Sorti en 2014 au Mercure de France. 175 pages. Roman. Rien lu avant de cet auteur, dont c’est le neuvième roman.

L’histoire. Robert Coublevie est l’homme qui marche. Il marche pour marcher, il marche parce qu’il aime la nature, il marche parce qu’il aime sa montagne, et surtout, il marche pour oublier. Il marche comme on aimerait marcher quand on est paresseux. Vagabond (‘chemineau’) amoureux de la faune et la flore sauvages, fou de liberté et de nature, philosophe à ses heures et triste car sa femme l’a quitté cinq ans auparavant et qu’il ne s’en est pas remis, il arpente avec sa chienne toujours les mêmes sentiers de montagne qui servent de frontière virtuelle entre la France et l’Italie. Lors de ces marches il rencontre de loin en loin son vieil ami chartreux, marcheur tout aussi assidu avec qui il a des discussions métaphysiques.

Quand il ne marche pas, il redescend dans la vallée et passe du temps au Café du Nord où il retrouve des vieux copains de comptoir. Ainsi que le bistrotier et sa fille Camille, 16 ans, que l’on sent marquée et portant lourd secret. La réapparition soudaine de l’ex-femme de Robert, un malaise soudain de Camille, et l’histoire dérape. Impossible d’en dire plus car ce livre comporte une énigme qu’il vaut mieux ne pas déflorer. En bref, Coublevie se trouve malgré lui au centre d’une tragédie, un meurtre dont tous les personnages peuvent être suspectés et, lorsqu’il comprend que la fréquentation du monde de la ville ne peut plus rien lui apporter de bon puisque l’homme justement n’est pas bon, Robert agit en conséquence avec comme seul objectif le triomphe de la liberté. Et libre, il le restera en dépit de tout.

Beaucoup de sujets importants sont traités dans le livre, sur un ton faussement léger, comme page 35, une réflexion juste sur la mémoire :

…L’important est de ne jamais se rappeler quoi que ce soit. Rien de rien, Coublevie… La mémoire, c’est un piège. Elle rassemble nos échecs et nos déceptions, elle classe toutes ces misères, elle les accumule dans le foutoir intime, là où ça pourrit sans ordre et sans façon. Crois-moi, elle nous fait vraiment souffrir, la mémoire, genre élancements dentaux, vieilles caries qui se réveillent…

Et d’enquiller tout aussi justement sur la joie :

La joie, c’est différent, Coublevie. La joie échappe aux souvenirs, elle est furtive. Elle est floue. Elle arrive comme par enchantement. Un regard, une caresse sur un bout de tissu, un parfum… Elle surgit à l’improviste et s’impose comme ça lui chante. Elle enfle d’un coup puis explose et se désagrège. Après, plus rien. Un frustration, un dépit mais plus vraiment de trace. On ne garde pas souvenir de la joie. C’est volatil et imprécis. Un vrai truc de myope.

Comme c’est vrai et joliment dit !

Le style. Le style est agréable avec de belles descriptions comme celle, magnifique, d’un terrain vague en pages 100-101, et les expressions à la fois justes et savoureuses de Robert Coublevie. Mais surtout, grâce à certains mots qu’il aime, qu’il collectionne, qu’il liste, qu’il polit, et qu’il utilise au bon moment. L’humour est présent lui aussi, notamment à la fin, dans la prison, où il se moque de l’avocat, «son commis d’office» ou quand il se gausse des gendarmes qui planquent devant sa cache.

Le livre est écrit à la première personne. Mais curieusement, en page 121, l’auteur reproche au personnage (à lui, donc, en principe) d’interpréter la réaction d’un autre personnage : «On raconte, Coublevie, on ne commente pas». Surprenant de voir l’auteur s’interpeller à travers un narrateur qu’il appelle «je». Un peu comme s’il se reprochait la première personne ou comme s’il voulait prendre davantage de distance qu’il n’est possible avec le «je». L’auteur serait-il aussi modeste que son personnage ?

En définitive, j’ai aimé ce livre, de plus en plus au fil de la lecture. Je me suis mise très vite à le déguster. Les personnages principaux (Robert, Camille et le moine chartreux) sont très charismatiques et ne manquent pas de nous émouvoir, surtout Camille, au bord de la rupture et bourrée de contradictions. Robert est un homme rempli de bonté et de compassion qui aime les humains et n’hésite pas à se sacrifier pour eux. Au fil des pages, Robert Coublevie évolue : tandis que sa santé ne cesse de décliner jusqu’à l’immobiliser, son esprit s’élève de plus en plus haut, l’amenant presque au détachement le plus total. C’est un peu comme si la maladie, en sacrifiant son corps, en l’immobilisant, le conduisait tout droit au sacrifice sociétal et l’immobilisait là aussi.

Les personnages secondaires ont une histoire plus ou moins tragique qu’ils ne parviennent pas à assumer, ce qui les amène à des comportements bas, voire sordides. L’aspect humain est bien rendu et les personnages ont une véritable épaisseur psychologique.

J’ai bien aimé aussi dans le registre stylistique, l’amour des mots que Coublevie appelle «les mots rares et précieux» et qu’il utilise quand bon lui semble au hasard des rencontres mais aussi quand il est dans de sales draps, quitte à passer pour un olibrius. Ainsi, en page 158, emprisonné pour un meurtre qu’il n’a pas commis :

Cette nuit, j’ai allongé ma liste. J’ai rajouté un nouvel adjectif résonnant comme une clochette aux côtés de Naphtaline et de Déçu en bien : Oblatif. C’est léger, musical et ça convient assez bien à la situation…

N’avons-nous pas nous aussi des mots que l’on aime sans savoir pourquoi, des mots «qui nous parlent» et qu’on place à un endroit bien précis dans un écrit ou dans une conversation parce qu’on trouve que là ils sonnent bien même si leur emploi y est au contraire plutôt incongru ? Si bien sûr. Sauf qu’ici en l’occurrence le mot «oblatif» tombe plus que bien, tout comme sa définition que Coublevie ne se prive pas de nous donner : «Oblatif (du latin oblativus) : qui s’offre à satisfaire les besoins d’autrui au détriment des siens propres : un amour oblatif». C’est bien tout lui ! Une manière comme une autre de nous rendre complices, voire partenaires, de ses points de vue et de ses actions, en gardant son détachement, sa morale propre et, par-delà, l’essentiel : sa liberté. Ainsi que l’odeur et le bleu unique des gentianes !

Rarement pour moi le style aura autant collé à l’histoire et à son personnage principal.

Ce livre raconte une belle et sombre histoire, celle d’un homme marginal bienveillant et d’une jeune fille à l’enfance tragique, dans un style tantôt badin, naturel, tantôt poétique et lyrique (ce n’est pas un hasard si l’auteur a commencé sa vie d’écrivain par des poèmes). C’est un roman émouvant, qui nous emmène aux côtés du marcheur vers une fin imprévue mais inéluctable. Une grande réussite. Si un autre Yves Bichet me tombe dans les mains, il n’en retombera que refermé !

Si je devais lui mettre une note sur 10, ce serait 9, mais pourquoi pas 10 ? Parce que je ne peux quand même pas mettre 10 à tous les livres que j’ai aimés ! Et puis il est un peu court…