Sorti en août 2014 chez Buchet- Chastel. 140 pages. Roman.

L’auteure. Marie-Hélène Lafon est née en 1962 dans le Cantal. Elle est professeure de lettres classiques et a une quinzaine de romans à son actif, dont plusieurs ont reçu un prix littéraire. Je l’ai entendue chez François Busnel et ai bien aimé ce qu’elle disait.

L’histoire. Dans le Cantal, de nos jours. Joseph, l’anti-héros de ce livre éponyme, est ouvrier agricole de ferme en ferme depuis toujours. A près de soixante ans, il sait que la ferme dans laquelle il travaille est la dernière et il fait le point sur sa vie. Son travail, qu’il aime, dans toutes les fermes où il est passé, sa brève histoire d’amour avec Sylvie qui aura pour conséquence de le faire tomber pour de bon dans l’alcool pendant quinze ans (un trou dans sa vie, au milieu, entre trente-deux et quarante-sept ans), ses trois cures pour s’en sortir, la mort de sa mère et son enterrement, ses rapports inexistants avec sa famille (son frère et sa belle-sœur). Et la perspective de rester seul jusqu’à la fin dès lors qu’il prendra sa retraite.

Le portrait de Joseph est brossé avec beaucoup d’empathie. Il nous est dépeint comme un homme simple, doux, observateur fin et assidu et, surtout, discret, taiseux même (les seuls excès oratoires sont liés aux beuveries). Qui préfère la compagnie des animaux à celle des hommes (un chien comme celui-là, il faudrait qu’il ne meure pas, jamais, il serait presque mieux qu’une personne’. Petit, peu doué à l’école sauf, curieusement, en calcul mental. Et qui vit en regardant vivre les autres, sans jamais les juger.

Il n’y a pas d’histoire à proprement parler dans ce livre. En tout cas, pas dans le sens d’une action quelconque. Il ne se passe rien dans ces pages, aucun fait vraiment marquant. Ou presque. Car dans les dernières pages, à l’occasion d’une séance de psychotérapie, le livre prend une tournure dramatique quand on apprend ce qui a sûrement contribué à faire de Joseph un témoin involontaire et silencieux.

Et pourtant, toute une vie défile devant nos yeux. La sienne, celle de sa famille dans les grandes lignes et celle des fermiers pour qui il a travaillé, ses ‘patrons’. Aucun événement n’est mis en avant, les périodes sont survolées et l’auteure s’arrête juste parfois sur un point de détail. Il n’y a pas à proprement parler de fin au roman, on sait juste que l’histoire trouvera sa fin dans celle de Joseph, comme pour tout un chacun.

Le style. L’écriture de Joseph est très particulière et comme je n’ai rien lu auparavant de Marie-Hélène Lafon, je ne sais pas si c’est son style habituel ou celui qu’elle a choisi pour Joseph, ce qui est possible vu le degré d’adéquation avec ce qui nous est raconté. Le style est comme l’histoire : doux, lent presque long mais cependant rythmé, musical même. Il faut d’ailleurs une petite période d’adaptation pour rentrer dans les pages et, surtout, ne pas s’y perdre : cinq chapitres d’une trentaine de pages, aucun paragraphe, aucun dialogue, deux phrases (deux points, donc) en moyenne par page, des virgules. Et des points-virgules en nombre important, pour remplacer les points qui n’y sont pas. Pas d’exclamation, pas d’interrogation, de suspension, on est dans le mode indirect, celui de la mesure, de la lenteur du temps qui s’écoule doucement, de la contemplation d’une vie déjà bien avancée.

Le vocabulaire est celui de tous les jours, des mots simples, mis en harmonie, avec parfois quelques beautés du cru très imagées : ‘elle était vaste de corps’ pour dire qu’elle était forte, ou bien ‘les sagnes’ pour désigner des tourbières régionales.

Mais le style n’est pas seulement adapté à l’histoire, il l’est aussi au personnage. Comme lui il s’écoule lentement dans les pages avec une nostalgie non dénuée d’humour et de dignité.

Au final, j’ai aimé ce livre. Sortant de plusieurs romans âpres et violents, je cherchais une lecture douce et tranquille, une histoire simple. Et suis tombée sur le ‘bon’ livre, qui aborde nombre de problèmes rencontrés par les ‘paysans’ d’aujourd’hui : la désaffection des campagnes, le manque de moyens des agriculteurs pour investir, les jeunes (ici, le fils des fermiers) qui veulent au contraire passer à la mécanisation quitte à abandonner quelques procédés ancestraux (ici, la fabrication du fromage), la reprise de plus en plus rare des exploitations par les enfants, les horaires et les conditions de travail pénibles, la solitude… Un monde agricole anachronique, en pleine décadence, mais qui tente de résister au diktat des banques et de la mutation technologique à tout prix.

Il n’est pas si fréquent de lire un roman dédié aux petites gens, à ceux dont on ne parle jamais et qui pourtant nous sont indispensables dans nos besoins quotidiens. Un livre et un personnage émouvants et attachants comme une musique douce.

Quelques extraits emblématiques.

Page 35, les soirées à la ferme. ‘Il aimait bien les soirs, on restait devant la télévision, on ne la regardait pas forcément, on l’entendait, on était les trois dans son bruit, des images apparaissaient, disparaissaient, en fortes couleurs qui circulaient dans la pièce autour des corps, on baignait dans ces images, on était traversé par elles, on attrapait des morceaux, on sentait que le monde était vaste autour de la ferme et de ce pays tout petit dans lequel on aurait vécu.’

Page 74, sur les horaires de travail à la ferme : ‘Allez parler des quarante heures, ou des trente-cinq et des samedis et des dimanches, dans une ferme, il faut s’occuper des bêtes tous les jours de l’année, matin et soir, et ramasser le foin quand il est sec ou en vitesse avant l’orage sans se demander si les horaires sont dépassés…’

Page 95, sur les angoisses quotidiennes des agriculteurs : …’Peur du verre de trop et de ce qui allait avec, peur qu’il arrive un malheur à une bête, que le foin se mouille, que le tracteur tombe en panne, peur des dépenses imprévues et des factures qui restent sur le bord du buffet en attendant que l’argent des veaux rentre, on voudrait bien ne pas voir le coin de l’enveloppe qui dépasse, mais c’est là, et c’est têtu, et il n’y aura pas de miracle…