Sorti en janvier 2015 chez Gallimard. 196 pages. Roman.

L’auteure. Née en 1973 à l’Ile Maurice, elle vit en France depuis 1998. Journaliste radio et presse écrite, Nathacha Appanah publie son premier roman, Les rochers de poudre d’or, en 2003. Suivront quatre autres romans dont celui-ci, qui tous ont obtenu un prix et rencontré le succès.

L’histoire. Anita (Mauricienne, journaliste) et Adam (Landais, architecte), tous deux jeunes, artistes et idéalistes, rêvent de réaliser un jour une œuvre qui les fera connaître à jamais, lui un tableau, elle un roman. Leur rencontre a lieu à l’occasion d’un réveillon en banlieue parisienne en des circonstances surréalistes puisque, n’appréciant ni l’un ni l’autre cette fête, s’y sentant étrangers, ils se réfugient sur un canapé vert, dans une petite pièce sombre et retirée de l’appartement. Sans que l’un ait connaissance de la présence de l’autre, en silence, jusqu’à ce que l’homme prononce une phrase que la femme commente, dévoilant sa présence. Ils se sont trouvés. Coup de foudre, vie de bohème sous les toits de Paris, un enfant qui s’annonce, un voyage à l’Ile Maurice pour enterrer le père d’Anita…
Le couple part pour la Vendée natale d’Adam, toujours plein d’espoir et de projets d’avenir. Une petite fille naît, Laura. Adam, à défaut de réussir dans la peinture, essaie de percer dans un cabinet d’architecture tandis qu’Anita effectue des piges dans le journal local, jonglant avec les horaires pour faire garder sa fille. Pas tout à fait la vie rêvée. L’amour est là toujours, mais les relations se délitent, les apparences ­­–fragiles­­­­­– se craquellent, la lassitude commence à s’installer avec la routine.
Des années plus tard, un soir, dans le car la ramenant du journal, Anita rencontre Adèle. Grande et d’une beauté altière, picturale, Mauricienne comme Anita, Adèle n’a ni papiers ni attaches. Son passé, qui reste longtemps mystérieux, est sans nul doute responsable de cette grande tristesse proche de la dépression qui l’habite. Elle vit avec l’envie de mourir mais ne trouve pas le courage de mettre fin à ses jours. Elle est la nounou adorée des trois enfants d’une famille de la grande bourgeoisie locale. Quelques péripéties plus tard, elle devient celle de Laura, dont les parents tombent sous son charme. Elle s’installe chez eux. Lorsqu’elle finit par leur raconter son passé, Anita y voit d’emblée le sujet du livre qu’elle a toujours voulu écrire… Adam la regarde, lui, avec des yeux de peintre… Petit à petit, elle deviendra leur muse secrète, l’inspiration qui leur a toujours manqué. Sans jamais rien lui en dire, ils vont s’accaparer son histoire et la représenter sous la forme d’un roman pour Anita, de tableaux évolutifs pour Adam. Bien évidemment, l’intéressée découvrira le roman et les tableaux…

Le style. Il est musical, assez lent. Les phrases s’écoulent en une longue prose, laissant une impression subtile de nostalgie douce et profonde, pour ne pas dire de tristesse. Le vocabulaire est riche, avec de belles descriptions fourmillant d’expressions et de mots exotiques dont on devine le sens sans toujours les comprendre. L’écriture porte l’histoire vers un dénouement que l’on sait tragique puisque dès la première page nous lisons : …’le lac où personne ne s’aventure depuis qu’Adèle s’y est noyée il y a quatre ans, cinq mois et treize jours…’, depuis que le drame annoncé s’est produit. La construction, pas facile, est pourtant réussie : faite de retours arrière explicites et de moments présents, l’auteur nous conduit habilement vers l’explication finale. Puisque nous connaissons la fin dès le début, tout l’art de Nathacha Appanah consiste à nous y amener en douceur… Très original.

Mon avis sur le livre est un peu mitigé. J’ai beaucoup apprécié l’intrigue, même si la fin est affichée en première page. Ce genre de construction en zigzag temporel ne m’a pas dérangée, au contraire. La chronologie déstructurée est très à la mode en littérature. Dès le début, les personnages sont situés dans l’espace : Adam en prison, Anita chez elle, attendant qu’il en sorte, en compagnie de Laura. Adèle est morte, noyée dans le lac. L’écriture m’a emballée tout autant et je me suis laissée porter par son rythme et sa musicalité jusqu’au dénouement, l’explication du mystère : pourquoi et comment Adèle s’est-elle noyée ?
Là où je suis un peu moins enthousiaste, c’est sur l’étude psychologique des deux personnages principaux. Finement décrits psychologiquement, leur portrait s’affine en évoluant dans le temps, les promesses sont tenues. Adam et Anita se débattent dans leurs difficultés avec les autres mais, finalement, ils sont davantage encore empêtrés dans leurs propres contradictions. En faisant les mauvais choix et en s’y tenant coûte-que-coûte alors que s’offrent quelques occasions de les modifier (par exemple en disant la vérité à Adèle avant qu’il ne soit trop tard), ils deviennent les artisans de leurs déboires. J’ai trouvé que leur caractère n’était pas assez tranché, pas à la hauteur de leurs ambitions et de leurs rêves initiaux. Cette dimension presque trop humaine n’a pas entraîné chez moi une grande compassion pour les personnages, à part Adèle et Laura, leurs ‘victimes’ involontaires.
En attendant demain est un beau livre, à l’écriture magnifique. C’est l’histoire d’un désenchantement, d’un échec amoureux, amical, artistique. Celle aussi du renoncement face à la réalité : à ses rêves de jeunesse essentiellement, mais aussi à ses ambitions créatrices, à son besoin de reconnaissance. Mais c’est également une histoire touchante dont certains sujets abordés nous concernent tous : le temps qui passe sur nous, sur notre corps, notre amour et notre esprit, le désir qui s’émousse, l’intégration (Anita aura toujours l’impression d’être ‘l’étrangère de service’), le statut –subi– de femme au foyer, la création artistique et son inspiration (ou plutôt son absence), les mensonges, les trahisons et autres petites lâchetés au quotidien. C’est enfin l’histoire d’une vie faite de petits riens qui finissent par ne plus suffire.

Alors, même si j’ai été émue mais pas exaltée par la tristesse de cette histoire, je l’ai lue très vite, avec beaucoup de plaisir. Le drame final est d’une grande intensité dramatique mais le véritable dénouement, assez équivoque, m’a laissé un arrière-goût amer. Je persisterai dans la lecture de Nathacha Appanah pour son style, son rythme particulièrement riches et pour le regard indulgent, bienveillant qu’elle porte sur ses personnages. Aussi parce que je trouve l’auteure sympathique et pleine d’humanité, pas seulement dans ses livres.
J’ai relevé et noté un passage, non qu’il soit à lui seul représentatif de tout le livre, mais parce qu’il donne une idée de la vision d’Anita sur la vie domestique qu’elle mène contre son gré en attendant sinon l’inspiration pour son livre, du moins des piges journalistiques. J’ai particulièrement apprécié le ton juste, impertinent et drôle de ce passage (page 43) sur les tâches ménagères accomplies mécaniquement par la femme au foyer : ‘Chaque chose accomplie dans son intégralité (le ménage à fond, la purée faite maison, les livres par ordre alphabétique, la comptine) la rapproche du sentiment d’être entière ­­­­­­– entièrement femme, entièrement mère, entièrement épouse. Elle ne peut plus tourner le dos au réel, au poids et au volume de sa vie. Sa fille = 13 kg, sa maison = 120 m2, le nombre de couches par jour = 7, le nombre de pommes de terre pour une purée : 2, les mesures de lait en poudre pour un biberon de 125 g = 5, la bonne température du breuvage = 28°C ; les rides entre ses sourcils = 1, les cheveux blancs au-dessus de son oreille droite = 3, le salaire qu’elle rapporte chaque mois = 0, les heures dans sa journée = 24. Parfois Anita a l’impression de revivre inlassablement la même journée…’. Peut-être que dans cette répétition, elle finira par découvrir ce qui lui échappe, retrouver ce qu’elle a perdu mais quoi ?), obtenir la solution (mais à quel problème) ou la réponse (mais à quelle question ?). Dont acte.

 

En deux mots

Un couple d’artistes, n’ayant pu aller au bout de ses rêves, renonce peu à peu à tous ses idéaux et provoque une tragédie dont nous prenons connaissance dès la première page. Tout l’art de l’auteure sera de nous amener à comprendre comment et pourquoi. La construction est subtile, l’écriture mélodieuse et acérée. Une belle et triste histoire.