Paru en 2011, en poche en 2013 avec une des plus vilaines couvertures jamaies vues. Pour le coup, le ‘livre-objet’ est ici pour le moins repoussant même s’il est évident que le graphisme illustre le sujet du livre. Plusieurs prix en 2012 et 2013, dont celui des Libraires et celui des lecteurs de L’Express. C’est un premier roman.

L’auteure est médecin à mi-temps en région parisienne. Elle aime profondément la Russie depuis l’enfance et ce pays l’inspire dans son écriture.

L’histoire. Nous sommes en Russie, dans une petite ville de province, pendant la pérestroïka, à la fin des années 80. L’empire soviétique vit ses derniers jours. Léna, le personnage éponyme, est une jeune femme née en Sibérie. Son mari est pilote dans l’armée et s’absente longuement et souvent. Ils sont aussi dissemblables que la pluie et le feu mais ils se sont attirés et ils s’aiment. Elle n’est que silence, solitude, langueur et retenue, et vit dans l’attente du retour de mission de son mari, Vassia. Capable de rester devant une fenêtre des jours entiers à contempler un arbre, jamais impatiente, jamais insatisfaite, elle a fait de l’attente même sa raison de vivre et le centre de son «activité» et la routine la rassure. Une manière pour elle de moins souffrir de cette absence et de ne pas s’exposer au changement, donc au malheur, ou plutôt au retour du malheur qu’elle redoute plus que tout au monde car elle a perdu ses parents très tôt et a été placée chez une cousine lointaine.

De lui, on sait moins de choses, surtout au début car même les moments où il est présent sont vécus à travers les yeux de Léna, qui les raconte dans des lettres qu’elle envoie après chaque passage à ses parents adoptifs en Sibérie : Varvara, communiste convaincue et femme pragmatique et Mitia, géologue dissident ayant été «muté» en Sibérie chez cette dernière pour ses idées anti-communistes.

Et puis, au fil des pages, les personnages se dévoilent à nous et l’on connaît mieux la personnalité de Vassia, essentiellement à travers son rêve : vivre la même aventure que celle de Youri Gagarine. Tandis sa femme choisit l’immobilisme par peur de l’inconnu, lui ne rêve que de conquête spatiale et d’évasion. Il suit une formation de cosmonaute et sera sélectionné pour aller sur la station Mir. Mais en s’éloignant de la terre, il s’éloigne aussi de Léna, qui ne le comprend pas et sombre dans la tristesse.

Deux répliques illustrent bien leurs divergences de pensée. Léna nous dit : ‘Tandis que moi, je ne sais rien faire en l’absence de Vassia. Sauf les files d’attente devant les magasins et regarder l’orme de la cour’.

Mais lui, quelques lignes plus tard : ‘Parce que ce que je sais ne me suffit pas. J’en veux toujours plus, aller plus loin ou ailleurs… C’est un tourment dans ce damné pays aux frontières fermées. Alors j’avance dans ma tête. Pas d’autre moyen.

Je n’en dirai pas davantage sur l’histoire.

C’est un récit nostalgique, racontée avec un style poétique mélancolique rarement direct même si la chronologie reste respectée. L’histoire avance de façon tantôt épistolaire avec les lettres que Léna écrit à ses vieux parents, tantôt à travers les souvenirs –bons et mauvais— de Varvara, et tantôt de manière ludique avec les histoires que Vassia, le mari, raconte aux enfants de l’immeuble et qui relatent une réalité à peine imagée. La façon dont il leur ‘raconte’ la guerre froide est irrésistible et… très fine : il compare les USA et l’URSS à deux géants qui joueraient à qui sera le plus fort pour dominer le monde, ce qui au fil des pages est loin d’être faux. Et le récit de l’aventure spatiale soviétique est juste et passionnant, tout comme la fierté et la solidarité du peuple russe avec ses cosmonautes, tant le paysan sibérien que l’ouvrier citadin, et si soudé par son histoire)

Et c’est peut-être cette construction alternée ainsi que le style, à la fois lent et changeant, qui m’a un peu gênée au début dans ma lecture. J’avais du mal à me laisser emporter par ce rythme décousu. Et pourtant, par son écriture très belle, douce et pure, l’auteure a su nous rendre à la perfection l’atmosphère ouatée, enneigée, assourdie de cette région reculée en train de vivre au ralenti et à retardement des changements fondamentaux et irréversibles, que symbolisent le départ du printemps et la pérestroïka. Tout ce que redoutait Léna. Et qu’elle finira par apprivoiser, en se remettant en cause, en écoutant les autres, surtout son père adoptif adoré, dans une fin pleine d’espoir qui pourrait servir d’ouverture à une autre partie de l’histoire…

Virginie Deloffre nous en dit long aussi sur la vie des Russes dans ces années 80, installés dans les collectivités paysannes, les fameux kolkhozes, ou dans des appartements communautaires.

Ainsi en pages 49 et 50 elle nous décrit un immeuble avec une poésie non dénuée d’humour et de dérision : ‘C’est la fameuse Laideur soviétique, inimitable, minutieusement programmée par le plan, torchonnée cahin-caha dans l’ivrognerie générale, d’une tristesse inusable. Un mélange d’indifférence obstinée, de carrelages mal lavés, de façades monotones aux couleurs uniques – gris-bleu, gris-vert, gris-jaune —, témoins d’un probable oukase secret ordonnant le grisaillement égalitaire de toutes les résines destinées à la construction d’un socialisme avancé. Un genre de laideur qu’on ne trouve que chez nous, que l’Ouest n’égalera jamais, malgré les efforts qu’il déploie à la périphérie de ses villes’.

Elle retrace l’évolution de la Russie et de son peuple pendant cette période si particulière de la pérestroïka, mais aussi l’histoire de la Russie pendant la période soviétique et la guerre froide, l’histoire de la conquête spatiale russe vue de l’intérieur. Et surtout l’âme russe ancrée dans les traditions.

En définitive j’ai été touchée (à retardement) par ce livre. A mesure que les pages se tournaient, le portrait psychologique de Léna et de son mari (ceux des parents de Sibérie étant établis et précis dès les premières pages), s’est affiné, l’action a avancé.

A noter le contraste entre les horizontalités très présentes (la ligne d’horizon très souvent évoquée et longuement contemplée par Léna, la blancheur infinie des paysages, les immenses étendues désertiques de la toundra sibérienne où ne courent que les rennes et les traineaux) symbolisant la pérennité, le temps qui dure, l’immobilisme et la verticalité du vol spatial qui incite au mouvement vers le haut et figure la vitesse, le changement, la fulgurance. Une autre façon pour l’auteure de mesurer la divergence de pensée des deux personnages. Qui ont fini par me toucher eux aussi et me sortir de la torpeur engendrée par la lenteur de l’action et le manque de dynamisme des personnages.

Alors, même si je l’ai trouvé long au début, je l’ai lu sans pouvoir m’arrêter, comme gagnée par la nostalgie et le rythme de Léna. Un très beau premier roman.