Paru en septembre 2014 chez Gallimard. 220 pages. Biographie romancée.

L’auteur. On ne présente pas David Foenkinos. Né en 1974 à Paris, c’est un écrivain et un cinéaste très en vogue et très médiatisé. Charlotte, qui a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens et le Prix Renaudot en 2014, est son treizième roman. David Foenkinos est spécialisé dans les comédies sucrées-salées dans lesquelles il se raconte. J’ai lu La Délicatesse, que j’ai bien aimé, sans plus, et dont le film avec Audrey Toutou et Fabien Damiens a été réalisé par l’auteur lui-même et son frère que j’ai bien aimé aussi et sans plus.

Le style. Pour une fois je commencerai ma chronique en commentant le style car il y a matière à le faire et le lecteur aura noté la particularité de ce dernier. L’écriture est faite de phrases simples, voire minimalistes (sujet, verbe, un ou deux compléments, voire trois, adverbe) et donc, forcément courtes. Aucune n’atteint l’appui droit de la justification. Aucune ligne n’est complète et de ce fait, la ponctuation est elle aussi à minima : des points presque exclusivement et peu de virgules, ce qui est normal vu le peu de mots contenus dans les phrases.

Au début ça surprend, ça déroute même, on a l’impression qu’il manque quelque chose, que ça ne va pas durer, un peu comme une intro trop longue… Puis, voyant que ça dure, on se demande si l’auteur n’a pas voulu écrire en vers et aurait raté son coup, on attend une rime qui ne vient pas. Mais non, les rimes sont très rares. Alors, ce sont des vers libres. Un roman (comme annoncé sur la couverture) en vers libres, pourquoi pas… En matière de littérature contemporaine, l’heure est à la fantaisie stylistique et c’est tant mieux.

Et là, on est bien dans un effet de style longue durée. J’avoue qu’il m’a donné quelque difficulté de lecture même si j’ai fini par m’y faire en entrant dans l’histoire. Je me suis aussi demandé si cette épuration par les mots, ce style elliptique pouvait avoir le mérite de conférer au texte ‘restant’ une intensité et une densité capitales, chaque phrase percutant le lecteur avec le peu de mots (les plus importants, les seuls indispensables ?) qu’elle contient. Alors : simple effet de style, recherche réelle d’écriture ou malaise de l’auteur devant la gravité de l’histoire ? Au lecteur de décider pour lui-même et d’apprécier ou non.

Après m’être renseignée, j’ai appris que l’auteur s’est lui-même posé la question de ‘son’ écriture de Charlotte et qu’il «l’explique» en ces mots :

J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.
Mais comment ?
Devais-je être présent ?
Devais-je romancer son histoire ?
Quelle forme mon obsession devait-elle prendre ?
Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Je me sentais à l’arrêt à chaque point.
Impossible d’avancer.
C’était une sensation physique, une oppression.
J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.
Alors j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi.

Bon, bah je ne suis pas beaucoup plus avancée qu’avant. En quoi le fait d’écrire des phrases courtes apporte-t-il de l’oxygène à l’auteur ? En quoi cela allège-t-il les faits et leur narration ? Pas convaincue du tout. Je dirais pire, rarement un style m’aura paru coller aussi peu à l’histoire. N’est pas poète qui veut… Et Foenkinos ne l’est pas. Finalement, je pense qu’il a voulu se faire plaisir avec cette écriture, un point c’est tout.

Charlotte. Je ne connaissais pas Charlotte Salomon avant de lire ce livre. Cette jeune peintre française a connu un destin des plus tragiques. Née en 1917 à Berlin, dans une famille dont plusieurs membres de la branche maternelle, essentiellement des femmes dont sa mère, se sont suicidés. Elle est morte gazée le jour de son arrivée à Auschwitz en 1943, à 26 ans. Enceinte de quatre mois.

Jeune fille à l’âme torturée, elle laisse une œuvre foisonnante, réalisée sur une très brève durée, moins de deux ans. Notamment un livre, Leben ? Oder Theater ? (Est-ce la vie ou du théâtre ?) œuvre autobiographique constituée de peintures sur gouache et de textes écrits à la main racontant son histoire et celle de sa famille, ainsi que de thèmes musicaux. Une sorte d’œuvre «synesthésique» d’une grande originalité puisqu’à la fois autobiographie peinte et écrite, bande dessinée musicalisée, comédie musicale familiale illustrée et dessinée, journal intime sous forme de tableaux accompagnés de repères sonores, bref une œuvre singulière et très personnelle. Sentant qu’elle était sur le point d’être arrêtée, elle l’a confiée à un médecin ami qui, plus tard, l’a remise à Ottilie Moore, amie de longue date de sa famille. C’est cette dernière qui la rendra aux parents de Charlotte, rescapés de la Shoah qui, seulement en 1959, la confieront au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Plusieurs expositions auront lieu.

C’est donc bien après sa mort que l’œuvre de cette artiste sera connue du grand public. C’est d’ailleurs en allant visiter une exposition de Charlotte Salomon que David Foenkinos a eu le coup de foudre pour elle et que lui est venue ‘l’obsession’ d’écrire sa vie.

Merci M. Foenkinos, sans vous je n’aurais sûrement jamais connu cette artiste attachante et son œuvre inouïe dans sa forme, que je rêve de voir un jour de mes yeux voir. J’aurais cependant aimé que vous en disiez un peu plus sur sa peinture, en nous décrivant quelques tableaux par exemple. Je crois bien que même les lecteurs qui la connaissaient avant de vous lire sont restés sur leur faim.

L’histoire. Le sujet du roman est donc la courte vie de Charlotte Salomon. Une vie dramatique de bout en bout, succession de drames parsemée de rares moments de bonheur qu’elle devra à l’art, en particulier la peinture, et à l’amour qu’elle porte à l’homme ‘de sa vie’ (qui n’est pas celui dont elle sera enceinte au moment de sa mort).

Des secrets concernant les suicides répétés dans la famille de sa mère, y compris celui de celle-ci quand elle avait neuf ans (on lui dira qu’elle est morte de la grippe)… Un amour passionnel qu’elle connaîtra à l’âge de vingt ans pour le professeur de chant de sa belle-mère, cantatrice connue et qui se verra ‘arrêté’ net par le départ pour le sud de la France de Charlotte… La séparation des siens… Nous allons de malheur en malheur… Jusqu’à la scène finale de ‘la douche’… Le sujet est grave. Mais si nous sommes par moments très émus, l’auteur ne réussit pas à nous estomaquer comme il le voudrait ou comme il le faudrait avec un tel sujet. Il ne suffit pas d’être ‘obsédé’ par un personnage pour réussir à le rendre charismatique, il faut savoir en parler avec empathie. Et je crois que c’est bien ce qui manque à David Foenkinos, de l’empathie ! Il est vrai que je viens de lire deux Jean-Luc Seigle et deux Philipp Meyer et ils tous m’ont émue aux larmes…

Enfin, la façon dont l’auteur évoque la Shoah m’a semblée à la fois légère et décalée. Encore à cause du style sans doute et de la distance apportée par toutes ces coupures. Et les détails donnés à la fin lors de la scène de la douche m’ont paru poignants pour le coup, mais inutiles, le fond historique n’étant pas assez étoffé.

En somme, ce livre m’a laissé une impression assez mitigée. Pour moi, son ­seul­ mérite est de m’avoir fait connaître le personnage dont il raconte l’histoire. En ce qui concerne la narration même, je n’ai pas aimé les intrusions que fait l’auteur dans ses pages. Pour un livre qui n’est pas vraiment écrit à la première personne, je trouve que ça fait tache. On se doute bien que pour écrire une biographie, même romancée, un auteur doit se documenter mais, s’il le fait sous forme de pèlerinage dans les lieux où a vécu son personnage, le lecteur n’est pas obligé d’être le témoin de ses pérégrinations au sein même de la narration. En préface ou postface à la rigueur, mais pas «dans le corps» du livre, de celui-ci en tout cas, c’est dérangeant au milieu des drames qui se déroulent.

Ça aussi c’est un phénomène de mode en littérature, l’immersion de l’auteur dans le livre. Je n’ai rien contre mais ici ça ne colle pas, ça ferait presque tourisme historique… Qu’il se soit rendu sur les lieux de vie de son héroïne, d’accord, mais on n’a nul besoin d’avoir le compte rendu de ses visites et des personnes qu’il a rencontrées et ‘interviewées’. Encore une fois, s’il avait regroupé tous les passages relatifs à ses recherches dans une seule et même partie totalement distincte des chapitres narratifs, cela ne m’aurait guère dérangée. Et d’ailleurs je ne l’aurais peut-être même pas lu comme beaucoup de Remerciements en fin d’ouvrage. Et si c’était pour être sûr qu’on les lise qu’il les avait insérés dans la narration ?

Cet aspect ‘sur les traces de Charlotte Salomon’, l’obsession qu’il dit sans cesse avoir pour elle sans nous décrire le moindre tableau, ajoutés au style si particulier du roman m’ont rendue très perplexe et si j’ai refermé le livre en ayant appris quelque chose, il ne m’a pas pour autant emballée. Je trouve que derrière tout cela il y a quelque chose d’affecté, de distanciatif alors même qu’il est question d’amour et d’obsession de l’auteur pour son personnage. Mais c’est ça aussi la lecture : aimé ? pas aimé ?

A noter que les rares scènes d’amour sont émouvantes et reflètent la personnalité torturée des deux partenaires.

Et finalement, là aussi j’ai bien aimé, sans plus…

J’espère que je serais davantage conquise avec le prochain Foenkinos (si je le lis), qui n’a pas vraiment besoin de moi pour vivre de ses livres !

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 13, non, 12, non 11 1/2, et c’est mon dernier mot. Après tout, c’est au-dessus de la moyenne.