Voici le premier poème de la rubrique Poésie, qui n’a jamais quitté ma mémoire depuis mes années de fac. Il est de Jules Supervielle, poète et romancier franco-uruguayen (1884-1960), extrait du recueil Les amis inconnus (Editions Gallimard, 1934).

Les chevaux du temps

Quand les chevaux du temps s’arrêtent à ma porte

J’hésite un peu toujours à les regarder boire

Puisque c’est de mon sang qu’ils étanchent leur soif.

Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant

Pendant que leurs longs traits m’emplissent de faiblesse

Et me laissent si las, si seul et décevant

Qu’une nuit passagère envahit mes paupières

Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces

Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé

Je puisse encore vivre et les désaltérer.