Sorti en janvier 2015 aux Editions Guérin. 199 pages. Roman-Récit de voyage.

L’auteur. Sylvain Tesson, écrivain-voyageur français, est né en 1972 à Paris. Géographe de formation, il est également titulaire d’un DEA de géopolitique. Mais c’est d’abord et avant tout un aventurier qui ne tient pas en place. Outre l’escalade et l’ascension (de montagne ou d’immeubles), la randonnée à pied, à cheval ou en deux-roues (un tour du monde en vélo) avec, toujours, une prise de risques, il passe sa vie à bourlinguer et à séjourner dans des zones inhospitalières (Sibérie, Inde, Bhoutan, Islande, Pakistan, Afghanistan, Russie entre autres) et à relater ses voyages sous forme de reportages, de documentaires mais surtout de nouvelles (Une vie à coucher dehors, qui lui a valu le Prix Goncourt de la nouvelle en 2009), de récits de voyages (On a roulé sur la Terre, Eloge de l’énergie vagabonde…) et de romans (Dans les forêts de Sibérie, Prix Médicis en 2008).

L’histoire. Le livre relate, une fois de plus, un voyage à haut risque. Avec en sus une partie historique puisqu’il s’est agi de refaire le chemin de la retraite de Russie en 1812, de Moscou à Paris, deux cents ans très précisément après. Soit quatre mille kilomètres. Pas à cheval bien sûr mais en ‘Oural’, sorte de side-car russe au confort et à l’équilibre précaires. Avec quatre amis dont deux Russes, Sylvain Tesson met les roues dans les pas des chevaux de Napoléon. Même époque calendaire, au jour près parfois, même conditions météorologiques. Mais sans les Cosaques à leurs trousses, sans la famine, sans la vermine et les maladies, sans les combats à mener et les marches forcées avec comme seule certitude in fine… la mort. Et un voyage beaucoup plus court… Le luxe, quoi !

Non, bien sûr, de luxe il n’y en eut point dans ce voyage d’une quinzaine de jours. Un froid létal, de la neige en bourrasques, des bécanes à ras de goudron glissant, en panne et risquant de se renverser, une course folle sur des routes encombrées de poids lourds menaçants… Pas vraiment un voyage d’agrément… Mais en cas de coup de mou dans l’équipe, Sylvain se chargeait remonter le moral des ‘troupes’ en leur lisant des extraits des livres embarqués qui relataient la ‘vraie’ Retraite de Russie, l’épouvante pure.

La partie historique —que l’auteur nous livre à travers les mémoires du Grand Ecuyer, le Général Caulaincourt et du Sergent Bourgogne, fidèles parmi les fidèles—, fourmille d’anecdotes et de détails stratégiques et humains. Nous apprenons ou révisons un nombre incalculable de détails qui nous font froid dans le dos. La grande habileté de l’auteur, c’est de pouvoir nous raconter deux histoires à la fois tout en expliquant la première par le prisme de la seconde. Le soir, pour rester dans l’ambiance, ils lisent les mémoires qu’ils ont emportées et nous révèlent les atrocités commises par ces armées arrivées au terme de ce qu’il est possible de vivre, possible de faire.

Les témoignages relatent des tueries entre camarades, de la consommation de cheval vivant, du cannibalisme et même de l’autophagie (du grec auto : soi-même et phagie : manger !). Il souligne le rôle du Général Hiver, le froid russe, qui tue plus encore que les armes et la faim. Nous lisons en page 123 : ‘Le froid tua les plus faibles et rendit fous les autres. Les membres cassaient comme du verre. Dès que ces malheureux s’assoupissaient, ils étaient morts’.

Le style. C’est du Tesson pur jus, du grand Tesson même. Chaque fois que je lis un Tesson, je suis emportée par la flamboyance de son écriture inspirée, directe, métaphorique, par son vocabulaire incroyablement riche et renouvelé et par son rythme épique, aussi haletant que celui des courses et des aventures qu’il raconte. Tesson a l’art et la manière de marier la spontanéité au perfectionnement. Le tout avec beaucoup d’humour (souvent grinçant c’est vrai, mais on adore !) et de l’autodérision à revendre (son côté touchant). Sans parler d’un sens de la formule qui frappe très fort. Ça va très vite, c’est dans l’excès total, ça nous surprend, ça nous fait peur, ça nous fait rire, ça nous instruit, ça nous agace et ça nous épouvante, bref ça nous fait un bien fou ! Quel talent ! C’est JU-BI-LA-TOI-RE !

Techniquement, la construction du livre est elle aussi parfaitement réussie. Après quelques pages sur les préparatifs du voyage, on est plongé en plein dans l’aventure et les chapitres (un par jour de voyage) alternent les passages historiques et le voyage des joyeux compères. On passe d’une époque à l’autre sans jamais se perdre et on ne s’ennuie pas une minute. Là aussi l’auteur a fait preuve d’une grande maîtrise car le pari n’était pas gagné d’avance. Raconter en même temps deux histoires décalées de deux cents ans n’est pas chose facile, mais calquer la seconde sur la première et passer en douceur de l’une à l’autre semble tenir de la gageure.

Mon avis. Ça ne va pas être facile pour moi d’être objective car Sylvain Tesson est un de mes petits chouchous, même si ses fanfaronnades m’exaspèrent parfois au plus haut point. Je le suis depuis longtemps, ne rate aucune de ses apparitions médiatiques et peste quand il balance tout à trac ses boutades réactionnaires ou moralisatrices. J’ai lu tout ou —grande— partie de ses livres. J’ai eu très peur pour lui lors de l’accident qui a failli l’occire au moment de la livraison à l’éditeur de ce dernier opus…

En ce qui concerne Berezina, je l’ai aimé au moins autant que Dans les forêts de Sibérie qui m’avait déjà enthousiasmée. Le voyage des cinq amis m’a tout juste intéressée et j’ai suivi leurs (més)aventures le sourire aux lèvres. La préparation du voyage et les considérations géopolitiques m’ont semblé quelquefois longuettes. Mais la partie historique, elle, m’a passionnée. Alors que les récits de guerre et la stratégie guerrière m’attirent peu en général (excepté la bataille de Waterloo racontée par Stendhal dans La Chartreuse de Parme, que j’ai lue et relue comme tout le monde au lycée et qui m’a toujours depuis servi de point de comparaison pour les scènes de batailles tant elle m’avait fascinée par sa violence et la puissance visuelle de la description du champ de bataille), j’avoue avoir été attentive de bout en bout à cet épisode tragique de l’épopée napoléonienne. Il faut dire que les explications, d’une grande simplicité, passent toutes seules. Et l’alternance passé-présent facilite la compréhension.

Sylvain Tesson est amoureux de la Russie et des Russes, de l’âme slave en général. Cela se ressent à chaque recoin de phrase. Il est donc en plein dans son élément. D’autre part, il ne cache pas non plus sa fascination (et non son admiration) pour Napoléon et sa grandeur, ainsi que son admiration sans bornes pour ses généraux et ses soldats. Mais il ne condamne pas les Russes pour autant. A la guerre comme à la guerre semble être le mot d’ordre et les exactions –terribles— se commettent de part et d’autre. Enfin, la retraite de Russie et les souffrances inouïes qu’elle a causées aux Grognards est un sujet dont on a trop peu parlé. Il estime que ces événements font partie des ignorés de l’Histoire et de ses commémorations alors qu’on est en plein dans la mode du commémoratif.

L’auteur porte un regard très humain sur cette guerre atroce et sur les centaines de milliers de morts, toutes nationalités confondues. La Grande Armée a été anéantie. Mais c’est surtout son absurdité qu’il met en avant : politique de terre brûlée et de villes mortes pour les Russes (l’incendie de Moscou est un morceau de bravoure) et d’évitement de l’ennemi, entêtement de Napoléon suivi par une Grande Armée tout entière dévouée à son culte dans cette marche à la mort dans l’hiver russe, barbarie des hommes à bout de vie. Il dira en interview que dans ce carnage les soldats ont atteint un degré de souffrance encore jamais vu dans l’histoire guerrière, malheureusement bien rattrapé depuis au vingtième siècle.

Un seul passage pour illustrer ces atrocités. Page 95 : ‘Quand le cheval vint à manquer, on se mangea les uns les autres. Les témoignages de cannibalisme, d’autophagie même, encombrent les archives, mais gênent leurs rapporteurs qui éludent le tabou. Bourgogne refuse un jour d’accompagner un sous-officier portugais au spectacle de l’entre-dévoration de prisonniers russes. Et cette armée de demi-squelettes, la gueule barbouillée de sang, pillant les camarades tombés au champ d’honneur, soulevant leurs propres haillons pour se ronger les moignons, terrifiés de finir sous la dent de leurs frères, «c’étaient les mêmes, écrit le capitaine François qui, six mois auparavant, faisaient trembler l’Europe».

Les spectacles de ce niveau apocalyptique sont légion, avec le paroxysme, peut-être, lors du passage de la Bérézina, et on frémit souvent d’horreur et d’incrédulité à leur lecture.

Les questions fusent : comment ces soldats ont-ils fait pour supporter l’insupportable ? Comment ont-ils pu rester fidèles à celui qui leur infligeait cette retraite macabre et ‘mourir en criant Vive l’Empereur’ ? Quelle puissance, quel magnétisme, quel ensorcellement se dégageaient-ils de l’Empereur pour les entraîner avec lui ? Sylvain Tesson tente d’y répondre à plusieurs reprises.

Mille autres passages intéressants, mille autres sujets abordés : au hasard l’abandon, pour urgence politique, de son armée par Napoléon, qui rejoindra la France en traîneau après le passage de la Bérézina, à Smorgoni, ce qui l’amènera à se confier longuement à Caulaincourt, qui l’accompagnait et écrira un recueil intitulé ‘En traîneau avec l’empereur’ ; beaucoup d’informations sur l’Empire, des références assez critiques au modernisme actuel et au consumérisme (‘une existence dont les horizons limités ne sont plus que la consommation et l’hédonisme ne suffit pas’) ; quelques piques aux anti-Poutine, une belle réflexion à la fin sur l’importance du mouvement et des voyages… Etc. etc. Deux cents pages d’une grande intensité dramatique, historique et littéraire. Avec un panache extraordinaire et un humour désopilant.

Enfin, j’ai hautement apprécié l’hommage que l’auteur a rendu aux chevaux, dont on ne parle jamais et qui vivent un véritable martyre pendant les guerres. En 1812, ils ont payé un tribut aussi lourd que celui des hommes à qui ils ont servi de monture, de protection sur les champs de bataille et… de nourriture, souvent prise ‘à vif’. Il y eut deux cents mille morts dans les rangs des chevaux au cours de la retraite.

Une telle reconnaissance est particulièrement rare en littérature et mérite d’être relevée. Qu’on soit ‘viandard’ ou herbivore, si on ne déteste pas les animaux, on ne peut qu’être ému en lisant cet hommage, je l’ai été aux larmes. Il faut impérativement, en s’arrêtant tous les trois mots, lire et relire les pages 152 et 153 de Berezina. En réalité, s’il faut une seule et bonne raison d’acheter le livre, cela peut être ces deux pages. Elles valent à elles seules la dépense et c’est pour cela que je résiste à les recopier (menteuse, mon petit doigt me dit que c’est la flemme !) ! Oui, j’exagère peut-être un peu, il y a beaucoup d’autres choses intenses dans ce livre, mais quel bel et juste hommage rendu au meilleur ami de l’homme !

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques descriptions, notamment de la Russie enneigée.

‘Autour de nous, la glace, les congères, les banlieues grises, les usines décrépites et les isbas de travers. Le paysage avait la gueule de bois. Même les arbres croisaient de guingois. Le ciel avait la teinte de la flanelle sale’.

‘La neige faisait pleuvoir le silence sur la route’.

‘Il neigeait, la nuit semblait en larmes dans le faisceau des phares…’.

‘Le soleil avait réussi ses percées. Les rayons s’infiltraient. Des gloires coulaient par les trouées de nuages. La campagne, lavée par les pluies de la veille, était en majesté. Le ciel était d’Île de France : une respiration de lumière’.

Quand on aime le style tessonien, on ne peut qu’en redemander !

Quant au spectacle de la débâcle, il est décrit avec le même français talentueux et la même fulgurance mais là il vaut mieux le lire dans les pages du livre. Je peinerais à les recopier tant le récit est terrible.

 

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 5 étoiles Luxe sur 5. Le luxe, c’est par manque d’objectivité. Et pour l’hommage aux chevaux.

 

En deux mots

Dans une écriture dense et épique, Sylvain Tesson revient sur un volet oublié des campagnes napoléoniennes, la Retraite de Russie après l’incendie de Moscou, et rend hommage à ceux qui y sont morts. Après avoir en 2012, avec quatre amis, refait en side-car précaire l’exact parcours de La Grande Armée en 1812, il nous livre un récit généreux, édifiant et passionnant.