Paru en janvier 2015 chez L’Olivier. 220 pages. Premier roman d’une jeune Australienne. Elle a bénéficié de nombreuses critiques élogieuses dans la presse.

L’histoire. En Australie, Ruth, veuve, riche et septuagénaire, coule une retraite tranquille, avec ses chats pour seuls compagnons, rythmée par des petits rituels qu’elle s’impose au quotidien. Sa mémoire commence à tourner sur elle-même mais elle ne s’en rend pas vraiment compte au début, même si parfois elle s’interroge à propos d’oublis ou de distractions… qu’elle finit par classer… aux oubliettes. Ses deux fils, habitant à l’étranger, l’appellent assez régulièrement mais l’aîné l’infantilise et ne perd pas de vue l’héritage qui se profile.

Une nuit, elle se réveille et croit entendre un feulement et un souffle qu’elle prend pour celui d’un tigre. Un tigre dans son salon la nuit ? Elle n’est plus la seule à avoir des doutes sur l’intégrité de ses neurones. Survient, le lendemain, venant de la dune à l’arrière de la maison, une aide-ménagère tombée du ciel (envoyée, à ce qu’elle dit, par le gouvernement) : Frida, qui va prendre les choses (et Ruth) en main. Avec deux obsessions : la couleur de ses cheveux qui change en fonction de ses humeurs et de sa versatilité, soit presque chaque jour, et les sols, qui doivent toujours reluire de propreté.

Tout se passe bien au début mais très vite on sent qu’il va se passer quelque chose. On ne sait bien entendu ni quand, ni quoi, ni où, ni comment, ni pourquoi. Par petites touches la folie et le suspense sont distillés. Ruth commence à avoir des trous de mémoire sérieux (confusion de prénoms au téléphone, hallucinations, incohérences) et Frida a un comportement de plus en plus étrange. Les deux femmes jouent au petit jeu pervers du chat et de la souris, parfois complices, parfois rivales, mais le jeu est inégal, les chances de gagner aussi. Le lecteur commence vraiment à danser sur sa chaise. Il ne comprend rien.

Apparaît un troisième personnage, Richard, le premier amour de Ruth, qu’elle aurait sûrement épousé avant de rencontrer son mari s’il n’avait été fiancé à une Japonaise ! Cinquante ans après ils se retrouvent chez Ruth, au grand dam de Frida qui fera tout pour entraver la rencontre, ils ont même une relation érotique et il repart le lendemain en promettant de revenir ou de faire venir Ruth chez lui. Ruth promet elle aussi de le revoir très vite.

Au mitan du livre, l’histoire tourne franchement au thriller fantastique. La tension va crescendo et la santé mentale de Ruth se dégrade de plus en plus vite. Le tigre refait son apparition et cette fois il semble laisser les traces d’une présence réelle. Le jeu du chat devient le jeu du tigre. L’invité du soir, c’est lui. Il tient bientôt une telle place, y compris dans les conversations entre les deux femmes qu’on pourrait presque finir par y croire nous aussi, si, si, et que l’on veut savoir à tout prix ce qui se passe réellement. La folie devient contagieuse (Frida finit par se battre avec le tigre dans le salon en laissant Ruth enfermée dans la chambre et revient du ‘combat’ victorieuse mais blessée. On nage en plein délire, on y croit, on n’y croit pas, l’attitude des deux femmes est de plus en plus incontrôlée, avec la palme de la névrose pour Frida dans cette partie. En jouant le jeu de Ruth, n’est-elle pas en train d’en jouer un tout autre ? On n’en sait rien.

En page 163, un exemple de l’ambiance de folie qui règne dans la maison :

‘Frida a passé la matinée du lendemain à construire des pièges à tigre autour de la maison.

« — Je croyais que vous l’aviez chassé ?, a dit Ruth.

— Je l’ai chassé pour l’instant ! C’est patient, les tigres. Rester à l’affût et attendre, c’est leur truc.»

Elle a investi tout son temps, ou presque, dans le piège le plus important : un trou à mi-chemin de la dune… Quand le trou a été suffisamment profond à son goût, elle est allée sur la grève ramasser des branches de pin pour le remplir. Son avant-bras gauche était pansé, afin de recouvrir les griffures laissées par le tigre la nuit précédente, et elle le tendait de temps à autre comme pour examiner une bague de fiançailles ; hormis cela, son bras semblait normal, opérationnel, et elle transportait des branches avec la vive énergie d’un oiseau qui fait son nid.

‘N’allez pas par là’, a-t-elle dit en désignant la fosse.

Aucun tigre ne se laissera jamais prendre là-dedans, a songé Ruth ».

Le chapitre qui contient cette scène est un véritable morceau de bravoure. Le rythme est haletant, la folie semble s’emparer des deux femmes et la situation devient paroxystique au point d’éprouver nos nerfs. Le huis-clos est total.

Le style. Tout comme les neurones de Ruth, l’attitude trouble et versatile de Frida et le tigre du salon, l’écriture, très habile, très littéraire même dans l’étude du tout petit quotidien des deux femmes, contribue à la singularité du livre et au suspense. L’auteur réussit à nous raconter des horreurs en les laissant au même niveau de langage et au même rythme que le reste. Au beau milieu d’un paragraphe descriptif, une information capitale nous est délivrée, on se frotte les yeux, se demandant si on a bien lu car le texte continue comme si de rien n’était. Ainsi, au cours d’une conversation entre Ruth et son invité Richard, on apprend par ce dernier en même temps que Ruth que Frida s’est installée chez elle dans une chambre inoccupée, alors que chaque jour elle voit le taxi de son frère l’attendre devant la porte et Frida sortir de la maison. Comme ça, juste passant, pas le temps de s’arrêter pour commenter. Du grand art dans le suspense. Un scénario d’Hitchcock.

De belles descriptions de paysages émaillent le texte comme pour accentuer le malaise en pointant le contraste entre la beauté de la nature et la noirceur de l’âme humaine.

Il faut noter enfin que le texte ne manque pas d’humour, comme lorsque Ruth prend plaisir à jurer haut et fort quand elle est seule ou quand Frida lui recommande de ne pas ouvrir au tigre ! De la poésie aussi parfois, notamment pour nous parler de la sénilité progressive de Ruth, comme en page 170 : ‘De petites explosions se succédaient dans son cerveau ; elles se produisaient dans des endroits spécifiques qu’elle parvenait à visualiser, comme si elle regardait une carte, aux nouvelles du soir, montrant la localisation de débuts d’incendies dans le bush’.

Dans un thriller ‘normal’, Harlan Coben au hasard, on assiste souvent à la manipulation d’une femme par son mari avec à la clef pour lui à la mort ou l’internement de sa femme une grosse somme d’argent ou une femme plus jeune, voire les deux. Ici, c’est une femme de presque quatre-vingt ans qui semble manipulée par une beaucoup plus jeune sans mobile —apparent—. Avec un tigre dans le paysage ! Pour l’aspect thriller, l’auteure fait réellement preuve d’une grande originalité. On a beau deviner le mobile de Frida assez tôt, les moyens qu’elle met en œuvre pour arriver à ses fins sont des plus étranges et terrorisants. Et la ligne de son comportement n’est pas rectiligne.

Mais au-delà du suspense, le plus important est ce que Fiona Mc Farlane (pourtant bien jeune) nous dit de la dégradation mentale de Ruth et sur la vieillesse en général et la diminution de nous qu’elle entraîne inexorablement, jusqu’au naufrage final.

Ce que j’en ai pensé. Au début, j’étais sceptique. Je ne savais pas très bien ce que je lisais. J’avais l’impression de naviguer à vue. Eh bien, cette impression, loin de se dissiper, n’a fait que s’accroître avec le défilement des pages. On ne sait pas très bien si on est en présence d’une histoire un peu triste –mais ‘normale’—sur la vieillesse, d’un fait divers ou d’un thriller mâtiné de fantastique. Il est difficile de discerner les souvenirs tangibles de Ruth de ce qui est dû aux failles de plus en plus nombreuses de sa mémoire et des fantasmes qu’elles entraînent. Et c’est cela qui m’a un peu gênée, ne pas savoir dans quelle cour je me trouvais.

Un petit détail : je n’ai pas bien compris pourquoi Ruth, après avoir dans les premières pages adopté un comportement vaillant face à Frida, en vient, dans le milieu du livre, à tout accepter jusqu’à se livrer corps et âme à sa celle qui va la mener à sa fin. Peut-être parce que, jusque là, depuis la mort de son mari, sa vie n’avait plus aucun intérêt et il ne s’y passait rien. Et que l’arrivée de Frida et du tigre, plus que le retour de Richard, lui redonnait un peu de sel. Il lui arrivait enfin quelque chose. Quelle tristesse !

En définitive, nonobstant le malaise initial, j’ai trouvé ce livre étonnant, inclassable, riche et très émouvant. La fin est triste mais on ne s’attendait pas à un dénouement heureux. Trois jours après sa lecture, le tigre m’est longtemps en resté en mémoire, d’autant qu’il est très photogénique en couverture. Un vrai beau livre, merveilleusement écrit de surcroît. Et une auteure à suivre.

Je reste assez curieuse pour en lire un second. Peut-être pas tout de suite.