L’auteur. Pierre Lemaître est né à Paris en 1951. Formateur de profession, il se met assez tardivement à écrire des romans et des scénarios. Son premier roman, Travail soigné est publié en 2006. Suivront Robe de marié, son premier policier, en 2009, avec lequel il a remporté le Prix du polar francophone au Salon du Polar de Montigny-les-Cormeilles. Salon que j’ai fréquenté bien longtemps au temps où j’habitais le Val d’Oise avant ‘d’échouer’ en Bretagne, et où j’ai rencontré beaucoup d’auteurs sympas.

Cadres Noirs est son troisième livre, c’est un thriller social. C’est le premier que je lis de Pierre Lemaître.

L’histoire. Alain Delambre, DRH de sa personne, cinquante-sept ans —à peu de chose près l’âge de son créateur—­, est ce que l’on a désormais coutume d’appeler un ‘chômeur de longue durée’. Et, selon la définition de ‘chômeur de longue durée’, croulant sous les problèmes : petits boulots de survie, irritabilité, faux espoirs, angoisse du lendemain avec perspective dépressionnaire, couple menacé, … etc. etc. Après quatre années de chômage, l’espoir peut-être, enfin : on lui propose un job. Mais un job pas comme les autres. Pour décrocher cet emploi, un dernier test, plutôt une véritable épreuve puisqu’il s’agira ni plus ni moins d’une prise d’otage réelle dont l’enjeu caché sera de tester certains cadres de l’entreprise recruteuse. Parvenu sur le fil du rasoir, celui où tout peut basculer, Alain Delambre sera prêt à tout, absolument tout pour obtenir ce poste, et il le fera, quitte à tout briser autour de lui y compris ce qu’il a de plus cher.

Impossible d’en dire plus sur l’intrigue sans en dévoiler trop car la tension est omniprésente et le suspense intense.

L’aspect social, avec une étude juste du milieu de l’entreprise, est plutôt bien rendu bien qu’un peu caricatural (et encore). Mépris des patrons de grandes entreprises pour les petits cadres, magouilles financières, intimidations, sort réservé aux seniors, licenciements abusifs, chômage des plus de cinquante ans… tout y est. Et malheureusement avéré. Non, finalement, pas grand chose de caricatural quand on écoute les infos régulièrement.

Le style. C’est plutôt bien écrit, enlevé, et ça fonctionne. Parfaitement adaptée au récit, l’écriture rebondit avec l’intrigue et colle au rythme saccadé du livre. Certaines phrases s’arrêtent avant d’être finies. Au lecteur de les terminer et l’on comprend comme si on avait l’intégralité du dialogue (ou du récit). Ce rythme haché et rapide nous tient en éveil et accompagne l’histoire et sa lecture.

En définitive, Cadres noirs m’a embarquée avec bonheur dans ses pages. Je me suis sentie concernée par le sujet et le personnage, auquel j’ai fini par m’attacher en dépit de ses petits travers et de sa détermination à tout risquer pour obtenir le poste. Est-ce lui ou notre société actuelle qu’il faut incriminer dans cette course folle au travail ? Et ne va-t-on pas de plus en plus rencontrer ce genre de personnes prêtes à tout pour s’en sortir ? Si bien sûr. Pierre Lemaître est visionnaire, quoique… pas besoin d’une boule de cristal aujourd’hui pour assister à cette descente aux enfers qu’entraînent le chômage et les situations extrêmes, il suffit de lire les journaux ou, mieux, d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi.

Bref, du titre au sujet, tout est noir dans ce roman, faux-espoirs et descente aux enfers, situations extrêmes…). On est à tiers chemin entre polar, roman social et thriller. Ce qui donne un roman noir. C’est tout ce que j’aime dans les romans policiers : quand ils sont tout sauf des romans policiers, ou alors juste de quoi justifier leur classement dans la littérature ‘de genre’. Ce sont pour moi les romans qui traduisent le mieux la réalité du monde actuel (hormis ceux narrant des crimes commis par des serial killers ou des psychopathes et encore). Car si un ou plusieurs crimes sont commis, le plus important n’est pas toujours de savoir par qui mais pourquoi ils l’ont été. Et ce qui prévaut donc est l’étude psychologique des personnages et la peinture la plus réaliste qui soit de la société dans laquelle ils évoluent. Car dans ‘roman policier’ il y a ‘roman’. C’est dans ce domaine du roman noir qu’excellent des auteurs comme le regretté Thierry Jonquet, Mordillat, Henning Mankell, Dennis Lehane, Elisabeth George, Craig Johnson, R.-J. Ellory et bien d’autres auteurs tout aussi excellents que je lis depuis qu’ils écrivent. Je viens d’en rencontrer un autre.

Cadres noirs se lit d’une traite car on veut savoir si le personnage, auquel on s’attache, finit par s’en tirer et parce que le suspense est rudement bien mené, jusqu’au bout. Mais surtout parce que les rebondissements tombent au moment où l’on s’y attend le moins, ce qui donne à l’histoire un rythme effrené… Sans parler du style que j’ai beaucoup aimé.

Mais n’est pas Thierry Jonquet qui veut et la part ‘thriller efficace’ est un peu trop proéminente à mon goût avec un maximum d’action. Reste que c’est tout de même bien noir et que je ne vais pas m’arrêter là avec Pierre Lemaître. Car, derrière l’écrivain, on sent un homme qui aime beaucoup les gens, qui comprend leurs problèmes et écrit sur eux et pour eux. Et je parierais sur un gros succès futur pour ce «jeune» auteur qui a démarré sa carrière littéraire à cinquante ans.