Sorti en janvier 2018 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 546 pages. Traduit de l’italien par Elsa Damien. Roman (fresque romanesque, suite et fin).

EN DEUX MOTS

Véritable épopée romanesque du vingtième siècle, L’amie prodigieuse se termine en apothéose. L’enfant perdue, ultime et dernier volet, tout en conservant les sujets essentiels de la tétralogie : amitié tumultueuse, peinture sociale et politique de Naples – et plus largement ici de l’Italie tout entière –, engagement féministe et politique de Lena, élargit l’intrigue avec une étude psychologique davantage fouillée de tous les personnages et une tension sans cesse renouvelée. Très impressionnant et toujours addictif. Foisonnante et profonde, parfaitement maîtrisée malgré sa longueur, cette fresque est une réussite absolue.

L’auteur(e ?). Elena Ferrante est un pseudonyme. Le succès international de sa tétralogie L’amie prodigieuse incite journalistes et autres lecteurs curieux à tenter de savoir qui se cache derrière ce nom. Elena Ferrante, qui n’accepte que des interviews écrites, a reconnu (source Wikipédia) : « être une femme, mère de famille, et que son œuvre était d’origine autobiographique ». Ne comptez pas sur moi pour alimenter le mystère ou tenter de le résoudre, ce qui importe c’est la qualité de sa plume « prodigieuse » d’un bout à l’autre de ces deux mille et quelques pages…

Les cinq premières lignes.
 « A partir du mois d’octobre et jusqu’en 1979, lorsque je revins à Naples, j’évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir en force dans ma vie ; moi, je l’ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu’elle se comportât comme si elle désirait simplement m’être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m’avait traitée ».

 

Le style. Ici encore, l’écriture est maîtrisée, tantôt classique, tantôt populaire dans certains dialogues. Mais ce qui m’a le plus frappée dans ce dernier volet, c’est le rythme trépidant auquel se déroulent les faits. A la cadence d’un événement par chapitre au moins, nous suivons avec frénésie les personnages et leurs tribulations sans vouloir ou pouvoir arrêter la lecture. Il vaut mieux ne pas être dérangé. Une fois encore, Elena Ferrante fait preuve d’une imagination débordante ; même si l’œuvre est en grande partie autobiographique, la profusion de détails et de rebondissements est inouïe. Pas une minute d’ennui dans les pages, ce qui est impressionnant sur une telle longueur et avec autant de sujets de réflexion.

L’histoire. Quatrième et dernier tome de la fresque d’Elena Ferrante, L’enfant perdue la clôt avec maestria. Les portes se referment, les sujets personnels, sociaux et politiques ont été exploités jusqu’au bout, et la relation entre les deux filles devenues des femmes mûres s’arrête elle aussi. Au début du livre, ce qui était pressenti à la fin du précédent est réalisé : Elena est partie vivre avec Nino, son amour de jeunesse, laissant ses deux filles à son mari Pietro pendant ses nombreuses escapades amoureuses (Nino étant toujours par monts et par vaux pour son travail) et espérant malgré tout pouvoir continuer à écrire, car elle est devenue une auteure reconnue au succès grandissant. Lila, restée à Naples, a créé avec Enzo une entreprise d’informatique qui marche plutôt bien puisqu’elle ne tarde pas à embaucher du personnel, exclusivement originaire du « quartier » de leur enfance.
Au début du roman, Lena fait le bilan de sa relation avec Lila, en essayant de comprendre le lien qui les unit depuis si longtemps, souvent remis en cause par l’une ou l’autre, plutôt par Lila : « Maintenant qu’approche le moment le plus douloureux de notre histoire, je veux chercher sur la page un équilibre entre elle et moi que, dans la vie, je ne suis même pas parvenue à trouver en moi-même ».
Sachant que Lena est de passage à Naples, Lila lui téléphone afin qu’elles se voient. Et les relations reprennent, redevenant régulières (pendant quelques années, Lena reviendra à Naples), faites de fâcheries, de rabibochages, de passions toujours.
Nous les voyons évoluer et vivre côte-à-côte ou éloignées, leurs familles et leurs amis sont plus présents que dans le précédent et leur histoire à tous est détaillée et menée à sa fin, quand elles en ont une…

Inutile d’essayer de raconter l’histoire, trop vaste, trop longue, trop foisonnante, trop riche en personnages et en faits de vie, constituée de retours dans le passé, d’instants présents et de réflexions. Pourtant, la chronologie est plus respectée que dans l’épisode 3. Avec une surprise de taille, un événement dramatique majeur dans la seconde partie qui justifie et explique tout. À mesure que la fin approche, nous comprenons que nous allons revenir inéluctablement au premier chapitre du premier tome, qui débutait sur la disparition de Lila et ouvrait et bouclait la tétralogie. Car entre le premier et le dernier chapitre de l’œuvre tout entière, il s’est passé énormément de choses mais peu de temps, la majorité étant composée de retours en arrière. Ce qui une fois encore nous permet d’admirer le travail de construction de l’auteure et sa grande maîtrise de l’ensemble.

Une légère frustration à la toute fin, quand même : celle-ci tient en une toute petite poignée de pages ! Et si ces quelques pages suffisent à expliciter tout ce qui précède, j’ai trouvé le final un peu juste ! Avis personnel.

Mon avis sur le livre. Une admiration sans bornes, forcément, pour cette réussite inouïe. Pour tenir ainsi son sujet sur la durée, dans une fresque aussi longue, il faut être rigoureux et avoir de la suite dans les idées, à tout le moins ! D’autant que jamais Elena Ferrante n’a cédé à la facilité pour l’écriture ou l’exposé des faits. Le style reste sans failles, les détails fourmillent, les événements et changements de situations se succèdent à grande vitesse, les dates coïncident et les personnages, pétris de contradictions, sont sculptés au scalpel, toujours par la narratrice bien sûr. Elena Ferrante nous le dit d’ailleurs, toujours par l’intermédiaire de celle-ci. Car le problème d’écriture de Lena, qui elle aussi écrit sur la durée, est forcément celui d’Elena Ferrante. Elle nous dit : « J’écris depuis trop longtemps et je fatigue, j’ai de plus en plus de mal à ne pas perdre le fil du récit dans le chaos des années, des événements, petits et grands, et des humeurs ». Nous comprenons aussi à mi-mot dans les pages les difficultés de concilier une vie de romancière et une vie de famille. D’autres réflexions sur l’écriture et ses motivations profondes sont tout aussi passionnantes.

Les faits de société abordés sont fouillés de fond en comble. Ainsi le féminisme, sujet récurrent dans toute la saga et qu’Elena décortique dans son absoluité. Dans le troisième tome, elle en voyait essentiellement les avantages : une femme libérée ne pouvait être qu’une femme qui travaille et choisit ou non d’avoir des enfants. Dans cette dernière partie, elle en voit également les inconvénients, en tout cas les limites. Une femme qui travaille et a des enfants, même si elle a choisi de les avoir, n’est et ne sera jamais l’égale d’un homme, elle n’aura jamais ni son indépendance ni sa liberté sans dommages collatéraux dans sa vie personnelle et sociale. Et devra toujours faire des choix : privilégier tantôt ses enfants et sa vie familiale, tantôt son travail, les voyages, la vie sociale… Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Oui, et pas seulement en Italie, et pas seulement dans le milieu de l’édition littéraire…

Autre sujet important : la ville de Naples, considérée et traitée comme un véritable personnage, raison pour laquelle la narratrice éprouve pour elle le même mélange de sentiments que pour Lila, la quitte et y revient : l’amour et la haine, l’amitié et le rejet. Naples est décrite tantôt comme un lieu arriéré et mortifère, épicentre de la camorra, de la corruption, de la misère et de la violence, tantôt comme une ville majestueuse, « la grande métropole européenne » pleine d’avenir, riche d’un passé artistique et historique fort avec de nombreux musées, galeries et églises chargées d’histoire (visités surtout par Lila qui, elle, ne l’a jamais quittée).


Elena revient aussi avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité sur les convictions et les idées qu’elle a pu avoir par le passé : la liberté, les luttes sociales, le féminisme : la maternité et l’accessibilité aux études et au travail pour les femmes, surtout d’origine modeste, la sexualité, la parité hommes-femmes, les relations mère-fille, les relations amoureuses, le passage du temps… tous ces sujets et bien d’autres impossibles à citer sont battus et rebattus, plus encore dans ce dernier opus que dans les autres, à mesure que Lena avance en âge et en expérience. Honnêtement et consciencieusement, elle s’observe et observe les autres, dont Lila bien sûr, et porte avec le recul des années un regard plus juste, en tout cas plus lucide sur le passé. Ce qui la rend plus humaine à nos yeux, elle qui a pu paraître de temps à autre un peu plus rigoureuse et distante que son amie, en raison de la divergence de leurs vues et de leurs vies, et bien évidemment parce que c’est elle qui raconte.

Pour finir, je dirai que ces deux mille pages de L’amie prodigieuse constituent des moments de lecture proprement inouïs. Sur un long chemin de plus de soixante ans, nous suivons avec bonheur et addiction les deux amies dans leurs relations tumultueuses, leurs amours, leurs familles et leur ville, dans une histoire aux dimensions intime, sociale et historique. Cent ans ou presque de l’histoire de l’Italie défilent devant nous, et nous sommes amenés à réfléchir sur tous les sujets en même temps que Lena. Nous en ressortons avec un sentiment de plénitude et d’abandon mêlés. L’œuvre d’une vie.

Enfin, je ne mettrai pas de morceaux choisis : j’en ai relevé 73 ! Les sélectionner et les taper me prendrait trop de temps. Tout le plaisir est pour vous.

Allez, pour que ma conscience soit tranquille, juste une, la dernière notée en fait. Elle concerne le métier d’écrivain et le droit d’écrire sur ses proches : « Il y a cette présomption, chez les gens qui se sentent destinés à l’art et surtout à la littérature : nous travaillons comme si nous avions été investis de quelque chose, mais en réalité il n’y a jamais eu la moindre investiture. Nous nous sommes donné à nous-même l’autorisation d’être auteur, et pourtant nous nous désolons si les autres nous disent : Ce machin que tu as écrit, ça ne m’intéresse pas, en fait ça m’ennuie, et d’abord qui t’a donné le droit de l’écrire ? ».