Sorti en mai 2016 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. (Premier) roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. Titre original : The Marauders. 402 pages.

EN DEUX MOTS

Une galerie de personnages décapés par la vie, totalement décalés pour certains, qui n’ont a priori rien à voir les uns avec les autres mais finissent par se croiser dans une histoire collective à dormir debout qui pourtant tient la route. Raconté avec un humour décapant dans un décor improbable mais réel, Les Maraudeurs est tout à la fois un roman d’aventure et de vengeance foireuse, un « nature writing » et un drame social et écologique. Tout bonnement jouissif et passionnant. Tristement drôle et drôlement triste, excellent du début à la fin.

L’auteur. À 48 ans bien portés, Tom Cooper, auteur de nouvelles pour des magazines littéraires, vit et enseigne à la Nouvelle-Orléans. Les Maraudeurs est son premier roman.

Les cinq premières lignes.
« Ils surgirent des entrailles ténébreuses du bayou comme des spectres, d’abord une lueur fantomatique dans le brouillard, puis le vrombissement d’un moteur : un hors-bord en aluminium fusant sur la laque noire de l’eau. De loin, on aurait dit que les deux silhouettes étaient accolées, tels des frères siamois ».

L’histoire. Fin août 2005, l’ouragan Katrina a dévasté la Louisiane et touché tout le Golfe du Mexique, faisant plus de 1800 victimes, noyées chez elles ou emportées par les flots. La ville de la Nouvelle-Orléans doit être évacuée en quasi-totalité. Les communications avec le reste du pays sont coupées et l’événement est peu médiatisé. L’administration Bush, minimisant les effets de Katrina, tarde à réagir et n’envoie les secours que deux jours après la catastrophe. Les élus locaux ne gèrent pas mieux la crise. Comme si cela ne suffisait pas, moins de cinq ans plus tard, la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, exploitée par la compagnie pétrolière BP, explose, provoquant la mort de onze personnes et d’une centaine de blessés ainsi que la pire marée noire des Etats-Unis avec plus de 500 millions de litres de pétrole répandus en mer. La BP minimise au maximum l’impact de la marée noire, le gouvernement n’en fait pas davantage que pour Katrina.

L’histoire commence juste après cette marée noire, à Jeanette, une petite ville de Louisiane. La population restée après et malgré les deux catastrophes survit mal que bien. La pêche à la crevette, rentable avant l’ouragan, lui permettait encore après de gagner quelque d’argent, juste de quoi vivre. Mais la pollution au pétrole la rend très vite impossible. Les poissons et les crevettes sont contaminés, inconsommables et invendables, quand ils ne sont pas morts.

Parmi les personnes demeurées à Jeanette, quelques-unes, qui ne se connaissaient pas du tout ou juste par ouï-dire, vont voir leurs destinées se croiser sur quelques mois. Commençons pas le plus cabossé et le plus surprenant de tous : Gus Linquist, un vieux pêcheur de crevettes solitaire, fortement accro à l’alcool et aux médicaments et qui, quand il est en manque, dialogue avec les plantes et les animaux du bayou. Et manchot. La disparition (un vol) de sa prothèse de bras qu’il a payée une fortune, est à l’origine de toute l’histoire. Quand il n’est pas à la pêche sur son rafiot aussi malmené et usé que lui, il arpente le bayou avec un détecteur de métaux à la recherche du trésor abandonné par Jean Laffitte, célèbre pirate français, sur lequel il se documente en lisant force livres et revues. En attendant le jour béni où il le trouvera, il ramasse tout ce qu’il a une chance de revendre.

Autres personnages improbables, particulièrement antipathiques et intouchables : le couple de jumeaux. Les frères Toup, Reginald et Victor. Des voyous violents voire psychopathes prêts à tout pour protéger un îlot sur lequel ils ont installé une gigantesque plantation de cannabis, dont ils revendent la production au vu et au su de tous, y compris le shérif local. Ils passent l’essentiel de leur temps à surveiller, armés, le bayou qui encercle leur île, prêts à tirer sur tout visiteur inopportun. Le trafic, c’est sacré.

Pas vraiment sympathique non plus, un ancien du village, parti faire sa vie ailleurs des années avant : Brady Grimes, homme veule et gagne-petit, est engagé par la compagnie pétrolière pour revenir y jouer les « démarcheurs » : il fait du porte-à-porte en proposant de l’argent aux habitants en échange de leur silence au moment du procès de la BP, responsable de la marée noire. Parmi les personnes à « visiter », il y a… sa propre mère.

Enfin, personnage hautement charismatique voire attendrissant, le jeune Wes Trench, 17 ans, solitaire lui aussi, qui vit avec son père avec lequel il entretient des relations houleuses. Il lui reproche indirectement la mort de sa mère, emportée devant eux par les eaux folles de Katrina. Contrairement aux jeunes de la région, il veut rester à Jeanette, finir de construire son bateau et devenir pêcheur de crevettes comme son père. Après une dispute plus violente que les autres, il quitte la maison de ce dernier et convainc Gus Lindquist de l’embaucher sur son rafiot.

D’autres personnages traversent l’histoire pour la « pimenter » : un shérif indolent et complaisant et deux escrocs-dealers-loosers grands consommateurs de cannabis, qui vont s’en prendre aux jumeaux. Ce qui déclenchera leur vengeance aveugle. Malheureusement celle-ci ne s’abattra pas sur la bonne personne… Je laisse aux lecteurs le plaisir de le découvrir…

Tout ce petit monde évolue dans le bayou, un décor naturel qui, s’il fut celui de cartes postales avant Katrina et la marée noire, celui dont les personnages ont la nostalgie, est devenu une vaste fange noire de pétrole où n’ont survécu que des animaux sauvages et affamés : des alligators voraces, d’énormes serpents venimeux et des myriades d’insectes connus ou non, en tout cas pas de moi, sacrément piqueurs et mortifères. Certains personnages auront l’occasion de voir ces animaux de très près… Toutefois le lecteur aura l’occasion de se demander si parfois certains hommes ne sont pas plus dangereux et sauvages que des animaux réputés pour leur dangerosité et leur sauvagerie. La question se pose d’elle-même, pas besoin des mots de l’auteur.

Sur quatre cents pages qui se dévorent à belles dents, l’intrigue mêle chasse au trésor incongrue et véritable chasse à l’homme, vengeance erronée, trafic de drogue et problèmes écologiques. Sans oublier l’incrimination des politiques de l’administration Bush et des compagnies pétrolières, la BP en particulier. Suspense, dépaysement, intérêt et rires (parfois jaunes mais l’humour est noir) garantis jusqu’au bout de la fin.

 

Le style. Toute l’histoire est racontée dans une sorte de choralité narrative. Le narrateur reste toujours l’auteur mais chaque chapitre fait intervenir un personnage différent, qui lui donne son titre, et les dialogues, toujours percutants, comme les réflexions des personnages, sont écrits avec des variations notoires. Les personnages pensent et parlent dans une langue différente. La nature, hostile, omniprésente – le bayou essentiellement –  est décrite dans sa beauté passée par certains personnages et dans sa laideur et sa noirceur actuelles par l’auteur. Les descriptions sont extrêmement bien rendues, avec un aspect visuel qui nous en met plein les yeux, même quand terre et mer sont désolées et qui laisse augurer d’une adaptation vidéo sous forme de série (c’est en cours) et probablement de film, avec Quentin Tarantino ou les frères Coen aux manettes de la réalisation par exemple.
Mais ce qui caractérise la plume de l’auteur, c’est son humour noir présent partout, utilisé avec maestria, décapant sans jamais aller jusqu’au sarcasme. Tom Cooper est très doué pour raconter des histoires sombres d’une manière à la fois romanesque, traditionnelle et jubilatoire qui force le rire. Chapeau bas pour un premier roman.

Mon avis sur le livre. J’aime les premiers romans. Je les ouvre toujours avec l’espoir et la curiosité liés à la nouveauté dans l’écriture, le cadre et le sujet. J’aime aussi particulièrement la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel qui est une grande pourvoyeuse de (souvent nouveaux) talents et fait mouche presque à chaque fois pour moi. Et ce n’est pas celui-ci qui va me faire changer d’avis.

Les Maraudeurs, dont j’ai adoré les différentes écritures, vaut d’abord pour sa galerie de personnages impressionnante. A se demander où l’auteur est allé chercher le concept de tels caractères. Exclusivement masculins, ils ont pour seul point commun leur attachement forcené à la vie par une résilience active, et leur extravagance, presque leur incongruité, à l’exception de Wes. La violence et le cynisme de certains sont le pendant de la candeur parfois extrême des autres. Le lecteur ne peut que s’attacher à eux, surtout au jeune Wes et au vieux Gus et les suivre avec plaisir et intérêt dans leurs quêtes et leurs frasques respectives.

Mais, sous couvert d’une écriture dynamique, pétaradante même dans certains dialogues, Tom Cooper nous livre une réflexion profonde sur des sujets d’une actualité et d’une importance majeures. Derrière les aventures abracadabrantes racontées en une succession de scènes – totalement foutraques – hilarantes ou horrifiques, par-delà la désopilance (je sais, le terme n’existe pas, c’est un « bouquivorisme », mais je n’en ai pas d’autre sous les touches), outre notre intérêt passionné pour les personnages et leurs (més)aventures, nous sommes mis en face une fois encore de la malfaisance humaine. La filouterie utilisée sur les plus faibles par les plus forts. Ici la direction d’une compagnie pétrolière internationalement connue contre un village de pêcheurs ravagé cinq ans plus tôt par un ouragan d’une puissance jamais vue aux USA. Sur le désintérêt et la passivité du gouvernement Bush, qui a osé survoler La Nouvelle-Orléans quelques jours après Katrina (quand même, et s’il y avait de nouvelles grosses vagues ?) sans se poser du tout. Et qui n’a quasiment rien fait pour améliorer le sort des sinistrés. Sur les catastrophes écologiques que seuls les plus démunis subissent à cent pour cent, et ce n’est malheureusement pas moi qui rabâche. Sur le racisme aussi, la Louisiane, plein Sud sur la carte des USA, ayant été au XIXème l’une des plus grandes plaques tournantes de traite des Noirs, et après Katrina les sinistrés jetés sur les routes furent en grande majorité des personnes « de couleur ».

Petit détail amusant : il n’y a pas de femmes dans ce roman, ou si peu. Une est présente dans quelques lignes (la mère du démarcheur de la BP) ; Gwen Lindquist, qui a quitté son mari à cause de ses extravagances et de son alcoolisme, et la dernière nous est présentée uniquement le jour de sa disparition dans les crues de l’ouragan : il s’agit de la mère de Wes. Trois victimes des hommes… Merci Monsieur Cooper. Même s’il n’y a peut-être pas de message volontaire réellement explicite, les femmes ne font pas partie des personnages malfaisants de votre histoire. Je ne regrette pas leur absence dans ce cas.

Pour finir, je dirai que cet excellent roman a été un énorme coup de cœur et que je l’ai dévoré comme un alligator affamé pourrait dévorer une proie frétillant devant ses crocs. Le plaisir de lecture est immense. Le lecteur est en immersion (c’est le cas de l’écrire) dans le bayou inondé et noir de pétrole, à frémir, voire pire, pour rire à gorge déployée quelques pages plus loin. L’humour noir, comme la marée, est omniprésent comme le mazout. Je me suis parfois demandé comment je pouvais rire à lire ce que j’avais sous les yeux. Donald Ray Pollock dit avoir particulièrement aimé ce roman… Lisez ses romans, surtout Le diable, tout le temps, vous verrez qu’ils sont de la même veine romanesque : personnages tordus, psychopathes et violents, comportements outranciers…

Un roman mieux qu’un essai pour nous faire prendre conscience du monde et de l’humain qui nous entourent ? Je n’ose répondre que oui même si je le pense si fort que vous devez le « lire » ici. En tout cas, si comme moi vous trouvez les essais un peu rébarbatifs et didactiques et préférez les romans, foncez ! Un premier roman, ça ? Alors oui, s’ils sont tous comme Les Maraudeurs, je veux bien ne lire « que » des premiers romans et si possible de la collection Terres d’Amérique. Est-ce que je vous le recommande ? A votre avis ?

 

Rien que pour vous faire saliver d’avance, QUELQUES EXTRAITS (in)dispensables.

La catastrophe écologique : « Les écologistes s’inquiétaient de voir la nappe de pétrole gagner les marais. Un orage tropical, un changement de vent inattendu, et c’est tout l’écosystème de la région qui serait ravagé. Les hérons, les sternes, les cormorans, les mouettes rieuses, les grenouilles, les lézards, les alligators, les perches de mer, les muges, les huîtres, les langoustines, les cerfs, les rats musqués. Et, oui : les crevettes. (…). Les habitants de la Barataria étaient certains d’une chose en tout cas : aucune des grandes gueules qu’ils entendaient déblatérer à la télé ne disait la vérité. D’après BP, la fuite avait été endiguée, l’opération de nettoyage était un succès, mais en réalité, la majeure partie de la nappe de pétrole demeurait, invisible, dans les profondeurs marines.
Et les gens de la Barataria n’avaient pas besoin qu’on vienne leur expliquer de quoi il retournait. Ils connaissaient la vérité : ils l’avaient sous les yeux. La vérité était là, dans l’eau, dans l’air, dans ces marées étranges qui rejetaient sur les plages les cadavres noircis des oiseaux et des poissons ».

Et plus loin : « Les spots à la télé, dit l’adjoint. Tu les as vus ? Les trucs de BP, avec un acteur qui joue un pêcheur. Un type avec la gueule de Sam Shepard ou je ne sais pas qui et qui dit ouais, allez-y, la flotte est nickel. Et pendant ce temps-là, tous les oiseaux et les poissons crèvent de partout. Moi je dis, y a des têtes qui devraient tomber ».

Sur la corruption active des hommes politiques et des gros industriels : « L’Etat de Louisiane, faisait toujours remarquer le père de Wes, aurait toujours les mains sales. Ça avait toujours été le cas et ça ne changerait jamais. L’endroit le plus corrompu de tout le pays, d’après lui. Et à quoi d’autre aurait-on pu s’attendre de la part de cet avant-poste dressé à l’improviste et confisqué par une bande de hors-la-loi et de bohémiens sortis des marais ? D’un endroit qui, au cours de ses jeunes années, n’avait cessé d’être ballotté d’un pays à l’autre, comme un enfant illégitime ? Il n’y avait qu’à voir tous ces élus pris la main dans le sac, de l’argent fédéral planqué dans leur congélateur et des prostituées au fond de leur lit. Tous ces candidats au poste de gouverneur qui atterrissaient en prison. Le détournement des fonds d’urgence débloqués par l’Etat fédéral après Katrina pour financer des piscines privées, des voitures de sport et des chevaux alezans. Et les compagnies pétrolières. Bon Dieu, ces putains de compagnies pétrolières. Tôt ou tard, elles se retrouvaient toutes prises en flagrant délit, la bite au fond du pot de confiture ».

Le Sud de l’Amérique et la Louisiane en particulier, depuis la colonisation, n’a vu passer que des profiteurs qui ont gagné de l’argent sur le dos de ses habitants : d’abord les colons bien sûr, puis les planteurs de tous poils et maintenant les compagnies pétrolières. Tous ont transformé le bayou et la côte en poubelle.

Sur le racisme ambiant, banal depuis que les gouvernements Bush père et fils, entre autres, l’ont inculqué en apprenant aux gens à avoir peur les uns des autres et en jouant déjà sur la peur du terrorisme pendant la guerre en Irak, alors qu’il s’agissait plutôt de continuer d’exploiter les plates-formes pétrolières. Des manœuvres politico-véreuses qui ont parfaitement fonctionné, comme le montre ce roman où tout le monde se méfie moins ou plus de tout le monde ! Alors, oui, parfois un roman va plus loin plus qu’un essai…
« Péquenot : un de ces mots, comme nègre, qui s’utilisaient pour injurier, rabaisser, exprimer sa colère ou sa honte, parfois aussi maudire. Ou un mélange vaseux de tout cela à la fois. Question de contexte. De contexte et d’intention ».

Et pour finir, une belle description du bayou. Simple, sans emphase comme elle le sont toutes, mais belle à lire et à « voir » : « Et pendant ce temps, le jour prenait ses quartiers ; peu à peu le marais recouvrait sa forme et ses couleurs habituelles, telle une vieille peinture à l’huile décapée par le dissolvant du restaurateur, un pigment à la fois. Le brun des champignons, le vert de la mousse, le gris du lichen ».