Sorti en 2004 chez Julliard.

L’auteur. Philippe Besson, né en 1967, est écrivain et scénariste. Après des études de commerce et de droit, il exerce une carrière dans les affaires avant de commencer à écrire. C’est en 1999 qu’il publie son premier roman ‘En l’absence des hommes’, suivi en 2001 de ‘Son frère’ qui sera adapté au cinéma par Patrick Chéreau en 2003.

L’histoire. L’auteur se glisse dans la peau d’Isabelle Rimbaud, sœur du poète maudit et nous retrace par le biais d’un —faux— journal quasi quotidien les derniers mois de la vie de son frère. Une agonie longue et terrible dont rien ne sera épargné ni à la sœur ni au lecteur. L’enfant terrible, le perpétuel révolté rentre d’Afrique avec un cancer en phase terminale et une jambe gangrenée. Après une halte à Marseille pour y subir une amputation, le voilà de retour dans son village des Ardennes. Loin du soleil qui le fait vivre et qu’il adore et de son dernier ami laissé là-bas. Avec cette mère qui ne l’a jamais aimé et le méprise sans l’avoir jamais compris. Mais aussi avec cette sœur qui l’aime (bien que l’ayant très peu connu) et se sacrifiera pour l’accompagner jusqu’au bout de sa vie, de son dernier voyage.

Sans jamais vouloir le rendre sympathique à nos yeux (l’auteur ne l’épargne pas et relate ses colères subites, ses caprices), Philippe Besson ne le rend pas totalement antipathique non plus. Nous frémissons même de pitié mais surtout d’admiration pour cet homme génial en quête d’absolu, de liberté et d’idéal.

Le style. Le fait de parler du frère par l’intermédiaire du journal de la sœur est intéressant et nous rend très proches d’eux, la biographie se conjuguant à la première personne. Mais j’ai trouvé un peu trop ampoulée, exaltée et même parfois condescendante voire méprisante la façon dont s’exprime Isabelle pour parler de son frère. Par exemple lorsqu’elle parle des villageois venus voir son frère de retour :

‘Regardez-les les gueux, les maudits, les oubliés du monde, les mal bâtis, les rongés par l’alcool, les déformés par le labeur, les vieillis par l’interminable hiver ; regardez-les, les hypocrites, les méchants, les persifleurs, les avides, les femmes au regard torve, les hommes taciturnes et patients ; regardez-les qui défilent au pied du lit, comme au vient au spectacle ou comme on se rend au cimetière. Ils ont un peu hésité, au début, ils ignoraient s’il leur fallait redouter le retour de l’enfant du pays, ils n’osaient pas se montrer. Et maintenant ils arrivent en procession parce qu’on a dû leur raconter que cela valait le détour. C’est un ballet incessant et obscène. Les uns sont là pour l’entendre retracer ses périples africains, les autres pour contempler sa face cramée, sa jambe arrachée ; les uns pour qu’il évoque devant eux des contrées lointaines qui leur font oublier, pour quelques instants, leur condition quotidienne, les autres pour soupeser ses chances de survie et prendre les dimensions de cette ferme qui sera bientôt à vendre ; les uns pour ravir un peu de son soleil, les autres pour renifler l’odeur des mourants’.

Cela dit, au sortir de ce livre poignant, on n’a qu’une idée en tête : relire les poèmes de Rimbaud avec en mémoire les tristes visions de son agonie, mais aussi les représentations réalistes de ses voyages et leurs retranscriptions en poèmes lyriques et flamboyants.

D’autres thèmes chers à Philippe Besson sont abordés ici. Outre l’homosexualité, c’est surtout celui de la famille, en particulier des liens fraternels très forts qui fait sujet, et celui de la mort et de son approche.

Au final, ‘Les Jours fragiles’ m’a totalement conquise. En tant qu’admiratrice depuis toujours de Rimbaud et de tous les poètes maudits de cette époque. Mais aussi pour l’aisance avec laquelle l’auteur a revisité les derniers jours de Rimbaud et la fluidité de son style.

J’ai noté deux passages particulièrement justes et terribles :

‘Comment ne pas croire à une malédiction, à un enchaînement du malheur ? Dieu miséricordieux, qu’aurions-nous fait pour mériter un tel sort ? Quel outrage aurions-nous donc commis ?’

Et aussi :

‘Oui ? Comment ignorer la mort qui vient ? Et, du reste, s’habitue-t-on à cette idée ? Devient-elle familière, presque rassurante ? Se résigne-t-on avec calme, sans se débattre ? Accepte-t-on son sort, quand on sait qu’on n’est plus en mesure de s’y opposer ? Abandonne-t-on, un matin ou un soir ? Laisse-t-on la forme noire se profiler ? Est-il un moment où on admet, une fois pour toutes, que la résistance est vaine, que la lutte peut finir ?’

Et je me souviens d’un passage d’Une saison en enfer’ de Rimbaud sur la maladie : ‘Les femmes soignent ces féroces infirmes au retour des pays chauds’. Un écrit prémonitoire ?