Sorti en avril 2015 chez Gallimard. 363 pages. Roman.

L’auteur. Jean-Christophe Rufin est né en 1952 à Bourges. Il est l’auteur de nombreux romans et nouvelles, sur des sujets toujours différents (L’Abyssin, Prix Goncourt du premier roman 1997, Rouge Brésil, Prix Goncourt 2001, Immortelle randonnée, Le Grand Cœur, Sept histoires qui reviennent de loin, Le Collier rouge, dont la chronique figure dans ce blog…) qui ont eu un beau succès critique. Mais il a beaucoup d’autres cordes à son arc puisqu’il est tout à la fois médecin, notamment à Médecins sans frontières, historien et diplomate français (ambassadeur au Sénégal). En tant qu’écrivain, il est depuis 2008 membre (le plus jeune) de l’Académie française.

L’histoire. Cinq jeunes gens engagés dans une ONG lyonnaise convoient de l’aide humanitaire en Bosnie à la fin de la guerre, en 1995. Quatre hommes et Maud, la seule fille du groupe qui, pour couper court à toute tentative de drague de la part de ses collègues plutôt machistes, porte toujours des lunettes noires et des vêtements qui la dissimulent aux regards, «sans forme, épais». Ils ne savent pas que la guerre touche à sa fin.
Partis de Lyon, ils se relaient aux commandes de deux énormes camions plus très jeunes et chargés à bloc. Trois hommes dans le premier, Maud et le quatrième homme dans le second.
Au début du périple, les motivations de chacun semblent exclusivement humanitaires mais très vite, des tensions se font jour et s’installent, les personnalités se dévoilent, ainsi que les vrais objectifs de chacun et… le véritable contenu des camions. Les animosités s’amplifient, deux clans se forment et le danger devient réel. Peu à peu, le lecteur comprend qu’ils ne se sont pas tous engagés dans cette mission pour les mêmes raisons et, à mesure que les personnalités évoluent et se transforment, les enjeux personnels de la mission se précisent. Parallèlement, le mystère qui entoure le personnage de Vauthier s’épaissit et la clef de l’énigme ne nous sera donnée qu’à la fin du périple. Impossible d’en dire davantage sans risque de dévoiler trop de choses menant à la compréhension.
Les quatre hommes –Lionel, responsable de la mission, Vauthiez, au passé trouble, et Marc et Alex, deux anciens militaires de carrière– ont des caractères bien trempés, tranchants avec, pour deux d’entre eux même, une violence contenue. Chacun semble avoir des choses à cacher sur son passé ou sur ses ambitions. On les verra évoluer au cours de la mission, pas toujours dans le sens que l’on aurait pu croire.
Maud est le personnage le plus stable et le plus fouillé psychologiquement. Naïve et idéaliste, elle est déterminée dans sa mission, persuadée d’avoir un rôle à jouer pour aider les populations victimes de la guerre. Ses faiblesses, elle les gardera jusqu’au bout mais s’efforce à maintes reprises de les dépasser, de les sublimer en essayant de trouver sa place dans cette guerre. Elle cherche aussi à cerner au plus près chacun de ses compagnons, sans pour autant comprendre les raisons de leur engagement et leurs enjeux personnels.
C’est sans doute la raison pour laquelle Maud s’en sort bien, mieux que les autres en tout cas car elle n’a pas changé dans sa ligne de conduite même si ses compagnons ne prennent pas tous le virage de l’opportunisme. Seul personnage à évoluer tout en restant fidèle à ses idéaux, elle devient la porte-parole de l’auteur qui, par son intermédiaire, interpelle le lecteur sur des sujets importants.

Le style. Construit comme un thriller de la route, avec un crescendo dans l’action, Check-Point est écrit sur un rythme rapide et dense qui ne laisse guère le temps de réfléchir longtemps. Une fois le décor (un paysage de montagne blanc de neige et gris de guerre) planté et les premiers check-points passés, les courses, les poursuites et les scènes d’action se succèdent à grande vitesse. Et même quand les camions sont en panne ou forcés de s’arrêter, le rythme ne faiblit pas. Alors, les quelques scènes pendant lesquelles les personnages font le point sur leur situation (ou sur leur mission pour les plus honnêtes) peuvent nous paraître un brin décalées. J’ai trouvé l’auteur moins à l’aise dans ces passages.
Le style lui-même est simple, vif, direct, avec de jolies descriptions parfois en début de chapitre, comme celle-ci, page 186 : La neige, surtout la première de l’année, est comme ces accessoires de mode qui donnent du chic à la tenue la plus banale. Les bois gris, la pelouse miteuse, le parking bétonné avaient acquis grâce à elle un charme inattendu.
Les dialogues, assez nombreux, font dans l’économie quand il s’agit pour les personnages de préparer ou de commenter une action mais s’allongent et deviennent très intéressants pour relater des commentaires psychologiques et des réflexions sur les services humanitaires. Jean-Christophe Rufin a dosé avec justesse l’aspect cinématographique du thriller trépidant, en entretenant le suspense à chaque page, et les messages que l’ancien médecin humanitaire qu’il est tient à faire passer dans la bouche de ses personnages, Maud et Marc essentiellement.

Mon avis sur le livre. J’aime beaucoup Jean-Christophe Rufin. Après l’avoir boudé (sans savoir pourquoi) pendant des années, je ne rate jamais un de ses passages dans les médias et apprécie ses idées, ses combats, sa bienveillance naturelle et son aptitude à écrire sur tous les sujets. Pour Check-Point, il sait de quoi il parle et le portrait qu’il dresse de l’humanitaire aujourd’hui, pas très flatteur pour tous les engagés, est d’autant plus crédible.

J’ai aimé ce livre pour ce qu’il est, je crois, un livre d’action avant tout. Je l’ai lu comme j’aurais regardé un film d’action, un film-poursuite, un huis-clos de la route. Avec le même plaisir que lorsque j’ai regardé (plusieurs fois !) Le Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot auquel on ne peut pas ne pas penser en lisant Check-Point, même si les contextes sont totalement différents.
Mais, tout petit bémol en ce qui me concerne, ce que je peux accepter dans un film (dont je peux détourner mon attention à tout moment) me semble plus difficile à évacuer dans un livre. Les pages sont là, on a beau tourner celles qui font un peu mal, elles restent entre nos mains tant que livre n’est pas définitivement refermé. Check-Point est un livre d’action et il accueille tous les codes du film d’action : situations de crise, décisions tranchantes, hommes blessés, laissés pour morts même que l’on retrouve en pleine forme (et en pleine action) dans la page ou le chapitre suivant et, essentiellement, une tension constante.
Cela dit, le cinéma d’action n’est pas ma tasse de thé et je ne suis pas sûre de regarder une éventuelle version filmée de Check-Point alors que j’ai beaucoup aimé le livre. Je reconnais bien volontiers que le biais d’une histoire rapide et musclée est un bon moyen de faire passer un message. Ici, le message est important, d’autant que si l’action de Check-Point se déroule pendant la guerre en Bosnie, les événements actuels en Syrie et dans le monde arabe cadrent en plein dans le sujet : le rôle, l’influence et l’action des organismes humanitaires.
Deux questions essentielles en ressortent : doit-on (peut-on) aujourd’hui rester neutre en s’engageant dans une ONG, autrement dit faut-il ne livrer que des produits alimentaires, des vêtements et des médicaments, ou bien faut-il armer les populations et les réfugiés, qui sont dans toutes les guerres les victimes sacrifiées, ce que préconisent Marc et Alex. Les aider à seulement survivre ou les aider à combattre l’ennemi ? Et, seconde interrogation, n’y-a-il chez les engagés que des hommes (et des femmes) parfaitement honnêtes et sans arrière-pensées ou desseins douteux ? Ces deux questions, d’une actualité encore plus brûlante aujourd’hui, ont le mérite d’être posées et de nous faire réfléchir… Merci Monsieur Rufin de nous ouvrir les yeux.
Enfin, cerise sur le gâteau : la jolie (mais prévisible) histoire d’amour entre deux personnages qui fait chaud au cœur en apportant au lecteur une touche de douceur et une note d’espoir dont le lecteur avait bien besoin dans ce contexte violent de la guerre. Et, tout aussi réjouissante, la ‘motivation féminine’ à l’origine de l’engagement de l’un des hommes.

Quelques extraits significatifs de l’atmosphère générale du livre et des questions que se pose Maud, et nous autres lecteurs avec elle, au cours de l’expédition, qui nous montrent à la fois les interrogations qu’elle se fait sur le rôle des ONG et sur sa propre place et son propre engagement dans celle-ci.

Page 54 :
Maud se rendait compte qu’elle s’était contentée jusque-là de notions assez vagues. (…)
Dès son entrée dans l’association, elle avait été frappée par le côté abstrait de l’humanitaire. On discutait géopolitique, situation des forces sur le terrain, enjeux stratégiques mais, finalement, les gens qu’il s’agissait d’aider restaient assez virtuels. Ceux qu’on appelait les «victimes» ou, en parlant de l’aide, les «bénéficiaires» étaient des êtres irréels sur lesquels nul ne semblait désireux de mettre un visage. Et le pire, c’était que, jusque-là, cela lui convenait assez bien. Elle avait besoin d’aider et elle était satisfaite de savoir qu’il y avait quelque part des personnes qui avaient besoin de secours. Mais ce sentiment renvoyait plutôt à elle-même qu’à eux.

Page 86 :
Maud se demandait pourquoi elle l’écoutait. Pourtant, il avait tapé juste, peut-être par hasard. Cette question, elle se l’était posée aussi. Il y avait une guerre ; on commettait des horreurs. Et elle, qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle apportait du chocolat et des pansements. Elle avait fini par accepter cet état de fait comme une singularité des temps. C’était comme ça et, au fond, elle ne voyait pas ce qu’elle pouvait faire d’autre. Mais elle n’en ressentait pas moins un certain malaise, une certaine honte. (…) – Ils savent que la guerre finira, méditait Alex. Ce qu’ils veulent, c’est simplement continuer à vivre.

Page 154 :

Elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une situation pareille. L’humanitaire, pour elle, c’était le docteur Schweitzer, saint Vincent de Paul, Raoul Follereau, des victimes implorantes et des gens courageux et désintéressés qui venaient les secourir. Au fond, elle n’en savait rien. Elle se doutait bien que ces grands ancêtres avaient disparu et que leurs héritiers ne leur arrivaient pas à la cheville.  

Page 217 :

Elle se demandait si les humanitaires, Lionel par exemple, aimaient vraiment les victimes. Ou si, à travers elles, ils n’aimaient pas simplement l’idée de pouvoir aider quelqu’un, c’est-à-dire de lui être supérieur. Mais c’était une autre question.

En deux mots

Un roman dense dans lequel l’action, prédominante, fait cependant la part belle à la réflexion. Les ONG vues de l’intérieur ou presque par un ancien médecin humanitaire.