Sorti en 2013 chez Gallmeister. 310 pages. Roman social et saga familiale. Lu une critique élogieuse dans Télérama. C’est aussi un premier roman.

L’histoire. C’est l’histoire de Hattie, partie très jeune avec ses parents de sa Géorgie natale pour fuir la ségrégation et trouver une vie meilleure dans le Nord abolitionniste, à Philadelphie. Nous sommes en 1923, la vie est dure quand on est pauvre et noir (pléonasme ?) aux Etats-Unis. A moins de 17 ans, Hattie, amoureuse d’un homme qui ne l’aime pas, épouse un homme qu’elle n’aime pas. Elle aura onze enfants et une petite-fille. A partir de là et jusqu’en 1980, on suit la vie de cette mère à travers le regard et l’histoire de ses enfants. Et on suit aussi l’Histoire des Etats-Unis sur plus d’un demi-siècle, celui de la Ségrégation, de la Guerre du Vietnam, cela sans plus de concessions pour les Blancs (violents, racistes) que pour les Noirs (alcooliques, joueurs, infidèles et paresseux, mauvais exemples pour leurs fils… pour les hommes qui ne sont pas gâtés par l’auteur mais peuvent-ils l’être ?), fatalistes et victimes nées pour les femmes.

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux… Beau et désespéré, ce livre l’est terriblement. Il commence de manière terrible et fracassante avec la mort de deux jumeaux de sept mois, une scène qu’on se prend de plein fouet en arrivant et qu’on refuse de croire, et quand on finit par y croire on a envie de pleurer pour Hattie -d’autant qu’elle-même n’arrive pas à exprimer son chagrin en tout cas par des larmes. Il se termine de manière certes moins terrible mais presque aussi triste (l’hospitalisation d’une fille en psychiatrie) et le constat d’une vie de misère et -presque- sans espoir.

Les sujets abordés sont nombreux, essentiels et traités avec une objectivité sérieuse doublée parfois d’une rage contenue. En plus de cinquante ans, Hattie se voit (ou voit ses enfants) confrontée à la misère sociale et économique, aux grossesses à répétition (toutes assumées sauf une, sa dernière fille, qu’elle ‘confiera’ à sa riche mais stérile sœur), folie, homosexualité, alcoolisme, religion et même peur panique de la guerre dans un chapitre poignant, peut-être le plus fort du livre. Et bien sûr la ségrégation raciale, même dans le Nord et envers les Noirs ayant réussi, avec une scène particulièrement réaliste (p.153/154) lors d’un pique-nique sur une «Aire de repos pour Noirs», qui basculera très vite dans la violence.

Les personnages sont bien creusés, sans exception aucune. A commencer par la mère bien sûr. Mais chaque enfant est dissemblable dans sa personnalité, dans ses jugements, dans ses actes, dans sa vie, et le chapitre qui leur est consacré, même s’il raconte un fragment de vie, nous permet de le connaître et de l’apprécier. Avec leur mère comme référence, toujours présente même en second plan. Et avec laquelle ils ne sont pas tendres, surtout les filles. Ils la trouvent froide, autoritaire voire dure, sans tendresse.

Ainsi, page 282 :

Maman n’était pas tendre. Elle ne l’est pas plus aujourd’hui… Maman a toujours fait ce qui était nécessaire, dira Cassie, qui m’a émue aux larmes dans le chapitre lui est consacré.

Et plus tard, page 301 :

Quand les enfants d’Hattie étaient jeunes, ils l’avaient appelée le Général. Ils pensaient qu’elle l’ignorait, mais elle savait toujours tout sur chacun d’eux.

Plus loin encore : Hattie savait que ses enfants ne la considéraient pas comme quelqu’un de gentil, et peut-être ne l’était-elle pas, mais quand il étaient petits, il n’y avait pas beaucoup de temps pour les sentiments. Elle leur avait fait défaut dans des domaines essentiels, mais à quoi cela aurait-il servi de passer les journées à les serrer contre elle et à les embrasser s’ils n’avaient rien à se mettre dans le ventre ? Ils ne comprenaient pas que tout l’amour qu’elle avait en elle était accaparé par la nécessité de les nourrir, de les habiller et de les préparer à affronter le monde. Le monde n’aurait pas d’amour à leur offrir : le monde ne serait pas gentil.

Hattie s’était montrée irascible à l’égard de ses enfants et d’August, qui ne lui avait apporté que déception. Après avoir extirpé Hattie de sa Géorgie natale, le destin avait voulu qu’elle donne naissance à onze enfants et qu’elle les enracine dans le Nord, mais elle n’était elle-même qu’une enfant, totalement inapte à la tâche qui lui avait été assignée.

Toute l’histoire d’Hattie est là, résumée en quelques lignes. Toute sa vie passée à combattre la misère et les drames sans avoir le temps d’exprimer des sentiments qu’elle ressent mais ne veut et ne peut exprimer. Car cela signifierait exposer ses doutes et sa détresse. De combien de femmes de la littérature sociale de tous les temps et de tous les pays pourrait-elle être l’héroïne… Elles sont infiniment nombreuses ses sœurs de tristesse et de misère chez des Zola, des Carol-Oates, des Hugo, Mordillat, Dickens et tous les autres…

Et c’est ce qui la rend si humaine et si romanesque en même temps. Son manque d’empathie, son apparente incapacité à s’émouvoir et à s’apitoyer, derrière lesquels se cachent une grande force, une immense dignité et un grand cœur.

Et la fin, sublime et qui nous laisse sur une note d’espoir, en tout cas d‘apaisement :

Elle n’était pas âgée au point de ne pas survivre à un nouveau sacrifice. Elle mit le bras autour de l’épaule de Sala et l’attira contre elle. Elle tapota le dos de sa petite-fille avec une certaine rudesse – elle était si peu habituée aux démonstrations de tendresse. Ce dernier chapitre nous remet –à peine- de nos émotions.

Avec la vieillesse (et une fréquentation modérée de l’église), la rudesse d’Hattie s’est tout juste adoucie, les problèmes avec ses enfants sont moins fréquents mais toujours cruciaux. Elle dit page 301 : Et voilà, j’ai soixante-et-onze ans et toujours des enfants malades.

Le style. La construction du livre est assez particulière : différente de celle d’un livre choral même si elle offre différents points de vue, elle se présente plutôt à la manière du soleil d’un enfant. Au centre du dessin, donc de l’histoire, Hattie, la mère de tous. Au bout de tous les rayons, onze à dessiner donc, les enfants et petit-enfant, chacun faisant l’objet d’un chapitre. Les histoires, les nouvelles, sont indépendantes, reliées «seulement» à la mère par le narrateur ou les réflexions des personnages, et datées, ce qui leur confère une durée de déroulement courte. Le titre des chapitres est d’ailleurs constitué du prénom de l’enfant et de l’année où se situe le fragment raconté. Mais malgré le morcellement de l’histoire, qui reste chronologique, comme dans un puzzle, on arrive à reconstituer l’image finale, l’essentiel de la vie de Hattie et de sa famille.

Cette construction fragmentée s’explique, comme le confie l’auteure en interview, par le fait que le livre a été écrit au départ comme un recueil de nouvelles et qu’elle n’a réalisé que plus tard que l’ensemble constituait un roman. Il faut bien reconnaître que l’auteure est une virtuose car chaque chapitre, chaque fragment du roman, peut être isolément considéré comme une histoire courte concernant un personnage à un moment particulier de son destin. Soit une nouvelle. Du grand art pour un premier roman.

Le style n’est jamais plombant et même si l’auteure nous raconte une histoire bouleversante elle ne se complait jamais dans le misérabilisme (et dieu sait que l’histoire aurait pu se prêter au pathos !), tout comme son héroïne ne se complait jamais dans l’exaltation des sentiments. L’écriture reste toujours très belle, légère quoique sensible, et cet habile mélange nous fait chavirer tout autant que la tristesse de ce qui nous est raconté.

Au final, j’ai a-do-ré Les douze tribus d’Hattie ! Apre, bouleversant, magique, inoubliable, il a été pour moi bien plus qu’un coup de cœur ! A force de l’économiser en ne lisant que quelques pages à la fois, j’ai pourtant fini par finir ce livre… beau à pleurer des larmes !

Vraiment, je ne m’attendais pas à tant et je le mets définitivement dans ma bibli de cœur, en compagnie de Duong Thu Huong, Barbara Kingsolver, Henning Mankell, Thierry Jonquet, Toni Morrison, qu’elle revendique dans ses Remerciements de fin, Jim Harrison, Joyce-Carol Oates, Hugo, Jim Fergus… de tous mes auteurs fétiches. Avec un seul livre.

S’il-te-plaît Ayana, dépêche-toi de sortir ton deuxième !

Si je devais le noter sur 10, je lui mettrais 25 ! Bah oui ! Et j’ajouterais que ceux qui ne l’ont pas encore lu ont de la chance !

Et si je faisais dans ma bibli un rayon intitulé ‘Livres que je relirai’ ?! Oui oui oui… Et maintenant, qu’est-ce que je vais bien pouvoir lire ? Dur de faire le deuil d’un bon livre…