Sorti en janvier 2015 aux Editions Autrement. (Deuxième) roman. 308 pages.

Traduit —extraordinairement bien— de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach qui, le fait n’est pas coutume, nous offre en dernière page un très beau ‘Mot du traducteur’.

L’auteur. On ne sait pas grand-chose de lui, sinon qu’il est né en 1974 dans le Connecticut. Il enseigne à l’Université de Boston et écrit des articles de presse. Gageons que cette entrée dans le milieu littéraire français sera couronnée de succès.

Dès l’ouverture du livre, dès le premier paragraphe, les premières lignes, la première ligne, les premiers mots, j’ai pensé ‘Encore un livre qui va m’emmener au ciel’ ! Je ne peux résister à vous offrir ces premières lignes pour vous appâter. Aucun résumé ne saurait mieux introduire cette histoire hors normes.

Les voici donc, ces premières lignes qui m’ont fait penser que ma nuit allait être courte :

Les loups descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. La semaine suivante, une autre fut enlevée tandis qu’elle longeait les cabanes près de l’étang gelé. Et voilà qu’au milieu des volutes blanches de l’hiver, un troisième était arraché à leur village, celui-ci sur le seuil même de sa maison. Sans un bruit —nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin.

Voilà qu’en si peu le décor est planté —le lieu, l’environnement hostile, la saison, voilà que l’histoire est non seulement annoncée mais déjà commencée, et qu’elle sera âpre…

Quant au style, je ne sais pas comment je vais pouvoir en parler sans l’égratigner.

L’histoire. Il ne faut absolument rien dire de cette histoire. Simplement, on est en Alaska, à Keelut, un village au bout du bout du monde, un désert blanc de gel et de neige, que ne dessert aucune route. Un monde où la civilisation a disparu, où les repères n’existent pas et où tout peut arriver. Un monde de l’extrême livré aux loups et à quelques exclus du monde qui entendent le rester.

Medora Slone, la mère du troisième enfant enlevé par les loups, écrit à Russel Core (quel nom, Core, le centre, le cœur), ‘écrivain de la nature’ spécialiste des loups dont elle a lu le livre sur ces animaux, et lui demande de pourchasser et tuer celui qui a tué son fils, puis de lui ramener son corps ou ce qu’il en reste pour qu’elle ait ‘quelque chose’ à enterrer et surtout à montrer à son mari à son retour de la guerre en Iraq où il est parti depuis près d’un an. Russel Core, lui-même usé, seul et en désespérance, qui ne s’est jamais remis d’avoir un jour tué une louve, accepte de l’aider. Il part et nous le suivons, comme lui allant de mauvaise surprise en très mauvaise surprise.

Et c’est là que nous sommes pris au piège. L’histoire ne part absolument pas dans le sens que l’on croit. Tout bascule à chaque page et nous sommes littéralement embarqués dans la même course vertigineuse que celle des personnages, sans possibilité d’arrêt avant la dernière page. Nous sommes dans le train du grand huit, mais le voyage dure des heures et nous ne sommes jamais au bout de leurs peines. Mais chuuuttt !

Le style. Un des plus beaux que j’aie jamais lus. Une écriture pointue, ciselée, éloquente et poignante à la fois, musicale, lyrique, brutale, poétique… Je pourrais continuer dans le dithyrambe mais je m’arrête : de quoi nous laisser cois, donc.

Des descriptions grandioses qui nous mettent en immersion totale dans ces endroits extrêmes que sont le désert blanc de l’Alaska et le désert de sable brûlant de l’Iraq. La nature est sauvage, comme ses habitants.

Des dialogues d’une grande intensité dramatique avec un minimum de mots prononcés. Pas de paroles superflues, juste celles qui sont essentielles et suffisantes pour la compréhension. Très peu de commentaires de l’auteur sur ses personnages et des retournements de situation si subits qu’ils nous mettent les nerfs à vif, même et surtout si l’on a fini par comprendre qu’ici rien ne se passe comme prévu et que ce qui est vrai dans un paragraphe ne l’est plus au suivant. Une maîtrise absolue des événements par le style et en même temps une grande poésie, un lyrisme qui sublime tout, des lieux grandioses mais perdus et sauvages aux actes barbares qui sont commis. Si un jour ce livre est adapté au cinéma, il faudrait que ce soit par les frères Cohen.

Les événements (devrais-je dire les violences, oui je devrais !) surviennent de façon brutale et inattendue en plein paragraphe et, même si on a fini par prendre l’habitude de les attendre au bout de quelques pages, chaque fois on sursaute en se prenant une mort ou une blessure en pleine face. Aucun répit, impossible d’arrêter le temps. Le rythme est haletant au sens propre du terme. Les scènes d’action, pourtant d’une rare violence et d’une grande cruauté, notamment celles de la guerre en Iraq et celles des poursuites, sont elles aussi décrites (par le menu) avec un lyrisme et une poésie aptes à les rendre ‘belles’.

Force nous est d’admirer au passage le travail de la traductrice, Mathilde Bach, qui a su si bien rendre à la fois le souffle épique du roman et les comportements hors normes des personnages qui tous, malgré leurs excès et leur rage, provoquent notre empathie. Violence et beauté, poésie et animalité. Un style absolument hors normes qui vaut la lecture à lui seul.

Enfin, on apprend beaucoup de choses passionnantes sur divers sujets. Sur les loups gris que l’auteur compare souvent à l’homme de ces contrées, et sur leur organisation sociale. Les rencontres entre celui qu’on appelle ‘l’homme-loup’ et ses ‘congénères’ sont particulièrement réussies. Les loups, très craints mais aussi respectés des habitants sont partie prenante de l’histoire, au point qu’on pourrait presque parfois se demander qui des hommes ou des loups sont les véritables maîtres de ces lieux inhospitaliers.

Sur le chamanisme et autres croyances ancestrales, sur les gris-gris et les masques d’animaux. Sur la désertification de cette région depuis la fermeture des mines d’or et d’argent et sur les vastes étendues recouvertes de neige mais où l’on devine quand même des ruines, des carcasses de véhicules de chantier et de déneigement abandonnées, des mines fermées et des motels rares et crasseux. Sur cette nature si belle et si hostile et sur l’hiver alaskien, ce paysage à la Cormac McCarthy version blanche et glacée. Sur les exactions commises en Iraq et les conséquences de la guerre pour des ‘guerriers’ déjà dans l’hyperviolence.

J’aime assez en général glisser à la fin de mes commentaires quelques extraits du livre, à la fois pour présenter des passages significatifs et pour pouvoir y revenir moi-même de temps à autre sans ressortir le livre et les chercher. Ici, j’ai hésité. Comment le faire sans trop en dire… Mais l’écriture est si belle, si concise et l’histoire si poignante que j’ai essayé d’en trouver quelques-uns évoquant seulement l’atmosphère générale du roman mais anodins pour l’histoire, juste de quoi provoquer une immense envie d’être fracassé comme je l’ai été par ce livre.

Medora Slone, un des personnages principaux, dira à propos de Keelut :  ‘Cette ville, ce n’est pas l’Alaska. Où vous vous trouvez en ce moment, c’est là que commence l’Alaska. Nous sommes à la lisière des terres ici. (…) Monsieur Core, avez-vous la moindre idée de ce qui se cache derrière ces fenêtres ? De la profondeur de ces terres ? De leur noirceur ? De la manière dont ce noir s’insinue en vous ? Ecoutez-moi bien, Monsieur Core, ici vous n’êtes pas sur Terre’.

Et, plus tard, un flic sur le même sujet : ‘Il faut que vous compreniez où vous trouvez. Nous n’appartenons pas réellement au reste du monde. Et, d’une manière générale, nous nous en accommodons’.

La nature et le petit village de Keelut sont des personnages à part entière avec une vie propre et des règles spécifiques qu’il vaut mieux éviter de transgresser, en se mêlant des affaires des habitants par exemple.

En page 247, une réflexion de l’écrivain de la nature : ‘Le genre humain, pensa Core, ses certitudes vacillant dans ce lieu où les frontières naturelles entre humain et animal étaient bouleversées, ce lieu où les deux mots fusionnaient, indiscernables’.

 Enfin, il y avait aussi pour moi une énigme dans le titre (si beau par ailleurs) : pourquoi le mot dieu était-il écrit sans ‘d’ majuscule ? Certes la violence contenue dans l’histoire et le cadre dans lequel elle se déroule ne sont pas pour nous inciter à croire à une quelconque présence du Dieu des religions, mais la réponse de l’auteur nous est aussi donnée en page 224 :

‘- Nom de Dieu, qu’est-ce qui a bien pu arriver à ce village ?

– Rien qui puisse invoquer le nom de Dieu. Des choses qui invoquent d’autres dieux’…

Tous les dieux, petits et grands, qu’ils existent ou non, sont ici mis au même niveau. Et les dieux sont légion dans le livre : chamans, sorcières, croyances ancestrales, silence, loups…

Enfin, un secret, un très lourd secret, qu’on peut cependant avoir la chance (ou la malchance !) de deviner très vite. Cela dit, pas d’inquiétude si vous devinez, cela ne nuit en rien à l’intensité de lecture et au rythme haletant, je n’en dirai pas plus. Là aussi, l’auteur nous oblige à puiser dans les tréfonds de notre âme pour continuer à avancer. Mais comme de toute façon nous sommes faits prisonniers, impossible de sortir des pages avant le point final !

Ce que j’en ai pensé. Je disais tout au début de ce commentaire avoir dès la première ligne senti qu’il m’emmènerait au ciel. Je pensais « au paradis »… Certes il l’a fait mais dans quel paradis, un paradis tout en blanc et tout en noir. Pas de nuances de gris ici. C’est le noir de l’enfer et le blanc de la neige, mais de paradis point. Normal puisque Dieu dans le titre s’écrit avec un petit ‘d’.

Hypnotisée, c’est ce que j’ai été pendant toute la lecture (que j’ai faite presque en une nuit tant il m’était impossible de m’arrêter). Et carrément hantée depuis que je l’ai fini. C’est un livre qu’on croit dévorer, mais c’est lui qui vient nous chercher, qui nous dévore et nous poursuit après nous avoir enchaînés.

Décidément, la littérature américaine est bien ma tasse de thé…

Un livre qui pourrait bien nous priver de lecture pendant longtemps. Inoubliable.

S’il est vrai qu’on lit les livres qu’on mérite, alors je suis fière d’avoir lu celui-là !

 Un livre que je suis incapable de noter, ni sur 10, ni sur 5, ni sur 20, ni sur n’importe quelle échelle de notation. Un livre dont l’auteur (jeune) promet de futures très belles pages et que je relirai.