Sorti en 2000 chez Albin Michel.

L’auteure. Eliette Abécassis est née en 1969 à Strasbourg. Après de grandes études littéraires (khâgne et hypokhâgne, elle obtient une agrégation de philosophie et enseigne la philosophie à Caen. Très érudite et très charismatique, elle est l’auteure prolixe de livres (presque tous des succès) portant sur des thèmes très divers (la condition féminine, les relations père-fille, conjugales, l’histoire à travers des thrillers historiques très fouillés, les religions), et de quelques scénarios de films. Ainsi que des livres pour la jeunesse. Depuis peu, elle est, avec Mazarine Pingeot, chroniqueuse à l’émission ‘Les Grandes questions’ aux côtés de Franz-Olivier Giesberg sur la 5.

Lu (récemment) de cette auteure Le Palimpseste d’Archimède, dans un tout autre registre, celui du thriller historique, que j’avais beaucoup apprécié pour son suspense et sa richesse historique.

L’histoire se déroule de nos jours à Jérusalem, dans le milieu des Hassidim, ces juifs religieux qui passent leur vie à lire et relire les textes sacrés, à étudier la Torah, à suivre ses enseignements, qui leur sont recommandés par le Rav (le rabbin) et, surtout, à prier en attendant la venue du messie.

Ils ne travaillent pas, se marient exclusivement pour procréer afin que la race juive ne s’éteigne pas et vivent retirés du monde, quasiment en autarcie. Ici, c’est Rachel, l’héroïne, qui travaille comme comptable pour que son mari puisse passer ses journées en prières sans avoir besoin de travailler.

Les mariages ne sont pas des mariages d’amour ; ils sont arrangés. Très vite, le ton est donné (page 12) : ‘Chez nous, on ne se marie pas par amour. On se marie grâce à l’entremetteur. L’amour vient après les années de vie partagée, les enfants et tout le quotidien qui tisse des liens entre les êtres. C’est pourquoi je n’avais jamais vu mon mari avant notre mariage’.

Mais c’est surtout une conception archaïque, surannée de la société basée sur le traditionalisme religieux hassidique dont les lois refusent aux femmes le droit d’éconduire l’époux choisi par le Rav, tout en autorisant le mari à répudier sa femme si elle est stérile.

Mais ici, les mariés, Rachel et Nathan, tombent amoureux le premier jour. Et leur amour ne faiblit pas. Mais, dix ans après, le couple n’a pas d’enfants. La faute en reviendra à Rachel bien sûr (qui apprend d’un gynécologue qu’elle ose malgré tout consulter qu’elle n’est pas stérile) et son mari la répudiera en dépit de son amour toujours aussi fort.

C’est l’histoire de l’amour de ce couple puis de son désamour, ou plutôt de son désaveu, que nous suivons à travers la narration de Rachel. Une histoire très triste racontée avec beaucoup de pudeur, de sensibilité et de résignation. Et une histoire qui vire au drame. Rachel est déchirée quand son mari la répudie, mais elle accepte son sort dignement car on ne désobéit pas aux lois hassidiques.

En définitive, j’ai été révoltée par ce que j’ai appris de ces juifs religieux. Ce n’est plus de traditionalisme mais de passéisme qu’il s’agit, voire d’arriérisme. Les hommes se vouent à la prière, aux études des textes et aux danses rituelles. Ils ne sortent jamais de leur cercle, n’ont aucune vie sociale et ne voient personne en dehors de leurs semblables, aucune vie conjugale si ce n’est pour procréer (habillés, l’homme sur la femme et dans le noir) et aucune vie de famille. Quant aux femmes, leur condition est tout bonnement bafouée, méprisée et leur existence rigidement définie par les lois (oserais-je dire «de la secte», disons de la caste, de l’ordre…) : enfanter et servir leur mari. Honte à Dieu qui leur dicte ces lois (si c’est lui, bien sûr). Les juifs traditionalistes sont-ils plus tolérants que les musulmans traditionalistes ? Comme je suis fière d’être définitivement athée. Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, est un peu comme la liberté : on commet beaucoup de crimes en son nom. Et le mépris de la femme en est un ! Vouer sa vie à la prière ne suffit pas à revendiquer la non-violence car pour ce faire, violence est faite… aux femmes.

Voici de quoi illustrer ma colère.

Dans une des prières que récite Nathan, page 55, il est dit :

Tu es loué, Eternel, notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait naître esclave. Tu es loué, Eternel, notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait naître femme !!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Plus loin, page 64, Rachel dit à sa sœur Naomi, promise à un homme qu’elle n’aime pas :

J’ai reçu une lettre. Elle dit : Une femme sans enfant, c’est comme si elle était morte.

Et, page 85, c’est le Rav qui dit à son fils Nathan :

Il faut se résoudre à faire notre devoir. Tu connais la loi. Le seul but de la vie d’une fille d’Israël est de porter des enfants juifs et de permettre à son mari d’étudier. L’homme a été créé par Dieu pour étudier, alors que l’intelligence de la femme lui est donnée pour participer indirectement à la vie de la Torah en préparant à manger, en nettoyant sa maison et, surtout en élevant ses enfants. Quelle autre joie y-a-t-il pour une femme ? 

Page 92, alors qu’elle patiente dans la salle d’attente du gynécologue, rongée par la culpabilité, Rachel récapitule mentalement les interdits imposés aux femmes par la religion hassidique : Chez nous, il est interdit de posséder des magazines, des livres et même des radios. Chez nous, il est défendu de s’intéresser à ce qui se passe au-dehors. Nous ne pouvons pas aller au cinéma… Etc., etc. la liste est longue et les femmes n’ont quasiment aucun droit : une fois mariée, la femme a deux devoirs : s’occuper de son mari et lui donner un maximum d’enfants, dont elle devra s’occuper seule, bien sûr et qui devront à leur tour perpétuer les traditions : une vie de prières pour les garçons et une vie de servage pour les filles. Ajoutons que la femme mariée doit se faire couper les cheveux et porter un foulard.

Le style. Le livre est écrit dans une écriture poétique, tout en retenue et en finesse. A l’instar des personnages (Rachel qui subit son destin sans se révolter et Nathan qui n’ose désobéir à son père), le style est sans emphase et la douceur avec laquelle Rachel relate son histoire dramatique la rend plus vulnérable et nous révolte peut-être plus encore qu’un discours enflammé. J’aime beaucoup le style d’Eliette Abécassis, son érudition, et sa façon de voir et de dire les choses, notamment la condition des femmes bien sûr.

Le livre est très court (125 pages), il se lit vite. Il déborde cependant de sentiments et d’enseignements. La fin m’a un brin frustrée car on ne sait rien de l’après-répudiation si ce n’est que Nathan s’est remarié, et j’aurais aimé que l’ensemble soit un peu plus étoffé. Mais l’auteure nous pose un décor et une situation en quelques lignes, dans un style concis et précis à la fois, ce qui dénote une grande maîtrise des mots et de la langue française.

Mots appris :

«phylactère» : petit morceau de peau ou de parchemin que les juifs s’attachaient au bras ou au front et sur lesquels étaient écrits des passages des Ecritures.

Rav : sorte de rabbin.