Paru en 2013. Rien lu de cette – jeune – auteure jusqu’à présent, qui a une vingtaine de livres éclectiques à son actif, ainsi que des scénarios de films.

Il s’agit ici d’un thriller historique et ésotérique, dans la lignée de Ian Pears avec Le Cercle de la croix ou d’Umberto Ecco avec Le Nom de la rose.

L’histoire. De nos jours, des crimes rituels d’une extrême violence sont exécutés parmi l’élite intellectuelle de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Toutes les victimes étudient de près ou de loin la quadrature du cercle avec le nombre Pi. Un tweet où figure ce nombre est envoyé aux étudiants juste avant chaque meurtre. Un jeune et brillant étudiant en philosophie, Joachim, et son professeur et mentor, Elsa Mareek, passionnée par la Grèce antique, aident le commissaire qui mène l’enquête (celui-ci a, en réalité, un tout petit rôle dans la progression vers la vérité, l’essentiel de l’investigation étant mené par le professeur et son élève).

Robert Sorias, la première victime, était un émiment mathématicien. Il était en possession d’un codex censé être le « Palimpseste d’Archimède », document dans lequel le célèbre mathématicien grec affirmait que tout le secret de l’univers serait contenu dans un code secret, que certaines personnes, pour de sombres raisons, veulent à tout prix garder secret. Comprenant qu’elle est en danger, sa veuve vend ce codex aux enchères à un acheteur anonyme. Mais les meurtres continuent et le mystère s’épaissit.

Côté intrigue, le suspense ne faiblit pas et reste prenant jusqu’au bout. Les suspects se suivent et ne se ressemblent pas, les fausses pistes sont nombreuses. L’enquête est difficile et le commissaire a bien du mal à avancer dans ce milieu scientifique et ésotérique où les mathématiques et la philosophie le disputent au mysticisme. Malgré (ou grâce à) son érudition parfois poussée à l’extrême, la lecture se fait sans trop de difficultés pour le lecteur lambda. Même si le nombre d’époques et de lieux différents m’a parfois fait perdre le fil.

Côté histoire, là aussi on en prend plein les neurones. Des retours en arrière quelques siècles avant Jésus-Christ à Syracuse, berceau d’Archimède, à Constantinople, à Alexandrie, en Israël et à Paris. Ouf ! Et tout ça à différentes époques. De quoi avoir le tournis ! Enfin, un final explosif et inattendu. La joute entre les deux derniers suspects nous emmène avec fébrilité jusqu’à la dernière page.

Quant aux énigmes scientifiques (essentiellement mathématiques puisqu’il est question du nombre Pi et des nombres en général), elles sont forcément ardues. Mais j’ai tenu bon et me suis intéressée même après la lecture au codex, au palimpseste, à Archimède, aux dieux grecs Isis et Osiris, au tantrisme et… à Pi et ses décimales infinies bien sûr. J’ai compris (et parfois) révisé pas mal de choses, notamment la querelle éternelle entre la religion chrétienne qui base la clé de tous les mystères sur l’acceptation pleine et entière de la Sainte-Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) en tant que symbole de la perfection, donc de la vérité absolue et universelle, alors que les profanes (scientifiques et philosophes) se basent sur le nombre Pi et ses décimales innombrables pour prouver que l’imperfection au contraire définit le monde, car la quadrature du cercle ne définit que… l’impossibilité de le mesurer. Facile, finalement.

Le style. Inutile presque de parler de l’écriture. Elle est toujours largement à la hauteur du contenu. Et les grandes envolées ésotériques requièrent une grande attention mais restent compréhensibles. L’auteure est parfaitement à l’aise dans tous les domaines qu’elle aborde (nous, un peu moins !).

Bien aimé l’ancrage de l’auteure dans la réalité technique d’aujourd’hui avec le rapprochement entre le palimpseste et le moteur de recherche Google.

Page 182 : A l’heure où tout pouvait se copier et se conserver en laissant une trace numérique, il était plus étonnant encore de savoir que les scribes s’étaient épuisés à faire naître un texte, quitte à en blesser un autre. Je les imaginais assis sur leur banc, devant leur lutrin, préparant la marge, marquant le parchemin de leur plume d’oie, qu’ils trempent dans l’encre noire. Et aussi, détruisant la culture antique d’un coup de pierre ponce, pour la recouvrir de pieuses paroles. Palimpseste : comme l’inceste d’une civilisation qui se recopie et s’engendre elle-même au lieu de s’ouvrir aux cultures anciennes. Je pensais soudain aux recherches que j’effectuais sur Google : n’était-ce pas le plus puissant palimpseste que l’on eût jamais inventé ? Une façon radicale de recouvrir la culture antique d’une nouvelle culture de masse ? Mais la trace indélébile de Google est informe et fait disparaître tout ce qui n’est pas elle. Désormais les gens lisent à travers Google comme au Moyen Age on déchiffrait les palimpsestes, sans soupçonner qu’au-dessous, juste avant, il y avait une autre civilisation. Une civilisation effacée par les véritables maîtres de la culture, non pas les écrivains, les penseurs, les savants, mais les éditeurs, les imprimeurs et les entrepreneurs de l’ère informatique. Le codex avait été une révolution technique par rapport au parchemin que l’on roulait. Le parchemin lui-même avait remplacé les tablettes en pierre sur lesquelles les scribes gravaient leurs caractères cunéiformes. Le codex, qui pouvait se feuilleter, s’ordonner et se ranger beaucoup plus méthodiquement, donna naissance, plus tard, au livre, qui allait bientôt disparaître au profit… des tablettes ! Comme si la boucle était bouclée, et qu’un cycle s’achevait. Le cycle technique de la Connaissance. Le cycle politique de la pensée humaine’.

Pour finir, un bel hommage à l’écriture et à la lecture. Le héros Joachim est un fervent lecteur et parle des livres avec un enthousiasme que j’ai adoré. Ainsi en page 89 il nous dit :

‘Je lisais la plupart du temps. La lecture était mon refuge, mon château intérieur, mon rempart contre le monde. Les livres m’ont tout apporté : la passion, l’amitié, la fantaisie, l’aventure. La joie de partager, le temps d’une journée, d’une semaine ou d’un mois, une destinée et la faire sienne. A travers eux, je me reconstruisais un univers qui n’appartenait qu’à moi’. Je souscris à trois cents pour cent.

En définitive, voilà un livre distrayant et instructif. On y apprend beaucoup de choses et on frémit avec Joachim. Un poil long quand même, cent pages de moins auraient amplement suffi. Et un peu compliqué aussi, peut-être plus encore que Le Nom de la rose à cause des retours dans le passé et des nombreuses digressions historiques et scientifiques au demeurant passionnantes.

Je n’en ai sûrement pas fini avec cette auteure pleine de talent.