Sorti en novembre 2008 chez Babel, Actes Sud. 271 pages. Roman. Traduit de l’anglais (américain) par Anne-Laure Tissut.

L’auteur. Percival Everett est né en 1956 en Géorgie. Diplômé de littérature et de philosophie, il dirige le département Littérature dans une université californienne. Son œuvre, essentiellement romanesque, dont Effacement, Désert américain et Glyphe, est publiée en France chez Actes Sud.

L’histoire. John Hunt, la quarantaine, ancien universitaire et historien d’art, est maintenant éleveur et dresseur de chevaux. Il vit retiré dans un ranch du Wyoming avec son vieil oncle Gus, personnage bougonnant mais très charismatique, pour seule compagnie. Son épouse Lucy est morte quelques années plus tôt d’une chute de cheval et sa mort l’a profondément marqué, d’autant qu’il s’en sent responsable. Les deux hommes sont noirs, les habitants de la région presque tous blancs. Pourtant, depuis qu’ils sont là, le calme a toujours régné, les relations sont cordiales, les gens se côtoyant pour l’essentiel. Les deux hommes sortent rarement en ville, ils n’ont jamais été victimes d’un quelconque problème de racisme. Les seules préoccupations de Hunt, outre des regrets sur certains de ses choix passés, sont relatives à la santé déclinante de son oncle et aux difficultés qu’il peut rencontrer dans le dressage de certains chevaux. Une nouvelle histoire d’amour (qu’il refuse tout d’abord, empêtré dans la culpabilité) semble même se profiler. Jusqu’au jour où un homosexuel est retrouvé battu à mort près de chez lui. Puis, quelque temps plus tard, dans la ferme d’un ami indien, deux vaches sont tuées sauvagement et, à côté de la deuxième, une inscription tracée dans la neige avec le sang de la vache : ‘Nègre rouge’. A partir de là, le climat devient pesant et la tension monte avec la peur. Le western se fait roman noir.

La personnalité du personnage principal, John Hunt, est attachante. A l’opposé du rancher rustre et rude que l’on a l’habitude de rencontrer dans les westerns, c’est un homme cultivé, droit, juste, bon, respectueux des autres, les humains comme les animaux. Il s’est isolé pour vivre tranquille, éviter tout conflit. Ce qui s’est passé auparavant dans sa vie nous reste inconnu. Mais on sent chez lui une quiétude et une générosité naturelles. Ses relations avec David, un jeune homosexuel assez mal dans sa peau et dans sa vie, avec son oncle et avec Morgan, la jeune voisine éprise de lui sont toutes empreintes de bienveillance, de tolérance et de respect. Sa maison est souvent remplie de gens de passage avec qui il se montre toujours accueillant et convivial, toujours prêt à servir un repas ou une tasse de café. Il déteste blesser les gens en paroles et s’excuse auprès d’eux lorsqu’il pose une question gênante. Bref, c’est un mec bien. Naturellement bon et sentimental. Pour moi, d’ailleurs, un peu trop peut-être. Et c’est bien le seul reproche que je ferais au livre. Je préfère les personnages romanesques masculins un peu durs parce que cabossés par la vie, bourrés de failles ou craquelés de remords, des bad boys repentants (ou non). C’est bien sûr un avis entièrement personnel mais je ne voudrais surtout pas faire croire que j’apprécie les cow-boys machos ! Je sais que n’importe quelle femme aimerait avoir un homme comme lui auprès d’elle.

Le style. L’écriture est belle et simple à la fois, ou plutôt simple et belle. Pas d’euphorie dans les termes choisis, pas de grand jeu stylistique. Comme pour les relations avec les gens, l’auteur va droit à l’essentiel, sans fioritures inutiles. Avec de l’humour parfois. Mais le rythme évolue avec le déroulement de l’intrigue. On est loin du lyrisme d’un Jim Harrison, de Philipp Meyer, encore plus de Joseph Boyden et de l’Indien James Welch, mais l’émotion passe à travers la justesse des mots et la finesse de l’analyse. La nature sauvage est joliment décrite même si, chaque fois, l’exaltation de sa beauté est tempérée par la mention de l’hostilité de son climat.

Plus on approche du dénouement, plus les événements se précipitent, l’ambiance s’alourdit et le rythme s’accélère. L’écriture se fait alors rapide, hachée. Les phases de réflexion disparaissent, les dialogues sont de plus en plus nombreux, mais de plus en plus courts. Le récit n’est plus qu’action. Pourtant, l’auteur réussit, avec une grande économie de mots dans les dialogues, à nous faire ressentir l’angoisse des personnages et toute leur humanité. Ainsi que la tendresse véritable -même si presque non-avouée pour certains­­- qui est la base de leurs relations. Une grande réussite stylistique qui fait que nous n’avons aucun mal à remplir les espaces vides des choses non dites.

Mon avis. J’ai acheté ce livre pour la beauté de sa couverture, pour en avoir lu grand bien dans Télérama et par amour de l’animal cheval. Et aussi, bien sûr, parce que je suis friande d’épopées se déroulant dans l’Amérique sauvage d’hier ou d’aujourd’hui. Au début, habituée que je suis à dévorer Jim Harrison, Joseph Boyden et autres Philipp Meyer, j’avoue avoir été un peu décontenancée par l’ambiance trop ‘sereine’ régnant dans l’histoire et par la personnalité presque trop parfaite du personnage principal. Deux ranchers noirs pacifistes, un couple d’homosexuels et quelques rares fermiers indiens dans une région peuplée de blancs bien-pensants, hétérosexuels et sûrs de leur bon droit, ça me paraît être un mélange explosif. Non ? Si on sait se faire oublier, ça passe, si l’on se fond dans la masse, ça passe. Mais si en ville, deux hommes s’affichent en couple dans un bar… Les vieux démons ressurgissent et ils s’appellent toujours racisme, homophobie, intolérance. L’Amérique d’aujourd’hui a encore beaucoup de chemin à faire pour s’en débarrasser (le peut-elle ?). J’ai donc eu un peu peur de m’ennuyer, en dépit de l’écriture et du rythme qui d’emblée m’ont séduite. Mais très vite, l’histoire et les personnages m’ont emportée et je n’ai lâché le livre qu’avec regret.

J’ai aimé les rapports de John Hunt avec les animaux : chiens, coyotes, mais surtout ses chevaux. Il sait les comprendre presque d’un regard, il sait leur parler, les panser, les soigner comme un vétérinaire et adapter la monte aux circonstances. J’ai appris pas mal de choses sur les chevaux eux-mêmes, leur aptitude à ressentir le moral du cavalier et son influence sur leur propre comportement (calme si le cavalier est serein, nerveux voire agressif si le cavalier est stressé), ce qu’il faut faire et surtout ne pas faire en matière de dressage. Tout cela est passionnant.

Ce qui m’a le plus frappée, c’est le portrait de l’Amérique actuelle que fait l’auteur. Une Amérique qui n’a plus de belles illusions, où le refus des différences est toujours latent et déclenche la violence à la moindre étincelle. Une Amérique profonde d’où la haine n’a jamais disparu, que ce soit dans une ville de cités ou dans les plaines du far-west. Le constat est amer et sans appel : si l’humain est présent, la destruction, la violence et l’intolérance ne sont pas loin. L’addition à payer peut-être pour plusieurs mandats de présidents conservateurs, Reagan et Bush père et fils en tête. Et ce ne sont pas les meurtres raciaux commis ces derniers mois par des policiers blancs qui démentiront les faits.

Heureusement, l’humanisme qui se dégage de ce roman, à travers la personnalité des deux ranchers surtout, fait que malgré les événements ultra violents qui ont lieu, l’amour reste. Et avec lui l’espoir. Si des hommes se complaisent dans la violence et la destruction, d’autres font preuve d’une grande humanité envers les autres, humains ou animaux. C’est heureux.

En définitive, un peu réticente en abordant ce livre, j’ai très vite été conquise. Intéressée par les passages concernant le travail des dresseurs de chevaux, émue par les relations entre les personnages, par la tendresse qui s’en dégage toujours, mais révoltée par la violence inhérente au racisme et à l’homophobie. L’auteur est certainement très proche de son personnage. Il aime et respecte les animaux, et par conséquent il aime et respecte les hommes. Je lirai très bientôt d’autres livres de Percival Everett, c’est certain. Le ‘rayon’ Grand ouest de ma bibliothèque vient de s’agrandir et L’Effacement va remonter de quelques places dans ma PAL.

Enfin, à mon sens, les blessés du titre sont bien évidemment les animaux (les coyotes, les vaches), les hommes victimes de la violence ambiante et… l’Amérique tout entière. Ce titre en un seul mot fort, Blessés, est parfaitement légitime.

J’ai relevé un extrait qui m’a paru emblématique du contexte dans lequel l’histoire se déroule.

Oncle Gus avait passé onze ans dans une prison d’état de l’Arizona pour meurtre. Il avait tué un homme qu’il avait surpris en train de violer sa femme. Gus expliquait son incarcération par le fait que l’homme était blanc. Il aimait à dire qu’on ne voyait pas de Noirs en Arizona parce qu’ils étaient tous en prison. (page 15)

 

En deux mots

Blessés est à la fois un livre sur les chevaux, un western romanesque et un roman noir. Retraçant des événements violents, il confirme s’il en était besoin que l’Amérique ne s’est toujours pas débarrassée de ses vieux démons nommés racisme et homophobie. Un livre à lire absolument et un auteur à suivre.