Sorti en 2015 chez Albin Michel. Puis en avril 2016 au Livre de Poche. 574 pages. Polar dépaysant.

EN DEUX MOTS

Toujours le même dépaysement dans cette seconde partie. Toujours cette écriture nerveuse et riche dans les dialogues et les descriptions. Et toujours chez l’auteur cette immense culture générale et cet amour sans faille de la Mongolie et de ses habitants. Enfin la même maîtrise d’une intrigue pourtant (trop ?) complexe et aux ramifications lointaines… Avec en bonus des morts qui tombent littéralement du ciel, comme la neige. Mais comment fait-il ? A nouveau les pages se tournent toutes seules et on en redemande.

Les cinq premières lignes.
« Engoncée dans sa parka polaire, l’inspecteur Oyun essayait de comprendre l’empilement des choses. Elle s’était accroupie dans la neige qui crissait et s’était penchée pour mieux voir. Le froid lui tailladait les pupilles et l’air glacé lui griffait les sinus à chaque inspiration. C’était comme respirer des brisures de verre. Autour d’elle un autre terrible dzüüd vitrifiait la steppe immaculée ».

L’auteur. Ian Manook est l’un des deux pseudonymes de Patrick Manoukian (l’autre étant Paul Eyghar), sous lesquels il a écrit plusieurs romans. Patrick Manoukian, d’abord journaliste et publicitaire, est né en 1949 en région parisienne. Il est également éditeur pour la société Manook qu’il a créée pour publier les récits de ses nombreux voyages à travers le monde. Comme journaliste, il a collaboré aux rubriques touristiques de nombreux magazines (Le Figaro, Télé Magazine, Top Télé, Partir…). S’il écrit de la prose romanesque depuis l’adolescence, il ne publie son premier roman pour adultes, celui-ci, qu’en 2013. Yerulgelgger fait partie d’une trilogie de polars mongols publiée chez Albin Michel, le second étant Les temps sauvages, le dernier La mort nomade. Ian Manook est un homme très médiatique qui aime bien se confier en interview sur son parcours de bourlingueur invétéré et de jeune écrivain. Ses déclarations, très intéressantes, tournent toujours autour de ses voyages et du travail de romancier.

L’histoire. Pas facile d’ébaucher un résumé du début de l’intrigue, même un semblant. Mais allons-y. Nous sommes en plein hiver mongolien, en plein dzüüd (période glaciaire de l’hiver mongol, qui se manifeste par des températures souvent inférieures à moins 20, moins 30 degrés, des bourrasques de neige et de vents violents capables de geler un corps en quelques minutes et de « vitrifier la steppe immaculée »). Ce phénomène climatique pousse les nomades à quitter leurs yourtes pour s’agglutiner aux portes de la capitale Oulan-Bator et y vivre misérablement.
L’inspecteur Oyun a survécu aux blessures qu’elle a reçues à la fin de l’histoire précédente et a repris ses enquêtes. Elle est envoyée sur une scène de crime peu banale : à plusieurs centaines de la capitale mongole, sous un petit monticule de glace, le cadavre d’un yack en surplombe deux autres, un cheval et une toute partie de son cavalier, la jambe et son pied. Un jeune militaire la rejoint, qui va l’aider dans ses investigations.
De son côté, Yeruldelgger est appelé dans l’Otgontenger par un vieux professeur étudiant les oiseaux, en particulier les gypaètes, qui a trouvé ce qu’il pense être un morceau d’os humain et vu à la jumelle un corps accroché au flanc de la montagne. Avant de pouvoir commencer quoi que ce soit, il est arrêté par la police des polices qui le suspecte du meurtre d’une prostituée qu’il connaissait d’une précédente enquête. Et dont le fils, disparu, se trouve être le Gavroche du premier tome, petit protégé d’Oyun et de Yeruldelgger, Gantulga. Libéré avec une interdiction de quitter la ville, il mène cependant des investigations qui le mèneront de surprise en surprise, et nous avec.

À partir de là, intrigues, rebondissements, trahisons, complots, poursuites… alimentent un suspense haletant qui nous oblige encore à tourner les pages à toute vitesse. L’horizon géographique de l’histoire s’est élargi à d’autres villes mongoles et étrangères à la Mongolie, et prend une envergure internationale. Notamment la ville de Krasnokamensk, située en Russie à quarante kilomètres de la frontière avec la Mongolie, où se trouvent la plus grande mine d’uranium de Russie qui en a fait une des villes les plus polluées par radioactivité du monde, et une colonie pénitentiaire, elle aussi célèbre pour sa dureté. Un autre volet de l’enquête se déroule en France, dans la région du Havre.
L’équipe policière s’agrandit elle aussi. Outre des militaires haut gradés et pas tous honnêtes, un nouveau flic, Zarzavadjian, Français d’origine arménienne, va enquêter au Havre et dénouer avec brio la partie française de l’intrigue avant de rencontrer Yeruldelgger en Mongolie.

Le style. Malgré sa pagination conséquente, cette nouvelle aventure de Yeruldelgger se lit très vite. L’écriture est là aussi très fluide, les terres et les coutumes mongoles toujours décrites avec brio, les dialogues, incisifs et savoureux, entretiennent le suspense et nous permettent de comprendre l’histoire de la Mongolie et la psychologie des personnages. Ian Manook a un sacré sens de la description et n’est pas seulement à l’aise avec les paysages mongols qu’il aime autant que ses personnages.
Une région de Normandie est elle aussi passée au crible, la nature mais aussi les monuments pour lesquels l’auteur remonte dans l’Histoire de France jusqu’à… leur construction.
Et comme dans le premier volet, les chapitres sont titrés, les titres reprenant leurs derniers mots, faisant penser aux livres écrits sous forme de feuilletons aux siècles passés.
Certaines longueurs peut-être dans la relation et les explications des agissements des militaires et des services secrets ou/et spéciaux. Mais c’est sans doute parce que je n’aime pas trop les uniformes quelle qu’en soit la couleur…

Mon avis sur le livre. Bien sûr, je l’ai dévoré et aimé. Et j’y ai retrouvé tout ce que j’avais apprécié dans le premier opus : la maîtrise absolue des sujets, du suspense et de l’écriture, tout ce que l’on y découvre, notamment sur le dzüüd, sorte de blizzard meurtrier qui sévit depuis des années l’hiver en Mongolie.

Si les personnages du précédent, sympathiques ou non, sont restés peu ou prou les mêmes, Yeruldelgger, lui, a beaucoup évolué, et pas forcément dans le bon sens. Il se laisse de plus en plus entraîner par sa colère de voir son pays livré aux mafieux de tout poil et aux trafics en tout genre. Abîmé par une histoire personnelle tragique, il est dominé par une grande violence que rien ni personne ne peut contenir, ni sa compagne ni ses collègues et supérieurs, ni ses – rares – amis. Il est incontrôlable. Avec le nouveau flic français et Gantulga, qui joue un rôle important dans le déroulement de l’intrigue, avec un nouveau traître pour remplacer Mickey, le flic pourri du premier tome, avec Oyun et la légiste égales à elles-mêmes – Oyun peut-être un peu plus noire, plus virulente compte-tenu de ce qu’elle a subi – et, surtout, un Yeruldelgger de plus en plus déglingué, imprévisible, la galerie de personnages est au sommet de ce que le lecteur peut attendre.

Côté suspense, la maîtrise est au rendez-vous de bout en bout, tant dans le sujet principal que dans les intrigues annexes qui, même si elles se distendent et s’éparpillent dans le temps et dans les lieux – au point de m’avoir parfois semblé un peu confuses –, finissent par fusionner.

Quelques incohérences, c’est vrai, mais nous sommes dans un polar endiablé empreint d’une atmosphère de série américaine : trop de mourants, blessés ou laissés pour morts qui ressuscitent quelques pages plus tard. Et trop de militaires, trop d’uniformes, trop de barbouzes, trop de services de police différents… avis tout personnel.

Mais Les temps sauvages est toujours aussi bien écrit, documenté socialement, historiquement (un quartier du Havre est décrit par le menu) ; les coutumes mongoles : l’amour des animaux sauvages et sa réciprocité, le respect des anciens et des morts, la générosité et le sens de l’accueil, ainsi que l’esprit des Mongols, écartelés par l’histoire de leur pays entre traditions ancestrales et modernisme incontournable, y sont largement dépeints. Avec de nombreuses références et allusions aux technologies contemporaines (Internet, portables…) et aux séries policières modernes, plus encore que dans Yeruldelgger, pour nous montrer que la Mongolie évolue elle aussi avec son temps, en bien ou en mal… Les épisodes avec les loups (en meute cette fois) sont passionnants et riches de sens. Et les références au passé de la Mongolie : Gengis Khan, la période soviétique – le Régime d’Avant –, démêlés avec la Russie d’aujourd’hui et la Chine, la spoliation des richesses minières de la Mongolie par ces dernières toujours fort intéressantes.

Pour finir, je dirai que Ian Manook est très doué, d’une culture hors normes et tous azimuts. Fuyant les sentiers battus, usant et abusant des références historiques, il est tout sauf un auteur classique de romans policiers. Et les tout petits bémols notés plus haut (longueurs, survivance de personnes laissées pour mortes, foisonnement de personnages portant l’uniforme et d’actions secondaires) ne m’ont pas empêchée de le dévorer en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire et ne m’empêcheront pas davantage de vous le recommander chaudement ; tout juste m’ont-ils arrêté les doigts au moment de le mettre lui aussi dans les coups de cœur. Ne serait-ce que pour avoir l’accès à la troisième et dernière partie des aventures de Yeruldelgger car si les intrigues sont différentes d’un roman à l’autre, les personnages et leur histoire personnelle, eux, sont pérennes, et le plaisir de lecture intact. Certes l’auteur marie ici toutes les veines romanesques, y compris une « belle » histoire d’amour, mais Yeruldelgger (et son créateur) ne sont pas n’importe « qui » et leur univers est si particulier, si vaste et si fouillé, que chaque roman est une envolée France-Mongolie. Virtuelle seulement et malheureusement.

À noter aussi que le titre est un clin d’œil au dernier roman de Joseph Kessel qui se déroule en 1918 en Sibérie, pas si loin de la Mongolie à vol de gypaète.

EXTRAIT

Sur la statue colossale de Gengis Khan, « héros » emblématique de la Mongolie, vue par Oryun, qui l’a toujours trouvée menaçante : « Tout le monde se plaisait à y voir l’image d’un père fort et puissant, bras plantés dans les accoudoirs de son trône, jambes écartées sans honte et sans peur, qui veillait sur son peuple et protégeait la maison du gouvernement. Oryun y avait toujours vu l’image d’un père castrateur et abusif, surveillant en silence ses sujets et leur interdisant l’entrée de sa maison. Mais maintenant, avec sa lame en équilibre sur son tranchant juste dans l’axe de la statue, le Blue Sky ramenait Gengis Khan à ce qu’il était aussi : un despote dont la force avait été d’être le plus cruel et le plus fort, et qui aujourd’hui n’était plus que ça. Un despote des temps passés ».