Sorti en août 2016 chez Actes Sud. Récit autobiographique. 258 pages.

L’auteur. Magyd Cherfi est né à Toulouse en 1962. Après avoir été l’écrivain des familles arabes de son quartier, il devient parolier-chanteur du groupe toulousain engagé Zebda, à la tête de nombreux albums, dont Le bruit et l’odeur (1993), le plus connu, et Essence ordinaire (1998), pour lequel il reçut plusieurs distinctions. Plus tard, il se lance dans l’écriture de récits, publiés chez Actes Sud : Livret de famille (2004), La Trempe (2007) et celui-ci, qui vient de sortir. Depuis 2004, il chante en solo et s’apprête à sortir un nouvel album début 2017.

En deux mots

1981. Mitterrand au pouvoir. Et, pour Magyd Cherfi, l’obtention de son baccalauréat. Une première pour un jeune Arabe des quartiers nord de Toulouse. L’occasion de revenir sur son enfance et son adolescence dans un récit drôle, lucide, intelligent et sans aucune concession. Ni pour les Gaulois ni pour les Arabes… Utile, très utile, plus encore aujourd’hui que dans les années 80.

 

L’histoire, autobiographique, se déroule à Toulouse, rue Raphaël, dans une banlieue « sensible », selon la formule consacrée depuis. L’été 1981, c’est l’année la plus importante de sa jeunesse : celle de sa terminale et de son bac. Magyd Cherfi en profite pour revenir sur les années précédentes, l’obtention de son baccalauréat n’étant que l’aboutissement d’une longue série d’étapes. Jeune Français d’origine algérienne, il ne joue pas au foot comme les autres enfants du quartier. Il aime l’école, il aime écrire. Il aime lire, par-dessus tout. Son rêve : passer son baccalauréat. Promesse qu’il a faite à sa mère. Ce serait le premier « bac arabe » dans la cité ! La partie est difficile, il la joue en solo et c’est une lutte de tous les instants pour être accepté par les autres enfants sans renoncer à son projet. Bousculé, battu, insulté, il est considéré comme « le Français », « l’intello », c’est-à-dire « la tapette » du quartier, l’ennemi…

Il faut dire que, non content de jouer « le scribe de la cité », il était aussi « celui qui avait créé l’asso pour le soutien scolaire, celui qui insufflait des idées folles de théâtre, qui animait des ateliers d’écriture et surtout qui permettait aux filles de sortir de chez elles. C’était beaucoup. Une sorte de bouclier invincible au grand dam des garçons qui avaient trouvé là l’occasion d’officialiser deux camps irrémédiablement opposés » (page 204).

De fait marquant en anecdote, l’histoire de Magyd Cherfi défile sous nos yeux jusqu’à cet été de tous les dangers où il passe son bac… et l’obtient ! Nous l’accompagnons − avec plaisir souvent, avec tristesse parfois −, dans sa lutte pour la reconnaissance, tout au long de sa course au diplôme sacré. Le baccalauréat devient autant le symbole d’une réussite personnelle due à un véritable acharnement qu’un simple diplôme de fin de cycle. Nous le suivons écolier d’abord puis lycéen avec ses potes Momo, tchatcheur et comédien en herbe et Samir, militant de gauche. Et nous profitons de tous les sujets sociétaux et politiques que l’auteur aborde au cours de son récit.

Côté style, Ma part de Gaulois est très agréable à lire. Compromis entre une gouaille plutôt cocasse − langue presque parlée avec élision de sujets, verbe cru et langage coloré − et des passages littéraires, elle est à l’image de son auteur : drôle, chaleureuse et désenchantée. Un exemple savoureux de langage fleuri : « Mais qui c’est ce taré qui me fout la honte que je me suis pensé, arrête ! ».

Cette écriture tout en contrastes traduit le propre tiraillement de l’auteur entre deux cultures qu’il n’arrive ni à lâcher ni à intégrer totalement. Petit plus, il adapte son écrit aux propos de ses personnages si différents, et aux siens propres en fonction du lieu, du moment et des circonstances. Une belle maîtrise de la langue française.

Un (tout) petit défaut pourtant : le livre pêche par manque de construction. L’histoire avance dans un joyeux désordre chronologique. Ainsi que quelques longueurs et redondances au mitan de l’histoire, qui reprend pourtant en fanfare juste après.

 

Mon avis sur le livre. De l’écriture de poèmes pour les filles de son quartier − un bon moyen de les draguer ! −, de courriers officiels pour leurs mères, de paroles de chansons (à succès) à la rédaction d’ouvrages littéraires, il n’y a qu’un pas que Magyd Cherfi a franchi avec succès lorsqu’il s’est mis à écrire des récits autobiographiques.

Au-delà de l’obtention de son bac autour de laquelle tourne tout le récit, c’est le portrait pas très glorieux d’une communauté maghrébine de banlieue qu’il nous donne à voir. Ce contexte social sert de cadre à une étude de la politique d’immigration des années Mitterrand qui commencent… en 1981, aussi.

L’auteur souligne le ratage de cette période, la grande désillusion de la gauche, l’échec de l’espoir qu’elle a suscité. Magyd Cherfi nous fait part de la déception de la population maghrébine. Tous ses amis lycéens pensaient que l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand allait améliorer les conditions de vie dans les banlieues en apportant, qui sait, l’égalité des droits. Sauf les Arabes eux-mêmes qui, au contraire, ont eu peur d’être expulsés par l’ancien ministre de l’Intérieur défenseur de l’Algérie française. La seule référence que les Arabes ont de la France et de l’Algérie, c’est la guerre d’Algérie, l’affrontement du pays de leurs parents et du « leur ». Ainsi page 20 : « On ne savait rien de l’Algérie si ce n’est la guerre d’Algérie. En guise de socle, nos parents nous offraient leur lutte et pour peu qu’ils n’aient pas été des martyrs, ne restait plus que le mythe d’un peuple héroïque. On trouvait ça troublant que nos vieux aient été un temps des héros gigantesques puis, sous nos yeux, de pauvres analphabètes atterrés qui nous intimaient l’ordre de ne jamais quitter l’ombre de tous les platanes, de ne pas faire de vagues sous peine d’être renvoyés comme de vulgaires chahuteurs ». Force est de constater qu’en 1981, là où beaucoup formaient des rêves d’amélioration, la situation des banlieues a au contraire empiré…

Puis que, trente-cinq ans après, la fracture sociale est toujours d’actualité. Et là aussi sous un gouvernement de gauche qui promet le droit de vote aux étrangers depuis des lustres… Au passage, une petite récrimination relevée mainte et mainte fois en littérature : l’utilisation systématique par le Français autochtone du tutoiement à l’encontre des « indigènes ». Le père de l’auteur a toute sa vie de travailleur rêvé que son patron lui donne du vous, « comme » s’il le respectait…

Autre sujet abordé par l’auteur : la double culture qui, loin d’être un atout, signifie pour lui double peine. On perçoit à chaque tournant du récit combien la double culture peut être lourde à porter par les Beurs. Magyd Cherfi se sent toujours trop ou pas assez arabe, trop ou pas assez français. Au point de parler de schizophrénie et de ressentir l’impossibilité de trouver sa place, son identité, ses repères. Et là aussi, plus de trente ans après, la situation n’a pas évolué dans le bon sens. Cette nouvelle France cosmopolite que nous promettaient les socialistes, la France Bleu-Blanc-Beurre entrevue lors de la Coupe du Monde de foot restent du domaine des chimères. La France tient à rester judéo-chrétienne, elle a du mal à accepter d’autres confessions. Son Histoire, son passé millénaire avec les musulmans, c’est elle qui les a écrits avec ses mots, ses souvenirs, son interprétation, « sa » vérité… Elle consent à en parler, mais si peu, avec ceux qu’elle ne considère toujours pas comme des Gaulois (Magyd Cherfi a bien choisi son terme), pas à en revoir l’authenticité.

A ce propos, Alain Mabanckou, qui pense, lui, que la France a purement et simplement « oublié » l’Afrique quand elle parle de son Histoire, a dit récemment sur le plateau de La Grande Librairie, commentant le livre de Magyd Cherfi : La France n’est pas claire avec l’identité parce que le discours qui a été fait est un discours unilatéral et c’est peut-être par les romanciers, les paroliers comme lui que nous arriverons à regarder… Si les hommes politiques lisaient un peu les romans et arrêtaient de lire seulement les pages saumon du Figaro et les autres, peut-être que les choses pourraient changer ». Alors, Magyd Cherfi, Fouad Laroui, Boualem Sansal, Alain Mabanckou et combien d’autres intellectuels, même combat ? Et si les écouter pouvait apporter un semblant de début de solution pour aller vers une France réellement cosmopolite, au lieu de toutes ces belles promesses jamais tenues ? Et si, au bout du compte, l’identité aujourd’hui, c’était ça justement, ces mots que Magyd Cherfi castagne pour continuer à les aimer, ces mots qui font la langue gauloise ? Si, pour être Gaulois, il fallait commencer par parler le français, à tout le moins l’apprendre ?
Mais Magyd Cherfi ne s’en prend pas qu’aux Français « de souche ». Il ne ménage pas non plus les Maghrébins installés en France et qui ne font rien ou pas grand-chose pour s’intégrer, qui ont gardé sinon les repères, en tous cas les codes de leurs pays d’origine. En premier chef, il fustige les Arabes de sa cité pour leur comportement avec les femmes, mères, épouses, filles, sœurs, perpétuant une tradition machiste qui préfère que les femmes en sachent le moins possible pour se cantonner à leur rôle de servantes de leurs frères et/ou de leur père, et mari.

La condition des femmes musulmanes est au cœur du livre et revient à travers des bribes, des anecdotes parfois d’une grande violence (physique et/ou verbale). Ainsi lisons-nous page 46 : Elle nous dirait plus tard, dans son lit d’hôpital, qu’ils s’étaient jetés sur elle pour la simple raison qu’elle lisait un livre. Père et frère d’une seule main l’avaient déchiquetée comme un bouquin. Ils l’avaient avertie maintes fois qu’ils ne voulaient plus la voir lire. (…) J’ai  maudit cette illusion de croire qu’un livre vous sauve, un livre quartier nord, ça vous écourte le passage sur terre ». Puis, page 191, toujours sur les violences faites aux femmes : « … Boomerang de ma cité où il ne se passait pas un jour sans qu’on fût témoin d’une gifle portée derrière le crâne d’une telle ou le véritable supplice d’une autre achevée à coups de pied et ces femmes de justifier le calvaire auprès des mômes : ‘’j’ai oublié le pain’’. (…) J’ai vu nos mères, ces femmes bafouées, réduites dans l’acceptation du pire. Dans Bija j’ai vu leur silence au nom des enfants qu’il fallait tenir droits coûte que coûte, au nom de l’honneur de mes deux. Je les ai vues se redresser heureuses de pouvoir encore marcher, je les ai vu sourire à l’idée qu’il y avait pire. Qu’elles pourraient être répudiées dans un claquement de doigts, se retrouver dehors, ‘’dehors’’, ce néant sans limites peuplé de mécréants ». Pour finir, un livre à la fois drôle et grave, plein d’autodérision et de l’amour de l’autre ; qui, en véhiculant des idées généreuses, laisse un sentiment de révolte et de désillusion mêlées. Et qui invite à réécouter nos anciens CD de Zebda et à attendre le prochain album solo de Magyd Cherfi. J’allais oublier : ses références françaises sont Georges Brassens et Léo Ferré (j’aurais préféré l’ordre inverse, mais bon), ils sont morts tous les deux, rendons-leur hommage en les réécoutant. Leurs paroles ont de quoi nous faire réfléchir longtemps…