Sorti en 2000 dans la Collection Points (Editions du Seuil). 237 pages. Roman.

D’emblée, l’auteure a toutes mes faveurs puisqu’elle a été prof, traductrice et, surtout, critique littéraire. Et à Télérama ! Qui plus est, Le Merle bleu a été encensé par le magazine Lire… Alors…

L’histoire : A la fin des années 80, un couple âgé, René et Clô, tous deux ornithologues, étriqués, un brin radins et auto-suffisants, vit une retraite paisible dans le Gard, faite de menus plaisirs, de petites gourmandises et de voyages d’études en vue d’une étude scientifique, la dernière de leur carrière, qui a pour thème le merle bleu. Ils n’ont pas d’enfants et les visites de leurs neveux, aussi rares que les jours de pluie dans le désert, sont motivées par une perspective d’héritage.

Arrive un bel étranger : discret, élégant, secret. Jeune. Il dit s’appeler Alain Rachet et être écrivain. On sait qu’il traîne un lourd passé, on devine qu’il est maghrébin, algérien même et que tout ou partie de sa famille a été massacrée par des intégristes religieux (c’est la fin de la période des massacres en Algérie). Il se cache. Ce qu’on n’arrive pas à savoir tout de suite, ce sont ses intentions. Car très vite, il se rend indispensable au couple qui se prend d’affection pour lui, l’adopte et l’accueille. Un peu comme l’enfant qu’ils n’ont jamais eu. Pour Clô qui le voit pour la première fois depuis sa fenêtre, il est, tout comme le merle bleu qu’ils étudient de près, un «drôle d’oiseau», farouche et solitaire. A moins qu’il n’en veuille à leurs biens et poursuive de plus sombres desseins…

Impossible d’en dire davantage sans déflorer l’intrigue même si ce roman n’est pas un policier, encore moins un thriller. Et pourtant, bien que tous les ingrédients d’un livre violent soient en place dès le début (personnages naïfs, solitaires et vulnérables, arrivée du bel inconnu, jeune, pauvre et mystérieux), tout l’art de l’auteure consiste à nous prendre par la main pour nous amener doucement, tristement, fatalement à la vérité, bien différente de celle que nous attendions, bien loin de ce que nous pouvions penser.

L’essentiel du roman, les trois quarts, relate l’histoire de ces trois personnes jusqu’au dénouement et l’auteure sera la narratrice (ou inversement). Le dernier quart, lui, est écrit à la première personne et c’est une infirmière, pleine de tact et de compassion elle aussi, qui raconte. C’est grâce à elle qu’on aura un éclairage sur les derniers événements arrivés mais des zones d’ombre resteront (que je ne peux évoquer là encore sans égratigner l’histoire mais qui m’ont fait rester sur ma faim…). Néanmoins, c’est une fin apaisée et logique et l’on peut s’en contenter pour avoir frôlé bien pire !

L’écriture de ce livre est un véritable plaisir pour le lecteur. Hors du temps et des modes, loin des styles tapageurs d’aujourd’hui qui mêlent souvent une écriture saccadée, directe, à des événements violents, des situations malsaines et propices aux exactions et dérives en tout genre. Rien de tout ça dans Le merle bleu mais une écriture littéraire simple sans un mot trop haut, qui décrit ses personnages avec une grande tendresse et beaucoup de nostalgie ; elle aime ces petits vieux qui vivent leurs derniers moments de bonheur. Mais l’humour est lui aussi présent, notamment dans la description qu’elle nous donne des tenues de Clô et de ses mesquineries, des petites manies du couple et de leur pingrerie à tous les deux.

Au final, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Michèle Gazier a su me tenir en haleine jusqu’au dernier moment et donner une grande épaisseur dramatique ainsi qu’une évolution inattendue à cette belle histoire qui concerne des «petites» gens qu’elle a considérés et décrits avec finesse, amusement et compassion. Grâce à son style léger, elle nous apporte la nostalgie sans la tristesse, l’émotion pure et douce. Un (trop ?) petit livre à savourer un après-midi pluvieux, calé dans un fauteuil, devant une fenêtre, avec une tasse de thé à portée de main sur un guéridon, entre deux ‘cinq cents pages et plus’… Histoire de souffler un peu.