Trois jours et un rêve

La Pentecôte, ce n’est pas seulement une fête chrétienne célébrant l’Esprit Saint. A Saint-Malo, c’est aussi depuis trente ans la fête de l’esprit humain.

Saint-Malo est une ville ceinte, ses remparts sont impressionnants et leur passé chargé d’histoire, mais ce n’est pas une ville Sainte. Le Festival des Etonnants Voyageurs ne se déroule pas dans les églises, les chapelles (sauf une) ou les cathédrales, mais en des lieux de culture disséminés dans toute la ville, en particulier au Palais du Grand Large ouvert au monde, face à la mer. Dans cet immense Palais des Congrès, fermé cette année pour travaux de rénovation, se tient habituellement durant les trois jours le « clou » du festival : Le Café Littéraire. Il eut lieu cette saison dans deux immenses « yourtes » rouges où les conférences et les débats furent intellectuellement tout aussi haut perchés. Et les files d’attente aussi longues.

Ce si bien nommé Café Littéraire du festival est doté en son fond d’un immense bar-snack. Des tables et des chaises innombrables disposées façon bistrot entourent une estrade elle aussi de taille imposante. Sur ce plateau sont assis des journalistes fins, réactifs et passionnés, souvent les mêmes d’une année à l’autre. Ils reçoivent en continu, par séquences de plus ou moins une heure, un ou plusieurs écrivains qui présentent leurs derniers ouvrages et débattent entre eux. Les auteurs sont chaleureux, les débats sont passionnants, les présentations alléchantes… L’ambiance bon enfant, simple mais de haut niveau.

Chaque année, pour le week-end de Pentecôte, la ville de Saint-Malo vit à l’heure de la culture. Littérature, cinéma, BD et musique même sont à l’honneur dans le Palais du Grand Large, les cinémas, les salons des hôtels, la médiathèque, le théâtre, la CCI même. Les visiteurs (fervents et fidèles) ne savent plus où donner des yeux, de la tête et des oreilles. La jeunesse n’est pas oubliée avec de nombreux ateliers eux aussi dispersés dans la ville. Avec un thème chaque année car le festival se veut depuis sa création cosmopolite. Cette année, l’Afrique fut à l’honneur et les festivaliers ont pu découvrir avec bonheur des auteurs connus et inconnus, africains ou non, qui nous ouvrent les yeux sur ce grand continent à l’histoire si chargée et si fortement liée à celle de l’Europe. Impossible de citer tous les auteurs présents sans en oublier, le mieux est de vous reporter au lien ci-après.

Tous ceux que j’ai rencontrés, malheureusement pas aussi nombreux que je l’aurais voulu, m’ont répondu avec gentillesse, patience et en toute modestie. L’écriture est, pour eux presque tous hautement plus importante que le succès qu’ils rencontrent. Comme Franck Bouysse qui, chaque fois qu’il reçoit un compliment sur son oeuvre, notamment sur son écriture, répond invariablement : « C’est ce qu’on me dit »...

Et puis, et puis, il y a le Salon du Livre. Cinq cents mètres carrés de livres ! Un choc émotionnel chaque fois que j’y pénètre, de quoi devenir fou quand on lit !!! Des couleurs à foison : sur les couvertures, sur les affiches, les revues culturelles ou de voyages, les dessins, les livres d’art… Des stands de dédicace où les auteurs nous accordent du temps, nous parlent, nous écoutent, répondent à nos questions même les plus saugrenues. Impossible de tout voir là aussi et gare au porte-monnaie et aux achats coups de cœur même si c’est pour la bonne cause…

Autre intérêt : à tous seigneurs, tous honneurs, les grandes maisons d’édition françaises, Gallimard en tête, mais aussi Albin Michel et Actes Sud « occupaient » un espace conséquent, c’est vrai. Mais il y avait aussi une foultitude de moyennes, de petites voire très petites maisons d’édition sur le stand desquelles vous renseignaient des « représentants » de l’éditeur (libraires, stagiaires, bénévoles) avec une grande disponibilité, un enthousiasme communicatif pour « leurs » auteurs et comme s’ils vous connaissaient depuis toujours ! Je pense notamment au stand de la maison Zulma, dont le graphisme des couvertures est toujours attirant et sur lequel une jeune femme aussi passionnée que moi sinon plus m’a donné envie de tout acheter. Ce que je n’ai pas fait bien sûr et bien dommage…

Ce salon n’a strictement rien à voir avec les salons « traditionnels » y compris et surtout ceux des grandes villes françaises où vous attendez patiemment votre tour dans une file d’attente pour espérer avoir trois, quatre mots sur la page 3 du ou des livres que vous achetez sans même que le regard de l’auteur se soit posé sur vous. Cela m’est arrivé plus souvent qu’à mon tour. Ici, tout le monde trempe dans le même bouillon, celui de la culture. Et donc celui du partage, du dialogue et de la bienveillance générale. Vous rencontrez un auteur, célèbre ou inconnu, dans la rue ou dans une allée du salon du livre (ils courent autant que les festivaliers), vous l’interpellez avec ou sans appréhension : il s’arrête et vous fait la causette. Et « petit-déjeune » avec vous si vous avez la chance de le rencontrer à l’hôtel. J’ai eu l’insigne honneur de le faire avec Alaa El Aswany. Et de dialoguer avec de nombreux autres écrivain.e.s de tous pays. Le bonheur à l’état pur pour les lecteurs et les lectrices.

Mon seul « reproche » : il y a trop de choses à voir et à entendre en même temps sur trois jours, et le don d’ubiquité lui-même ne suffirait pas à tout découvrir. Mon seul conseil : essayer de vous y rendre au moins une fois dans votre vie de lecture. Qui a dit « une fois n’est pas coutume » ? Trois jours pour un rêve d’un an et des mois de lecture, ce n’est pas cher payé. Et pas suffisant. D’autres villes devraient s’inspirer de ce festival, en France ou ailleurs. Il est unique en son genre et si c’est cela qui lui donne tout son charme et fait accourir chaque année des milliers de festivaliers, cette unicité ne devrait pas s’éterniser si l’on veut voir encore et toujours la lecture et l’art en général contribuer à la connaissance, à la culture, à l’ouverture, à la tolérance. Et au divertissement bien sûr. Ce qui se passe chaque année à Saint-Malo pourrait avoir lieu dans n’importe quelle autre région française avec le même succès.

Je dirai pour finir que les photos ont été prises avec mon téléphone portable, peu fiable car diablement obsolète et ne s’allumant que lorsqu’il en a vraiment envie. D’où leur piètre qualité et leur petit nombre.