Sorti en février 2017 chez Gallimard, Collection « Du monde entier ». (Premier) Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach. Titre original : The Nix. 720 pages, 960 dans la version poche (Folio, octobre 2018). A été élu par le magazine Lire comme Révélation étrangère 2017.

EN DEUX MOTS
Qu’est-ce que je vais lire maintenant ?! J’étais bien en immersion avec Samuel, Faye, Bishop et Sebastian. C’est comme si j’étais orpheline de lecture. Et l’auteur, comment pourra-t-il faire mieux pour son second roman ? Bonne chance à lui, j’en prendrais pourtant bien un deuxième…

EN QUELQUES MOTS
Un monument de littérature. Le summum. Le rêve américain mis à mal dans son intégralité. Jubilatoire et véritable prouesse romanesque. Un « livre-monde » selon Cunégonde. Le mot chef-d’
œuvre n’est en rien galvaudé ici.

Les phrases les plus justes (choix cornélien), dans un écrit de Samuel : « …Tu comprends que ta mère avait raison : ce sont les choses que nous aimons le plus qui nous ravagent le plus. Car leurs ravages sont proportionnels à l’amour que nous leur portons ».
Et dans la bouche de Faye : « Il y a ce moment dans toute vie, un traumatisme qui vous fait voler en éclats, et vous transforme à jamais. Celui-là était le sien ».

Les cinq premières lignes :
« Le gros titre apparaît à la une un après-midi, presque simultanément, sur plusieurs sites d’informations : AGRESSION DU GOUVERNEUR PACKER ! Quelques minutes plus tard, la télévision s’empare du sujet. Interrompant les programmes pour un flash spécial, le présentateur adresse un regard grave à la caméra et annonce… ».

L’auteur. Nathan Hill est né en 1976 dans l’Iowa et a grandi dans le Midwest. Il vit aujourd’hui en Floride. Après des études de journalisme et d’écriture créative, il exerce le journalisme et l’enseignement de la littérature. Il écrit des nouvelles pour des revues littéraires avant de publier The Nix, qu’il a mis douze ans à écrire, en 2016. Quel bonheur pour nous qu’il l’ait fini !

Pour ce qui est du contenu, comment l’aborder et surtout, comment en parler de manière courte et synthétique ? D’autant que je me suis promis en ce début 2019 de ne pas dépasser quatre pages Word en corps 11 par chronique ! Je crois que j’aurais dû mettre ce chiffre au prorata de la pagination du roman lu. Et voilà que j’ai perdu trois lignes… La tranche de l’exemplaire que j’ai lu disparaît sous les post-it de couleur, parfois deux sur la même page ou un seul à cheval sur deux p… Essayons. Déjà six lignes…
Dans les toutes premières lignes, le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, fantoche mi-George Bush mi-Donald Trump, est agressé. Cette scène d’ouverture inénarrable et drôlissime nous apprend qu’il a reçu une poignée de graviers en pleine face et que l’agresseur est… une femme ! Une femme de soixante ans sortie de nulle part.
Samuel, son fils, est professeur de littérature anglaise à l’université de Chicago. Laura Pottsdam, une étudiante grande tricheuse devant l’éternel, lui tient tête car il l’a prise en flagrant de tricherie via Internet. Elle fait tout pour lui nuire, prête à le faire renvoyer. Taciturne et solitaire, pour des raisons qui nous seront dévoilées peu à peu, Samuel est totalement coupé du monde extérieur. Élevé comme un adulte par sa mère le temps de sa présence, il rejette tout ce qu’elle aimait et s’intéresse à ce qu’elle rejetait. Ainsi passe-t-il tout son temps libre à jouer, terré chez lui, à un jeu de survie : Elfscape, un jeu d’adolescents dans lequel chaque joueur joue caché derrière un pseudonyme.
A l’occasion d’un rendez-vous (dans un aéroport !) avec son éditeur, qui lui a versé des années avant une très grosse somme d’argent pour un roman qu’il n’a jamais écrit et vient le sommer de lui rendre l’argent ou de publier très vite son roman, il apprend à la télévision que : un, le candidat Packer a été agressé et blessé à l’œil ; deux, sa mère, dont il n’a aucune nouvelle depuis qu’elle l’a abandonné vingt ans plus tôt, est l’agresseur. La nouvelle tourne en boucle sur toutes les chaînes et sa mère, lynchée par les médias, est donnée pour une ancienne « hippie extrémiste, prostituée et enseignante ».
Quand Samuel ébahi lui dit qu’il s’agit de sa mère, l’éditeur y voit d’emblée l’opportunité de regagner largement et facilement l’argent avancé et lui propose un marché : Samuel laisse tomber le sujet initial de son roman, trop banal en regard de ce qu’il imagine : la vie de la femme qui s’en est prise au gouverneur Packer et les motifs qui l’ont conduite à cet acte. Un roman à charge en quelque sorte, avec au moins une révélation intime à faire hurler les foules. Il faut battre le « buzz » pendant qu’il est chaud, ce livre sur Faye Anderson doit sortir de toute urgence, il est la condition sine qua non pour que Samuel ne soit pas traîné en justice, et totalement ruiné.
Or Samuel ne sait strictement rien de ce qu’a fait sa mère après son départ. Totalement aux abois, il n’a d’autre choix que d’accepter le pacte, n’ayant jamais pardonné à sa mère de toute façon. Il devra, à partir de rien, enquêter sur une vingtaine d’années et, dans sa quête de vérité, il trouvera des aides inattendues.
Vous en dire davantage serait impossible. Non que le suspense soit haletant et que je risque de trop en dévoiler, mais parce qu’il y a trop de choses à dévoiler justement et que nous allons de surprise en surprise. L’intrigue remonte à l’enfance de Samuel et à celle de sa mère (toutes deux particulièrement émouvantes et explicites) et se termine fin 1968. De nombreux personnages la traversent, se croisent et se recroisent dans les pages. Des secrets bien enfouis (les fameux fantômes du vieux pays, les Nix) également, qui eux aussi nous surprennent par leur nature, leur symbolisme sur plusieurs générations et leur impact prégnant sur les personnages et leur vie. Ces fantômes et ce vieux pays remontent dans les esprits, distillés au compte-gouttes par Faye.
L’ensemble se lit très vite en dépit de la pagination, un suspense inattendu s’installe progressivement, avec une révélation finale à laquelle aucun lecteur ne peut s’attendre puisque la question à laquelle cette révélation répond n’a jamais été posée. Mais en tant qu’explication générale, elle vaut de l’or.

Dans sa forme, le roman bénéficie en premier lieu d’une construction hors pair qui permet au lecteur de se retrouver à la fin de ces centaines de pages hébété mais satisfait de les avoir « absorbées » aussi facilement. Le roman est divisé en dix parties qui vont et viennent dans le temps, essentiellement entre 1968 et 2011 sans que jamais la chronologie événementielle nous échappe. Malgré la longueur du roman et la variété des sujets abordés, l’écriture reste fluide d’un bout à l’autre et certaines descriptions ou explications paraissant « ennuyeuses » sur le papier restent aisées et plaisantes à lire, en grande partie grâce à l’humour qui déborde de toutes les pages, jusques et y compris dans certaines précisions peu flatteuses ou ragoûtantes ou en des moments dramatiques. Oui, je me suis souvent surprise à rire, voire à m’esclaffer à la lecture d’un détail tragique ; certains passages sont littéralement hilarants. Du grand art dans l’écriture (mais aussi dans la traduction) et dans le rythme ; une maestria générale qui fait de ce roman une lecture purement et simplement jubilatoire.

Mon avis personnel. J’ai toujours eu un faible pour les premiers romans. Vu le gabarit de celui-ci, j’attendais juste qu’il sorte en poche pour me le procurer, rongeant mon frein en lisant et entendant les critiques.
Les personnages importants, peu attachants voire franchement antipathiques pour certains au départ de l’histoire, voient leur charisme s’épaissir en même temps que le livre. Sauf les pervers, qui le restent jusqu’au bout, forcément. A mesure que nous en comprenons les causes liées à leur passé –, leurs décisions, leurs choix, leur comportement s’éclairent à nos yeux et nous leur « pardonnons » leurs erreurs. Ainsi en est-il de la mère et de son fils, Faye et Samuel Anderson, qui par ailleurs se remettent eux-mêmes en cause – fait peu habituel dans la réalité surtout chez les hommes me semble-t-il – et de certains autres dont la place dans l’histoire est moins importante. Un peu comme dans la vie, c’est en vivant avec les êtres humains que l’on apprend à vraiment les connaître. Et nous « vivons » avec eux pendant près de mille pages et plus de cinquante ans. Tout l’art de Nathan Hill (pour partie !) est de nous amener à les comprendre et, pour certains, à les aimer. À passer de l’indifférence (pas du désintérêt) à une empathie modérée puis certaine.
Le plus impressionnant cependant, c’est la multiplicité et la variété des sujets et la manière dont ils sont traités et développés. Les thèmes se suivent et ne se ressemblent pas. Impossible de tous les citer. En vrac, outre les deux principaux : les jeux vidéo en ligne et mai 1968 à Chicago, il est largement question de la culpabilité d’un enfant abandonné vis-à-vis du parent parti voire des deux, de consumérisme général dans les années 60 (!), de pollution chimique et de dévastation des terres indiennes impunies, de la guerre du Vietnam, du travail d’écriture romanesque, de ses difficultés et du monde de l’édition en général, de l’éducation des filles en 1968 (avec une grande disparité entre la ville et les campagnes où la bigoterie fait toujours loi alors que la révolution sexuelle bat son plein), des réseaux sociaux d’hier, de pédophilie, du rôle des médias, en particulier la télévision (et nous sommes en 2011 !), des amours enfantines et adolescentes (le premier baiser amoureux de Samuel est un véritable régal de drôlerie, page 269 de la version poche), de musique classique, de maisons de retraite ; l’enseignement de la littérature à l’Université aussi : ah ! Hamlet vu par une tricheuse, oui c’est drôle, très drôle, pourtant je rejoins l’auteur sur son interrogation : est-il nécessaire aujourd’hui d’enseigner « ce débile de Hamlet » aux étudiants, alors qu’ils ne savent plus écrire avec ou sans fautes, et à quoi cela leur servira-t-il plus tard ? ; l’interrogation d’hier est plus encore aujourd’hui actualité pour nous et nos étudiants.
Si l’on devait citer de vive voix tous les thèmes « méticuleusement » abordés et profondément développés, on serait à bout de souffle…

À croire que l’auteur a passé son adolescence à jouer à Elfscape – le jeu existe-t-il vraiment, qu’importe si ce n’est lui c’est donc son frère – car c’est son addiction et son inanité qui sont décortiquées par le menu. Et qu’il a participé aux manifestations étudiantes de 1968 à Chicago, ce qui serait anachronique, forcément ; et qu’il a étudié la musicologie, pratiqué le violon à haut niveau, et fait des stages de longue durée dans toutes les institutions dont il parle tant il est à l’aise aussi bien sur le plan social, que psychologique ou culturel. On peut dire que Nathan Hill connait non pas son sujet, mais ses sujets et qu’il semble avoir vécu plusieurs vies…
Certaines scènes sont plus vraies que nature, aussi sinon plus visuelles qu’un film : la télévision est particulièrement « soignée », notamment les chaînes du câble diffusant de l’info en continu qu’on pourrait quasiment « visionner » en lisant. L’auteur a mis douze ans à écrire ce roman. Mais combien à se documenter sur tous les sujets abordés pour s’y couler si savamment ? Quel sens de l‘observation et quelle culture polyvalente faut-il avoir ? Admiration.
Beaucoup de symboles aussi dans le roman, notamment les « fantômes » eux-mêmes, qui existent bien évidemment dans l’esprit des personnages et sont représentés sous forme de figurines, elles-mêmes les symboles de tout ce qui ne va pas dans la vie des personnes de la famille de Faye.

Autant dire que le rêve américain est mis à mal dans son intégralité. Le roman remonte aux années soixante mais le lecteur n’a aucun doute sur les années précédentes et les futures. Les colons européens ont tout raté, en Amérique et partout ailleurs. Il ne faut pas oublier non plus que la situation du monde entier s’est aggravée depuis 1968 et qu’il n’y avait pas alors de menaces d’attentats ni de problèmes de réchauffement climatique entraînant des migrations en masse politiques, économiques et bientôt climatiques, n’en déplaise au président américain actuel climatosceptique et bâtisseur de murs interpays…

Avec la manifestation de mai 1968 à Chicago, les jeux vidéo en ligne et leur addictivité sont un des thèmes majeurs du roman. Chacun de nous aujourd’hui a dans sa famille ou son entourage un ou plusieurs geeks.
Nous sommes tous concernés de près ou de loin par ce passe-temps-loisir contemporain qui se transforme vite en fléau pour le joueur (et ses proches) dès lors qu’il est addictif. Et en ce qui me concerne, c’est le sujet qui m’a le plus profondément marquée, non que je sois plus touchée qu’une autre : je n’ai qu’un neveu, deux cousins et un beau-frère accros à ma connaissance…
Mais c’est notre jeunesse qui est en péril et Nathan Hill nous fait une démonstration époustouflante de ce à quoi ces jeux peuvent mener les joueurs… en 2011, et les années comptent vite en matière de progrès technologiques… Raconté avec un humour irrésistible, ce que nous apprenons ici est également stupéfiant de réalisme et de véracité. Outre la manière hilarante avec laquelle les épisodes de jeu pur, toujours le même, Elfscape pour accentuer plus encore son attrait, sont relatés, éparpillés comme tous les autres sujets dans plusieurs « parties » du livre, l’auteur nous entraîne réellement dans le monde pourtant virtuel où évoluent les avatars des joueurs. Le déroulement inchangé et inchangeable du jeu, sa répétitivité (le joueur est obligé de passer cinq heures journalières juste pour accéder au niveau qu’il avait atteint la fois précédente, soit la veille ou le jour même pour les véritables accros), ses bonus réservés au bon joueur, son attractivité sont autant de leurres qui masquent une inanité sans fond et constituent un gros risque. Outre les dépenses engendrées, le lâcher prise pour tout le reste y compris les proches, les troubles du corps et de l’esprit pouvant mener le joueur à la ruine financière et le plonger dans le coma, les jeux addictifs de survie peuvent induire chez le joueur addict, fragile et fragilisé (par la tension et le manque de sommeil), une identification à son avatar, une sorte de distorsion mentale, spatio-temporelle dans les cas extrêmes.
Ainsi Pwnage, LE joueur principal, à peine stéréotypé, en arrive non seulement à confondre la virtualité des jeux et le monde réel, mais il déclare à Samuel que pour lui c’est « la vraie vie » qui devrait ressembler aux jeux vidéo et non l’inverse. Les jeux en ligne sont à proprement parler devenus SA réalité et pire, SA référence ! Une scène en milieu hospitalier mettant en scène des joueurs se confondant avec leur propre avatar fait hurler de rire le médecin, les infirmières, et le lecteur.
Pwnage, toujours lui, déclare à Samuel dans un dialogue à savourer : « Elfscape t’en apprend beaucoup sur la vie. Dans Elfscape comme dans n’importe quel jeu, il y a quatre sortes de défis. Chaque épreuve est une variante de ces défis. C’est ma philosophie. (…) Mais elle fonctionne aussi dans la vraie vie. Quel que soit le problème que tu rencontres dans la vie, il a un équivalent dans les jeux vidéo …).
Je me suis souvent demandé si l’auteur n’avait pas lui-même eu une période de « drogue » vidéo-ludique. Alors, si un jour vous tentez de comprendre une conversation entre adolescents et pensez que décidément les prénoms de leurs copains sont « quand même bizarres pour certains », c’est juste qu’ils parlent de leurs avatars dans un jeu. Ne leur en faites pas la remarque, ils se moqueraient de vous quel que soit votre âge… Toujours « l’âge bête », l’adolescence ? Mais non, ça c’est ce qu’on disait « au siècle dernier » ! Lisez Les fantômes du vieux pays et vous comprendrez que, même à trente-cinq ou quarante ans, si l’on n’est pas capable d’intégrer ce langage et ce jeu virtuels, c’est qu’on est « has been »… Et oui, c’est grave. Pour les jeunes, les joueurs, pas pour les autres excepté l’entourage, et surtout pas pour ceux qui lisent… C’est pour moi le thème majeur du roman car il appartient au futur tandis que la révolution de 1968, elle aussi minutieusement et magistralement racontée, est du domaine du passé.

Je dirai pour finir que j’ai passé avec Nathan Hill un moment de lecture long et jubilatoire. Inoubliable. Avec une écriture haut de gamme, des personnages qui évoluent dans le temps, une intrigue ficelée au cordeau, un humour omniprésent (rarement lu) et en toutes circonstances, des thèmes magnifiquement développés : la manifestation de Chicago m’a emportée dans le flux des manifestants gazés puis piégés, c’est un véritable morceau de bravoure tant dans sa construction – elle court sur plusieurs chapitres entrecoupés d’autres époques – que dans sa description), et avec tant d’autres choses que j’oublie, Les fantômes du vieux pays est un roman qui laisse le lecteur KO, démuni, indécis même devant plusieurs PAL instables piaillant de tous leurs titres.
Je n’ai pas éprouvé un tel choc de lecture depuis très longtemps et, forcément, je vous le recommande très chaudement. Je dirai même que s’il ne fallait lire qu’un seul roman cette année, ce serait celui-là. Il est très long c’est vrai mais ne pâtit jamais, à la ligne près, de sa pagination. Toutes les histoires annexes à l’intrigue de fond se terminent, tous les personnages sont situés dans leur vie à la fin, tous les indices trouvés en chemin ont un sens et toutes les portes ouvertes sont refermées, y compris celle que l’on n’a pas vu s’ouvrir.
Enfin, si l’auteur nous propose diverses versions d’un même sujet selon les personnages, il se contente de nous les livrer. A nous de choisir quand c’est possible. Lui ne juge jamais ses personnages, il les aime. Bon d’accord, il y en aura d’autres, des romans… mais lui, il est parfait. C’est un grand, grand coup de cœur. Il s’agit d’un premier roman… que pourra être le second de son auteur ? Faire mieux est-il possible ?

QUELQUES MORCEAUX BIEN DIFFICILEMENT CHOISIS.

Sur le consumérisme (des années soixante !), Faye parle à son fils : « Telle était donc la grande promesse de la banlieue américaine, dit-elle : la satisfaction des menus désirs. L’accession à la possession de choses que l’on ignorait même vouloir posséder. Une épicerie plus grande. Une quatrième allée. Un parking plus grand et plus confortable. Une nouvelle sandwicherie ou un nouveau vidéoclub. Un McDonald’s un peu plus près de chez soi que celui qui était déjà là avant. Un McDonald’s à côté du Burger King, juste en face du Quick, sur le même pâté de maisons que le KFC ou le Pizza Hut avec son buffet à volonté. C’était là tout ce qu’il avait à gagner : le choix. Ou plutôt, ‘l’illusion’ du choix. »

Sur le « son » rendu au violon par Bethany, la « petite amie » de Samuel, très joli passage : « Jamais il n’y avait eu plus grande solitude que cette musique. Les chagrins de toute une vie réunis et distillés. Grave, puis plus aiguë, une plainte lente, ascendante, puis descendante, et ainsi de suite, telle une danseuse, ondulant jusqu’en haut de la gamme, pressant le pas, préfigurant, parvenue au sommet, une forme d’abandon, de désolation. Et l’archet de Bethany, penché sur cette dernière note enfin atteinte – on aurait dit un gémissement, un visage en larmes. … Et alors qu’il pensait qu’elle avait atteint le sommet, une autre note jaillit, plus haute encore, à peine une volute, le bord extrême de l’archet sur la corde la plus fine, un son infiniment délicat : net, noble, doux, ponctué d’un léger frisson du doigt de Bethany, comme si la note pulsait, vivante. Vivante, mais mourante à présent qu’elle diminuait et se décomposait. Et plutôt que faiblir, le jeu de Bethany semblait se retirer, s’éloigner. Comme dérobé. Comme si, où qu’elle aille, ils ne pouvaient la suivre, tel un fantôme passant dans l’autre monde ». Si je vous dis que tout est à l’avenant, vous courez l’acheter ? Tout est à l’avenant. La plume, la traduction, la narration.

Sur la collusion entre le monde politique et celui de la télévision : « … l’Amérique ne regarde pas la télévision pour voir des importuns. L’idée fait froid, quand on y pense, que les politiciens aient appris à manipuler ce medium mieux que les professionnels de ce medium eux-mêmes. La première fois que le vieux Cronkite s’en est rendu compte, il s’est surpris à imaginer le genre de personnes qui deviendraient des politiciens dans le futur. Et en a frissonné d’effroi ». Et un peu plus loin : « Le vieux Cronkite en tirait deux conclusions. D’abord, que quiconque pense que la télévision puisse être capable de rassembler une nation et d’ouvrir un véritable espace de dialogue pour que les gens se comprennent et aient de la compassion, celui-là est dans l’illusion totale. Ensuite, que Nixon va gagner ».

Sur une autre réflexion de l’auteur, plus courte mais très intéressante, d’une grande justesse et applicable à plus d’un : la remise en question de soi. L’introspection. Un « sport cérébral » que pratiquent Samuel et sa mère, qui finit par nous les rendre sympathiques et même par les aimer. Ce travail leur permet d’avancer en comprenant non pas (seulement) les causes impondérables des échecs dans leur vie mais les raisons profondes qui les y ont poussés. Très intéressant. Ainsi lisons-nous, dans l’esprit de Samuel : « La colère est une émotion si commode, le refuge parfait pour qui ne veut pas faire d’efforts. (…) Il s’était installé dans la colère par facilité, pour ne pas avoir à produire l’effort nécessaire pour y échapper. Il était bien plus facile de reprocher à Bethany de ne pas l’aimer que de faire le travail d’introspection nécessaire pour comprendre ce qu’il faisait qui le rendait impossible à aimer. Et il était toujours beaucoup plus facile de s’asseoir devant son ordinateur plutôt que de se confronter à sa vie stagnante, d’affronter le trou béant que sa mère avait creusé en lui en l’abandonnant, et à force de choisir la facilité, chaque jour qui passe, la facilité devient une habitude, et cette habitude devient votre vie. Il avait sombré dans Elfscape comme une épave dans les abysses ».

Puis un peu plus loin et dans le même esprit : « En voyant les gens comme des ennemis, des obstacles ou des pièges, on ne baisse jamais les armes ni devant les autres ni devant soi. Alors qu’en choisissant de voir les autres comme des énigmes, de se voir soi comme une énigme, on s’expose à un émerveillement constant : en creusant, en regardant au-delà des apparences, on trouve toujours quelque chose de familier. Cela demande plus d’efforts, bien entendu, que de croire que les autres sont des ennemis. La compréhension est toujours plus ardue que la haine pure et simple. Mais elle élargit les horizons. Et rétrécit la solitude ».

J’arrête, je pourrais continuer encore à parler de ce « livre-monde » et à en citer des extraits mais stop. Concernant les jeux en ligne, je suis incapable de choisir un passage. Mais la démonstration est claire : pour certains joueurs, ils sont bien plus qu’une « simple » addiction, ils sont une véritable drogue. Allez, courez acheter ces fantômes et plongez dans les pages. Vous en sortirez désarçonnés, enivrés du bonheur de lire. Gare à vous cependant si vous n’avez rien de bon sur vos étagères pour après. Au minimum un polar décoiffant. J’ai pour ma part enchaîné avec Entre deux mondes d’Olivier Norek, un roman très noir et/mais édifiant qui se déroule à Calais, dans la jungle juste avant sa fermeture. Et là ce n’est pas du virtuel.