps ‘difficiles’. J’espère retrouver bientôt ce plaisir de lecture en lisant d’autres livres de Chaïm Potok.

Enfin, un petit détail ‘technique’ : ne pas se fier à la couverture qui présente la photo d’une petite fille (craquante au demeurant) de quatre ou cinq ans et non celle d’un jeune garçon de onze ou douze ans comme on pourrait s’y attendre. Comprenne qui pourra….

 

En deux mots

La guerre, l’exode, la faim, la mort… et l’amour ! Le parcours initiatique d’un jeune orphelin de la vie par un auteur habité.