Sorti en janvier 2015 aux Editions Flammarion. 490 pages. Rompol (roman policier).

L’auteure. Inutile de présenter Fred Vargas, Si ? Alors, allons-y… Née en 1957 à Paris, Frédérique Audouin-Rouzeau a d’abord été chercheuse au CNRS, spécialisée dans l’archéozoologie (étude des relations entre les humains et les animaux). Egalement médiéviste, spécialiste de la peste au Moyen Age, elle écrit son premier roman, Les jeux de l’amour et de la mort, en 1986. Engagée politiquement, elle défend avec d’autres intellectuels de gauche la cause de l’écrivain Césare Battisti, ancien activiste italien d’extrême-gauche.

Elle a publié depuis une quinzaine de romans policiers qui tous ont connu un grand succès et ont été traduits en plusieurs langues. Pour les avoir tous lus et (presque) tous appréciés, je peux affirmer que ce succès est largement mérité. Citons L’homme à l’envers (le premier avec Adamsberg, un modèle pour le suspense), Pars vite et reviens tard, Dans les vents de Neptune, Un lieu incertain, L’armée furieuse, etc. Plusieurs ont été —plutôt bien— adaptés pour la télévision avec un Jean-Luc Anglade très inspiré dans le rôle du commissaire Adamsberg.

Les romans de Fred Vargas mettent en scène le plus souvent les mêmes personnages avec en tête de brigade Adamsberg, un commissaire nonchalant, rêveur et philosophe qui fonctionne à l’empirisme et à l’intuition. Les autres membres de sa brigade hétéroclite sont tout aussi hauts en couleur et c’est avec grand plaisir que nous les retrouvons d’un livre à l’autre empêtrés dans leur histoire personnelle mais toujours fidèles à leur patron qu’ils craignent pour certains et vénèrent pour d’autres. Sans oublier un groupe de personnages ‘civils’, dont un trio d’historiens érudits et croquignolets qui feraient bonne figure dans les pages de Daniel Pennac.

L’histoire. Qu’y a-t-il de commun entre un groupe de touristes immobilisé pendant dix jours, par une brume tenace, sur un îlot islandais, et dont les membres ‘se suicident’ ou sont suicidés les uns après les autres, et une association à la gloire de Robespierre et de la Terreur portant le doux nom de ‘Association d’étude des écrits de Maximilien Robespierre’ ? Rien en apparence. Mais beaucoup en réalité quand on apprend que les morts de l’expédition islandaise étaient… des membres de cette association qui en compte… environ sept cents ! Autant de victimes potentielles pour le commissaire Adamsberg et ses adjoints. Un véritable casse-tête qui pourrait bien lui faire abandonner la partie et par faire éclater son équipe disparate mais jusqu’ici fusionnelle. ‘Une monumentale pelote d’algues impénétrable’, dira-t-il à plusieurs reprises. Contrairement à mon habitude, je n’en dirai pas davantage.

L’intrigue oscille entre la piste islandaise et celle de la société secrète à la gloire de Robespierre qui nous permet au passage de revoir, sous la forme de représentations théâtrales dans le Paris d’aujourd’hui, les séances en habits de l’assemblée nationale, celles au cours desquelles s’écharpaient Montagnards et habitants de la Plaine et où étaient décidées et ‘planifiées’ les prochaines décapitations, y compris celles des révolutionnaires présents, Camille Desmoulins, Danton et… Robespierre (dont la description du personnage qui l’incarne est prodigieuse de réalisme). Une révision utile de nos cours d’histoire (en tout cas pour moi) ; comme à son habitude, l’auteure nous tire vers le haut, nous instruit tout en instruisant son commissaire qui n’est pas plus au fait que nous de certains faits historiques voire beaucoup moins. Il est évident qu’elle est très calée sur la période de la Terreur et des décapitations. Notamment quand elle nous parle des deux guillotines qui ‘auraient’ été utilisées successivement : ‘L’anglaise, l’ancienne, et la nouvelle, française, emmêlées dans un même cryptogramme… On dit que Louis XVI en personne transforma l’ancien prototype de la guillotine, en barrant la lame ronde d’un trait’.

Fred Vargas pense qu’il y a des peurs ancestrales, expliquées ou non, ancrées en chacun de nous et elle sait les exploiter. Elle en convoque une ou plusieurs dans chacun de ses romans : la peste, les loups-garous, les vampires, certains mythes… Ici, ce sont la guillotine et ses décapitations et un monstre fantastique islandais qui n’aurait pas déplu à Lovecraft. Qui a dit que le roman policier était un ‘roman de genre’, expression détestable qui ne veut rien dire. «De genre»? De quel genre s’agit-il ? Temps glaciaires est tout à la fois un polar historique, un roman psychologique, un conte fantastique et un roman noir… le tout arrosé de l’humour qui convient. Dans quel genre faut-il le classer ?

Le lecteur navigue en eaux troubles, ballotté d’une Islande glaciaire à une Terreur glaciale. Les pistes et les chausse-trappes sont nombreuses, il se perd dans l’une aujourd’hui pour se retrouver dans l’autre en 1792, au point que pendant un temps il soit dans l’obligation de lâcher prise et de se laisser bercer par l’histoire et les histoires. Puisque de toute façon Fred Vargas lui donnera comme toujours, par l’intermédiaire d’Adamsberg, la ou les clés du mystère.

Le style. C’est du Vargas grand cru. Drôle, vif, imagé, et d’une poésie presque saugrenue. Les dialogues sont enlevés, savoureux et pleins d’esprit. Du vif-argent. Tout en contraste entre la précision et la minutie classiques de l’enquête, ou plutôt des enquêtes, et l’aspect un poil déjanté des histoires secondaires.

Côté construction c’est du pareil au même, la maîtrise est totale. Si le lecteur se perd, l’auteure, elle, ne le perd pas de vue et sait le remettre dans le droit chemin quand il le faut, tout comme son commissaire dont les errances sont toujours sous contrôle. Elle se paie même le luxe de faire suivre à trois de ses inspecteurs les deux enquêtes en même temps puisque, partis en Islande sur les lieux de la disparition des touristes dix ans plus tôt, ils assistent via Internet à l’interrogatoire de deux éventuels suspects à Paris. Une prouesse qui n’autorise aucun temps mort ni aux policiers ni au lecteur.

On retrouve dans Temps glaciaires tout l’univers de Vargas, à la fois réaliste et fantasmagorique, avec des sauts dans l’espace et dans le temps. Grâce à cette plume juste mais fantaisiste, Fred Vargas réussit à faire passer une histoire des plus loufoques.

Mon avis. Quelle joie de retrouver Fred Vargas après une aussi longue absence… quatre ans sans les réflexions mi-caustiques mi-rêveuses du commissaire ‘pelleteur de nuages’ ! Quel pied de retrouver son improbable brigade au grand complet, telle qu’on l’a laissée dans L’Armée furieuse. Violette Retancourt, la chouchoute du patron, forte comme le rock mais méfiante et grande sentimentale, Danglard, historien à la mémoire surdimensionnée et grand amateur de vin blanc en toutes circonstances, Mercadet l’hypersomniaque qui doit obligatoirement faire un somme toutes les trois heures, Veyrenc, originaire du même patelin que le commissaire et pourvu d’une chevelure naturellement bicolore, et j’en passe… toujours aussi invraisemblables mais toujours prêts à traquer le vilain.

Nous les retrouvons tous avec un bonheur dès les premières pages et ne les quitterons plus jusqu’à la toute fin, lorsque, une fois le meurtrier arrêté, l’auteure nous donnera toutes les explications nous permettant de refermer le livre avec un sentiment de satiété. Après un voyage dans l’espace et dans le temps de près de cinq cents pages. Elle le fait de façon stricte et consensuelle certes, mais avec une précision absolue qui lui permet de boucler tous les détails, y compris des pans de l’histoire qui pourraient sembler avoir été oubliés en route.

Il faut aussi noter que cet opus (époque oblige ?) contient des thèmes beaucoup plus noirs, beaucoup plus lourds que les précédents —au hasard enfance malheureuse, emprise psychologique et l’identification qui va avec, fanatisme­ et que certains passages sont vraiment très difficiles. Je ne peux en parler davantage sans déflorer le suspense —ce que je n’oserais faire—, juste signaler qu’il se passe des choses assez horribles. Mais la prose de la romancière est si délicieusement légère, poétique et truffée de passages drôles qu’elle permet de faire passer les faits terribles auxquels nous sommes tenus d’assister.

Dernier détail et clin d’œil de l’archéozoologue : la présence de Marc… le sanglier presque humain (ou plus humain que certains humains !) et qui, blessé, sera sauvé ‘de force’ et transporté en ambulance par les pompiers sur les injonctions ‘pressantes’ d’Adamsberg.

 

En deux mots

Une double intrigue menée de main de maître, un fond historique assez fouillé, des enquêteurs fidèles à eux-mêmes, une écriture savoureuse, on est bien chez Fred Vargas et j’en suis fan ! Mais il vaut peut-être mieux en avoir déjà lu un ou deux pour pouvoir apprécier pleinement celui-ci.

 

 

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Etemps glaciaires2nfin, j’ai relevé une astuce graphique qui m’a bien amusée (à moins que je ne sois victime d’une hallucination) : j’ai cru reconnaître sur la couverture le dessin de la guillotine qui nous a été présenté en page 22. Les deux bras verticaux du H étant les deux arbres centraux et la barre oblique et le signe concave qui la coupent représentant deux branches transversales arrondies reliant les deux arbres. Une façon peut-être de relier la nature d’aujourd’hui à l’histoire d’hier. Ou l’impact visible de la prose vargasienne sur mon cerveau malade. Quant aux tâches de feuilles qui semblent tomber : des têtes coupées ? Imagination quand tu nous tiens…

La preuve en image :

 

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Le livre est truffé de bons mots et de réflexions justes. J’en ai relevé juste une pour vous laisser imaginer ce que vous manquerez en ne lisant pas Temps glaciaires.

Page 9 : ‘Le fond de l’air. S’il y avait vraiment un fond de l’air, comment appelait-on l’autre partie ? Le dessus de l’air ?’. Bonne question, non ?

Temps glaciaires est pour moi de loin le livre le plus abouti de Fred Vargas. Plus fort que tous les autres réunis peut-être. Un vrai bonheur. Comme le bon vin, elle va se bonifiant avec le temps, aussi bien dans l’écriture que dans l’imaginaire. Je n’ose imaginer ce que sera son prochain rompol. Il va falloir que je me trouve un sacré bon bouquin pour succéder à celui-là. Et une bonne dose de courage pour attendre le suivant. Quant aux heureux lecteurs qui ne connaîtraient pas Fred Vargas, je ne peux que les inciter à TOUS les acheter ! Et s’ils n’en lisent qu’un seul, que ce soit Temps glaciaires ! De toute façon, l’auteure fait un rappel de présentation du commissaire et de sa brigade dans chacun de ses livres les mettant en scène. Y compris le chat Bouboule !

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 18,5. Pas plus à cause des quatre ans qu’il a fallu attendre ! Mais il mérite 20 !