Sorti en 2008 chez Folio, Gallimard. 306 pages. Roman (ou non).

En deux mots

Une histoire vraie poignante mêlant trois épisodes parmi les plus dramatiques de l’histoire de l’humanité. Une analyse des plus sincères et des plus justes, dans un style fulgurant. Un livre qu’il faut lire absolument pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, en 2015.

L’auteur. Boualem Sansal est né en 1949 en Algérie. D’abord ingénieur, enseignant et haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie (il sera limogé en 2003 en raison de ses critiques du gouvernement et de ses prises de position), il publie son premier roman, Le Serment des barbares, en 1999, pour lequel il obtient le prix du Premier roman et le prix Tropiques. Son œuvre littéraire, souvent couronnée de prix, comporte toujours une critique acerbe du pouvoir algérien, de la religion en général et de l’islam en particulier. En 2012, il reçoit le prix du Roman arabe et en 2013 le grand prix de la Francophonie. Le village de l’Allemand est son cinquième roman et a obtenu plusieurs prix, entre autres le grand prix RTL-Lire. Il vit toujours en Algérie, refusant de s’exiler malgré les menaces et la censure.

L’histoire. Deux frères, Rachel et Malrich Schiller, de mère algérienne et de père allemand, vivent en France chez un oncle, dans une cité de banlieue. Leurs parents sont restés en Algérie, près de Sétif. Rachel a réussi dans la vie : une belle et gentille femme, un poste d’ingénieur à responsabilité, une ‘maison de rêve’. Malrich, dix ans plus jeune, dix-sept ans au moment où commence l’histoire, est arrivé plus tard en France. Il vivote dans sa cité, souvent dans la marge mais sans vraiment lutter pour survivre. Et surtout refusant de tomber dans les griffes des imams intégristes. Les deux frères se connaissent peu. L’histoire s’ouvre sur le suicide de Rachel, le 24 avril 1996.
A sa mort, Rachel laisse un journal, écrit sur deux ans, légué à son frère. Malrich, horrifié par ce qu’il y découvre, se sent lui aussi devenir fou. On revient deux ans en arrière, le 24 avril 1994. Les parents des deux frères sont assassinés avec d’autres habitants de leur petit village algérien par des intégristes. La véritable histoire, celle du passé du père, commence. Nous la découvrons dans les deux journaux intimes.

Le style. L’écriture est très littéraire, terme souvent employé pour qualifier un style de haut niveau ici pleinement justifié. Le livre est écrit sous forme de journaux intimes. Chacun des frères consigne dans son propre journal sa version des événements, son ressenti et son interprétation. Les deux journaux nous sont livrés en alternance, tout en respectant assez fidèlement l’ordre chronologique du passé mais avec deux ans de décalage (Malrich a commencé le sien à la mort de son frère, en 1996).
Ce qui est très fort ici, c’est que le style des deux journaux est totalement différent. Si les deux frères ressentent et interprètent ce qu’ils ont appris différemment, ils l’expriment avec d’autres mots : Rachel parle (et écrit) comme l’intellectuel qu’il est avec rationalité, réflexion et interprétation, tandis que Malrich parle (et écrit) comme le jeune gamin de banlieue qu’il est toujours, ce qui ne l’empêche pas de réfléchir intensément. Pour fustiger aussi bien les ‘barbus’ de la cité, le gouvernement qui ne fait rien et les nazis, il s’exprime dans une langue jeune, imagée, drôle, pleine de gouaille, qui allège l’atmosphère tout en restant toujours dans le registre de la révolte.
La pagination est inférieure à celle de la majorité des livres écrits sur ce sujet. Mais ces trois cents pages sont si denses, si remplies, si détaillées et si justes que leur ampleur dramatique et analytique nous ‘suffit’ largement.

Mon avis sur le livre. Chroniquer un livre sur les camps de concentration est difficile. C’est comme si on le relisait une deuxième fois, mais plus ‘sérieusement’ que la première en s’arrêtant sur les détails importants, soit généralement les plus terribles.
Le village de l’Allemand est un livre grave, difficile à lire par son sujet et qui donne à réfléchir, surtout quand l’auteur fait le parallèle entre le nazisme, la guerre civile en Algérie et l’intégrisme musulman. Je l’ai lu lentement car certains passages sont effroyables et il m’a fallu du courage pour avancer, comme pour ma lecture récente de Kinderzimmer de Valentine Goby.
De Boualem Sansal, j’avais lu Le serment des barbares en son temps, un polar-thriller-roman noir sur fonds de corruption politique algérien qui m’avait déjà beaucoup plu. Je m’attendais à ce genre de lecture, pourtant pas si facile. Et comme je savais qu’un nouveau roman de Boualem Sansal se profilait pour cette rentrée littéraire d’août 2015, j’ai voulu me mettre ‘à la page’.
Je n’ai pas vu le thème du nazisme arriver, la quatrième de couverture pour une fois n’en disait pas plus qu’il n’en faut. Après m’être morigénée d’avoir été tentée de le lâcher, ou plutôt d’en remettre la lecture à plus tard, je me suis lancée et j’ai pu ‘apprécier’ chaque page, chaque mot à sa très juste valeur. Avec la peur au ventre et l’effroi dans le cœur. Contrairement à Kinderzimmer, lui aussi écrit sous forme de journal intime, l’histoire raconte les camps de l’extérieur. Rachel marche dans les pas de son père et se met en immersion spirituelle dans sa peau, dans son cerveau. Ce qui est tout aussi bouleversant qu’une version racontée par la victime et ne nous permet pas davantage de comprendre ce qui ne peut l’être. Quoique…
Outre le nazisme et la Shoah, beaucoup de thèmes sont abordés dans ce roman. Plusieurs m’ont particulièrement intéressée. Le premier est l’interprétation, l’explication que donne l’auteur sur la motivation des nazis pour faire ce qu’ils ont fait. On s’est tous forcément demandé comment tout cela avait été possible, comment un homme seul, même suivi par des milliers de fanatiques avait pu décider et mettre à exécution l’extermination totale de tout un peuple et de toutes les minorités humaines. Les théories n’ont pas manqué, haine immémoriale du juif, suprématie de la race aryenne, folie mégalomaniaque d’Hitler et publication de Mein Kampf… aucune ne nous semblant tout à fait juste. Eh bien, je souscris d’emblée à celle de l’auteur qui pense que tout ce qui a pu être évoqué comme motivations de l’extermination de masse est erroné et qu’il s’agit uniquement d’une manifestation du mal contenu dans l’âme humaine, c’est-à-dire en chacun de nous. Pour lui, le mal est intrinsèque à la nature humaine. C’est ce qu’il nous dit si justement page 108 :
‘… Ce livre par lequel le plus grand drame du monde s’est abattu sur nous, Mein Kampf. Je ne sais combien de fois je l’ai lu. Je voulais la clé, la magie par laquelle des hommes sains de corps et d’esprit comme mon père ont accepté de se dépouiller de leur humanité et de se transformer en machines de mort. Il n’y a rien, de la bibine, des propos de petits saligauds en campagne, des prétentions de chefaillons qui se rêvent dictateurs éternels… Si le Mal n’a pris que ce chemin pour désarmer les Allemands et en faire des nazis, chapeau ! J’imaginais une démonstration imparable, une alchimie de mots complexe, des révélations foudroyantes sur le grand complot mondial contre le peuple allemand…, j’imaginais que Satan en personne avait écrit certains morceaux… Rien de tout ça. Il a suffi d’un caporal imberbe et grandiloquent, un barbouilleur syphilitique et dépressif, une addition de sentences bien tournées avec un titre viril, Mon combat, et un contexte socio-économique appelant à la jérémiade, à la vindicte, à l’accusation, à la surenchère. Il y a le reste, bien sûr, au premier ou au second plan, l’histoire du pays, des ancrages dans de lointaines sectes qui ont traversé les siècles, des fables antédiluviennes chargées d’un ésotérisme nébuleux…, des théories perdues, des mythologies retrouvées, des philosophies nouvelles nées dans le feu de l’action, des rêves effervescents sortis droit de l’asile voisin ou du bar du coin, et ce que le progrès technique et les révolutions scientifiques peuvent susciter d’appétit de puissance dans une cité en mal d’elle-même. Mais c’est aller chercher trop loin, quel pays n’a pas de vieux démons dans ses vieilles caves, quel pays n’a pas ses marchands  d’armes et de rêves d’éternité, quel peuple n’a pas dans ses os deux trois gènes cabossés par l’histoire…? L’humanité est une, il n’y en a pas trente-six, et le mal est en elle, dans sa moelle’.
‘… Il n’y a pas de raison à ce qui arrive. Chercher une origine au mal est absurdité, il est, avant même la création… Le mal est un accident perpétuel qui envoie contre les murs autant les bons que les mauvais conducteurs. Il n’y a pas de bien, le mal est roi. Tant que la terre tournera autour du soleil, tant que la vie, cette folie douce, fréquentera l’homme, son antidote, cette folie furieuse, il  y aura des crimes, des criminels et des victimes’.

Voilà, tout est dit, inutile d’ajouter quoi que ce soit, inutile de commenter davantage… Ca fait froid dans le dos mais c’est VRAI. Et il paraît que Dieu a créé l’homme à son image…

Mais, plus inquiétant encore, ce que peut donner une telle noirceur dans le contexte technologique d’aujourd’hui : ‘Nous sommes dans une ère nouvelle, l’impossible est tout ce qu’il y a de possible. Avec l’informatique, l’automation et les méthodes modernes de manipulation des masses, le grand Miracle est à notre portée. Qu’on songe à tout ce qui a pu être infligé à tant d’honorables peuples avec des bréviaires aussi nuls que Mein Kampf et des moyens dérisoires de pays plutôt sous-développés : le Livre rouge de Mao, le vert de Kadhafi, celui de Kim Il-Sung, celui de Khomeiny,… qu’on songe aussi à ces millions de pauvres gens détruits par des sectes misérables en idées et en moyens’. Oui, y penser est effrayant pour l’avenir.

Le second thème important, c’est ce rapprochement que fait l’auteur entre nazisme, massacres en Algérie et djihadisme, autrement dit terrorisme dans tous les cas. Avec beaucoup d’intelligence et de sincérité, par l’intermédiaire de Malrich, il décode les principes ‘basiques’ du nazisme et du djihadisme et les rapproche. C’est Malrich qui nous dit : ‘Quand je vois ce que les islamistes font chez nous et ailleurs, je me dis qu’ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir. Ils sont trop pleins de haine et de prétention pour se contenter de nous gazer’.

Ce regard lucide et courageux qu’il porte depuis toujours sur son pays, où il a de nombreux détracteurs, Boualem Sansal le jette aussi sur les banlieues aujourd’hui, dans un état socio-économique épouvantable, abandonnées depuis des années par les instances politiques (et médiatiques) de tous bords qui se gardent bien d’intervenir, se contentant de faire des constats et des notes de service…  Malrich écrit dans une lettre au ministre de l’Intérieur : ‘A ce train, parce que nos parents sont trop pieux et nos gamins trop naïfs, la cité sera bientôt une république islamique parfaitement constituée. Vous devrez alors lui faire la guerre si vous voulez seulement la contenir dans ses frontières actuelles’.
Et page 299, plus dur encore : ‘…Depuis l’assassinat de Nadia par l’émir de la cité sur ordre de son imam, la cité n’est plus la même. C’est déjà un camp de concentration, ça en prend le chemin, on meurt à petit feu, on se barricade, on est fiché, surveillé, constamment rappelé au règlement du Lager, la tenue, la longueur des poils, les gestes à faire, les trucs à ne pas faire, les rassemblements quotidiens, la mobilisation générale du vendredi, la défonce aux sermons, les procès et les châtiments publics, et pour finir on est enrôlé dans les Kommandos de la mort en partance pour les camps afghans. Il ne manque que les chambres à gaz et les fours pour passer à l’extermination de masse. Et pas l’ombre d’un Juste à l’horizon…
Dans la cité, il n’est personne qui ne le sache, il est trop tard, les islamistes sont là, bel et bien incrustés, et nous, nous sommes là, bel et bien dans le piège, pieds et poings liés. S’ils ne nous exterminent pas, ils nous empêcheront de vivre. Pire, ils feront de nous nos propres gardiens, dociles avec l’émir, impitoyables entre nous. Nous serons des kapos.
… Avec les copains, on ne voit pas quel miracle pourrait dégoupiller ça’
. Cette phrase est la dernière du livre !

Ce thème des banlieues oubliées en grand danger de basculement dans l’intégrisme religieux m’a fait penser, en beaucoup plus terrible, au livre du regretté Thierry Jonquet écrit en 2006, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Thierry Jonquet qui, lui aussi, a été visionnaire quand il a écrit ce livre dont l’histoire a été rattrapée par la réalité. Un livre que je recommande chaudement à ceux qui sont intéressés par les problèmes sociétaux actuels et qui ne l’auraient pas lu. Thierry Jonquet qui, lui, proposait dans son livre la littérature comme rempart à la barbarie. Pourquoi ne pas essayer des bibliothèques dans ‘les quartiers’, s’il n’est pas trop tard ? Je suis sûre que Thierry Jonquet dévore les livres de Boualem Sansal dans son paradis des écrivains.

A noter aussi que Le village de l’Alllemand a été écrit en 2007, huit ans avant les attentats contre Charlie Hebdo et l‘hypermarché juif de Vincennes. Boualem Sansal n’a pas seulement écrit un chef-d’œuvre âpre et pessimiste mais, en véritable visionnaire il a prévu ce qui allait se passer des années plus tard et qui était écrit depuis longtemps dans ce que l’on a pris stupidement l’habitude d’appeler ‘les quartiers’. Et qui, si les politiques de tous bords continuent de faire les autruches, risque fort de conduire le monde à sa chute définitive.

Autre sujet très fort et qui lève un tabou : l’auteur s’insurge contre le silence qui se fait du côté des bourreaux mais surtout du côté des victimes. A l’instar de Primo Levi qu’il évoque à plusieurs reprises et dans la bouche des deux frères, il dénonce cette honte ou cette peur, tout aussi tabou du côté des victimes que de celui des bourreaux, de parler après. Corollaire du silence dans cette histoire, la honte des enfants pour le comportement des parents. Avec cette question cruciale qui nous est posée : Sommes-nous responsables des crimes de nos parents ? Pas si facile d’y répondre, comme on le voit dans ce drame. Faut-il prendre seul à son compte les actes commis par son père, avec les conséquences inévitables : culpabilisation, dérive mentale, pulsions suicidaires, volonté d’expiation ou, au contraire, dévoiler toute la vérité au monde pour ne pas la porter seul ? Les deux frères ont un avis bien différent, ils sont comme les deux faces d’une seule et même conscience confrontée au mal absolu et vivront tous les deux la même descente aux enfers… Mais Malrich a un avantage, celui de l’expérience de son frère, que ce dernier lui a léguée dans son journal. Nous lisons page 281 :
Se découvrir le fils d’un bourreau est pire que d’avoir été soi-même un bourreau. Le bourreau a ses justifications, il s’abrite derrière un discours, il peut nier, il peut crâner, revendiquer son crime, que dis-je son ministère, et affronter fièrement la potence, il peut se cacher derrière ses ordres il peut se sauver, changer d’identité, se construire de nouvelles justifications, il peut s’amender, il peut tout. Mais le fils, que peut-il, sinon compter les crimes de son père et traîner le boulet sa vie durant ?

Le village de l’Allemand est un très grand roman, basé sur une histoire malheureusement vraie,  qu’il faut lire non seulement pour ce qu’il nous raconte de ces effroyables épisodes historiques, pour les questions qu’il nous oblige à nous poser, mais aussi et surtout pour l’interprétation et l’explication qu’il en fait. L’approche engagée qu’il a de ces génocides peut paraître dérangeante à certains mais sa sincérité et sa justesse de jugement ne peuvent être soumises à question et forcent le respect. C’est peut-être le fait que l’auteur est algérien qui rend son analyse plus légitime à nos yeux. Un vrai chef-d’œuvre qui fait très mal, qui fait très peur, que l’on referme démoli, mais dont il faut lire chaque mot. Ames sensibles ne vous abstenez pas… Mieux vaut lire un seul livre de cette hauteur, de cette force, de ce courage dans l’écriture plutôt qu’une dizaine de romans mièvres et/ou médiocres, même et surtout pendant les vacances, période pendant laquelle il n’est pas interdit de réfléchir.
Quant à moi, son prochain roman, 2084, la fin du monde, sera le premier livre de cette deuxième rentrée 2015 que je lirai ! Et qui sait, relire Le serment des barbares juste après… Dois-je ajouter que celui-ci figure dans mes ‘Coups au cœur ?

En exergue du livre : Il y a des parallèles dangereux qui pourraient me valoir des ennuis. Je m’en fiche, ce que j’avais à dire, je l’ai dit, point, et je signe : Malrich Schiller’. Ou Boualem Sansal.
Merci Monsieur Sansal. Il y a beaucoup de haine dans votre livre, il y a le Mal qui fait mal. Mais l’amour si fort que vous avez pour votre pays et pour l’humanité nous fait le plus grand bien.

En toute fin des fins, je citerai pour le plaisir et la justesse un extrait du merveilleux poème de Victor Hugo, peut-être le plus grand visionnaire de toute la littérature française, qui a donné son titre au livre de Thierry Jonquet. Le ‘ils’ représente les communards de 1871, aujourd’hui les jeunes des banlieues.

Etant les ignorants, ils sont les incléments,
Hélas combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous que c’est à vous de les conduire
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité
Que votre aveuglement produit leur cécité
D’une tutelle avare, on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin.
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe,
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte.
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Comment peut-il penser, celui qui ne peut vivre ?

Victor Hugo. Juin 1871.

Alors, quand on vous dit et redit qu’il faut lire et relire, que tout est dans les livres ! Et que les classiques sont modernes !